NARCISSE

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Narcisse se mirant dans la fontaine - v.1480-1520 - Boston Museum of Fine Arts

 

Et l'on verra l'homme seul devenir trois, et tous trois le suivront ;
et le plus souvent, c'est le plus fidèle qui l'abandonnera le premier.

L'ombre et le reflet dans l'eau.

Léonard de Vinci, Maximes, fables & devinettes, Arléa, 2001
traduction de Christophe Mileschi

 

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Sonnet I

From fairest creatures we desire increase,
That thereby beauty's rose might never die,
But as the riper should by time decease,
His tender heir might bear his memory :

But thou, contracted to thine own bright eyes,
Feed'st thy light's flame with self-substantial fuel,
Making a famine where abundance lies,
Thyself thy foe, to thy sweet self too cruel.

Thou that art now the world's fresh ornament
And only herald to the gaudy spring,
Within thine own bud buriest thy content
And, tender churl, makest waste in niggarding.

Pity the world, or else this glutton be,
To eat the world's due, by the grave and thee.

William Shakespeare, Sonnets, 1609


Des créatures les plus belles nous désirons des naissances, que les beautés de la rose ne puissent mourir, mais que si la très mûre doit périr en son temps, son frêle héritier puisse en donner mémoire.

Mais toi, voué à tes seuls yeux resplendissants, tu nourris l'éclat de ta flamme par le brûlement de la substance de toi-même, créant une famine où c'était l'abondance, toi-même ton ennemi et trop cruel envers ton cher toi-même.

Toi qui es aujourd'hui frais ornement du monde, et seul héraut du merveilleux printemps, tu enterres ton bien dans l'unique bourgeon, cher avare, tu fais par lésine la ruine.

Aie pitié pour le monde — ou bien sois ce glouton : mange le dû au monde, par toi, et par la tombe.

Traduction Pierre Jean Jouve

 

 

 

Les propriétaires successifs

 

En 1882, la tapisserie est en France, au château de Rozay, à Saint-Georges-sur-la-Prée, dans le département du Cher. (Selon une copie de l'inventaire des objets du château, dans le fichier de conservation fournis par François de Dreuzy du château de Villiers, un descendant de la famille qui possédait la tapisserie au 19ème siècle. Bien que non daté, cet inventaire semble être similaire à un autre inventaire achevé le 23 et 24 Janvier 1882 au château.)

Le premier propriétaire connu de Narcisse serait donc Emile Le Goazré, comte de Toulgoët-Tréanna, qui habitait le château de Rozay.


Le site
http://gw4.geneanet.org/pierfit?lang=fr;p=emile;n=le+goazre+de+toulgoet+treanna
donne les indications suivantes :
— né le 30 août 1833
— décédé en 1925, à l'âge de 92 ans
— père : Julien Le Goazré de Toulgoët
— mère : Catherine Marie de Bonnault

— camérier secret du Pape (1903), chambellan des papes Pie IX et Léon XIII
— chevalier de l'Ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem dès 1865.

— marié en 1867avec Françoise de BERNARD de GAUTRET

— Il est l'auteur de 12 livres référencés sur le site :
http://www.amazon.fr/s?_encoding=UTF8&search-alias=books-fr&field-author=%C3%89mile%20de%20Toulgo%C3%ABt-Tr%C3%A9anna

 

Sur le château de Rozay :
http://patrimoine-de-france.com/cher/st-georges-sur-la-pree/chateau-de-rozay-1.php

 

— Le  dernier propriétaire français connu est son fils Yvon. Entre 1909 et 1911, la tapisserie est vendue pour 1 million de francs par le comte Yvon de Goarz Toulgoët-Treanna à Jacques Helft et Nathan Wildenstein.
— En Septembre 1928, elle appartient à Wildenstein & Company, à New York.

 

— Avant 1968, elle est supposée appartenir à Lady Olive Baillie, dans le château de Leeds, Maidenstone, Kent. Lady Baillie est née Olive Cecilia Paget aux Etats-Unis en 1899 ; elle a été éduqué en France, a épousé Charles Jean-Frédéric Winn en 1919 et a divorcé en 1925. Cette même année, elle a épousé Arthur Wilson Filmer et le couple a acheté le château de Leeds en 1926.

 

En 1968, la tapisserie appartient à Wildenstein & Company de New York.
Le 10 avril 1968, elle est vendue par Wildenstein & Company au Museum of Fines Arts (MFA) de Boston et exposée dans le Charles Potter Kling Fund.

 

 

 

" Que tu brilles enfin, terme pur de ma course ! "
Paul Valéry, Fragments du Narcisse, vers 1

 


Plusieurs versions du mythe de Narcisse existent :

1- La version grecque : Narcisse, jeune homme d'une grande beauté, voit sa propre image dans le miroir des eaux. Il en tombe éperdument amoureux et, saisi par la passion de se joindre à cette image, il se noie dans les eaux. A sa place sur la rive de l'étang apparaît une fleur, le narcisse.

Deux variantes principales existent du mythe de référence :

2- La variante béotienne : Narcisse, jeune homme très beau, est ardemment aimé par Ameinias (nom d'un fleuve, affluent de l'Hélicon qui se jette dans l'Alphée : rappel de l'ascendance aquatique). Mais Narcisse ne l'aime pas, le rebute sans cesse et finit par lui envoyer comme cadeau une épée. Ameinias se suicide avec cette épée devant la porte de Narcisse, en invoquant contre lui la malédiction des dieux.

Selon une variante de cette variante, Narcisse tombe amoureux (la version ne dit pas de qui) par l'intermédiaire d'Artémis, sœur jumelle d'Apollon, laquelle l'empêche de consommer cet amour. Ainsi s'accomplit le premier acte de la malédiction. La suite narre le dernier épisode : la présence d'Echo, une nouvelle malédiction, le suicide de Narcisse noyé dans sa propre image et dans Liriopé, l'eau maternelle.
" Cette version met expressément en cause la composante homosexuelle, devenue exclusive et pouvant aller par régression jusqu'à l'auto-érotisme et à l'auto-destruction suicidaire. "

3. La variante de Pausanias : Narcisse a une sœur jumelle très belle à laquelle il ressemble … comme deux gouttes d'eau. La jeune fille meurt et Narcisse en ressent une profonde douleur. Un jour qu'il se regarde dans une source, il croit d'abord que c'est sa sœur, cela le console de son chagrin. Puis ayant compris que ce n'est pas elle, il prend l'habitude de se regarder dans les sources pour trouver consolation à sa perte. Mais en vain. Il décide alors de retrouver dans la mort l'image de sa sœur bien aimée confondue avec lui-même dans son reflet.
Cette version peu connue est importante car elle dévoile dans le narcissisme un motif essentiel : celui de la gémellité et du double, intimement mêlés justement comme Narcisse à sa sœur jumelle.

4- La version d'Ovide dans les Métamorphoses (en – 43) fortement enrichie.

Il apparaît nettement que le jumeau, le double et le miroir sont des données essentielles du mythe de Narcisse.
Ces éléments apparaissent dans ce stade ontogénétique du développement de l'être humain et dans les pathologies narcissiques.
– Si les jumeaux sont du même sexe : c'est l'homosexualité qui détermine ce stade, pouvant le fixer ou y ramener par régression.
– Si les jumeaux sont de sexes différents : c'est l'androgynie ou l'hermaphrodisme qui constituent les phantasmes organisateurs du narcissisme. Tel est le cas dans la version du mythe où Narcisse est amoureux de sa sœur jumelle.


Le mythe platonicien de la création de l'homme et de la femme
(Le Banquet, 189d-l93c ; raconté par Aristophane) par sectionnement (sectus = sexe) évoque déjà cette dialectique. L'être double (le jumeau-jumelle " siamois ", l'androgyne avec quatre bras, quatre jambes …), d'abord unique (hybride ou bisexué), est séparé par Zeus en deux moitiés qui cherchent à se rejoindre, à s'unir comme les deux moitiés d'un tessère. (Dans le langage courant, " ma moitié " désigne l'époux ou l'épouse lié/e par le mariage, donc l'union.)


Le mythe d'Hermaphrodite
Hermaphrodite est un fils d'Hermès et d'Aphrodite dont il reçoit les deux noms et les deux sexes.
Son mythe, comme celui de Narcisse, convoque l'eau et associe étroitement naissance et mort. La nymphe Salmacis devient amoureuse d'Hermaphrodite qui la repousse. Lorsque Hermaphrodite plonge nu dans une source, Salmacis l'étreint et supplie les dieux d'être unie à lui pour toujours. Son vœu exaucé, ils ne forment plus qu'un seul être, bisexué, à la fois mâle et femelle : un hermaphrodite.

Jean-Paul VALABREGA, " Narcisse, le mythe du Sujet ", Les mythes, conteurs de l'Inconscient. Questions d'origine et de fin, Payot, 2001, p. 99-117.

 

 

" Il n'est pas de mythe qui ne se rapporte en définitive à l'enjeu parental. "
Pierre Legendre, L'inestimable objet de la transmission, p. 136.

 

 

Narcisse et le Roman de la Rose

 

Le personnage de Narcisse du Roman de la Rose a pu être à l'origine de la tapisserie de Boston.

Dans le catalogue de l'exposition France 1500, entre Moyen Age et Renaissance, p. 291, Elisabeth Taburet-Delahaye, directrice du Musée de Cluny, note l'existence, dans les archives du musée, d'une note écrite de Guy Delmarcel : cette tapisserie de laine et de soie, de dimensions moyennes (2m80 sur 3m10), aurait appartenu à un ensemble consacrée au Roman de la Rose et Anne de Bretagne en possédait un exemplaire en quatre pièces. Nous pouvons imaginer sa chambre à coucher décorée de quatre tapisseries reproduisant des personnages du Roman de la Rose sur fond millefleurs. Quels doux rêves y faire !

 

http://romandelarose.org/App.html?locale=fr#search;ILLUSTRATION_TITLE;%22

(à gauche, choisir "Sections narratives" puis g9a : "Fountain of Narcisus described")


Voici le passage du Roman de la Rose consacré à l'histoire de Narcisse

 

vv. 1426-1504 (version Félix Lecoy)

En un trop biau leu arivé,
en un destor, ou je trové
une fontaine soz un pin.
Mes puis Charle ne puis Pepin
ne fu ausi biaus pins veüz,
et si estoit si hauz creüz
qu'el vergier n'ot nul plus haut arbre.

Dedenz une piere de mabre
ot Nature par grant mestrise
soz le pin la fontaine asise ;
si ot desus la pierre escrites
el bort amont letres petites,
qui disoient, ilec desus
estoit morz li biau Narcisus.

Narcisus fu uns demoisiaus
qui Amors tint en ses raisiaus ;
et tant le sot Amors destraindre
et tant le fist plorer et plaindre
qu'il li covint a rendre l'ame,
car Equo, une haute dame,
l'avoit amé plus que rien nee,
et fu por lui si mal menee
qu'ele dit que il li donroit
s'amor ou ele se mouroit.
Mes il fu por sa grant biauté
plains de desdaing et de fierté,
si ne le li vost ostroier
ne por dire ne per proier.
Quant ele s'oï escondire,
si en ot tel duel et tel ire
et le tint a si grant despit
qu'ele fu morte sanz respit.

Mes tot avant qu'ele morist,
el pria a Deu et requist
que Narcisus au cuer farasche,
qu'el et trové d'amer si lache,
f ust asproiez encor un jor
et destroiz d'autretele amor
dont il ne peüst mire atendre ;
si poroit savoir et aprendre
quel duel ont li loial amant,
qui les refuse si vilmant.

Ceste priere fu resnable,
et por ce la fist Dex estable ;
que Narcisus par aventure
a la fontaine clere et pure
se vint soz le pin ombroier
un jor qu'il venoit de chacier,
qu'il avoit soffert grant traval
de corre et amont et aval,
tant qu'il ot soif por l'aspreté
dou chaut et por la lasseté
qui li ot tolue l'alaine.
Et quant il vint a la fontaine
que li pins de ses rains covroit,
ilec pensa que il bevroit.
Sus la fontaine toz adenz
se mist lors por boivre dedenz,
si vit en l'eve clerc et nete
son vis, son nés et sa bouchete ;
et cil maintenant s'esbahi,
car ses ombres l'avoit traï,
qu'il cuida voair la figure
d'un esfant bel a desmesure.
Lors se sot bien Amors venchier
dou grant orguil et dou dangier
que Narcisus li ot mené.

Bien li fu lors guerredoné,
qu'il musa tant en la fontaine
qu'il ama son ombre demainne,
si en fu morz a la parclouse,
c'est la some de ceste chose.
Car quant il vit qu'il ne porroit
acomplir ce qu'il desiroit
et qu'il estoit si pris par fort
qu'il ne porroit avoir confort
en nule fin ne en nul sen,
il perdi d'ire tot le sen
et fu mon en poi de termine.
Ensi si out de la meschine
qu'il avoit devant escondite
son guerredon et sa merite.

version moderne rimée

En un lieu charmant j'arrivai
A la fin, et là je trouvai
Une fontaine pittoresque
A l'ombre d'un pin gigantesque.
Depuis Charles, fils de Pépin,
Jamais on ne vit si beau pin ;
Au verger n'était si bel arbre.

Là, dans un blanc bassin de marbre
Par Nature avec art creusé,
Le flot clair était déversé.
Sur la pierre, je vis écrites,
Au bord amont, lettres petites
Qui disaient : "Ici, sur ce bord,
Jadis le beau Narcisse est mort".

Narcisse qu'Amour sut étreindre,
Et tant fit pleurer et se plaindre
Quand il le tint en son réseau,
Était un jeune damoiseau.
Tant il souffrit qu'en rendit l'âme :
Car Echo, une haute dame,
Plus que rien au monde l'aimait
Et lui si fort la malmenait,
Qu'elle dit : "Je serai sa mie
Ou je m'arracherai la vie."
Mais il fut pour sa grande beauté
Plein de dédain et de fierté,
Repoussa toujours sa tendresse
Et sa prière, et sa caresse.
Devant ce méprisant accueil
Elle en ressentit un tel deuil,
Tel désespoir, telle colère,
Qu'elle en expira de misère.

Mais au moment qu'elle expira,
Dieu vengeur elle supplia
Que ce Narcisse impitoyable,
Que cet amant si méprisable
Torturé fut encore un jour
Et consumé du même amour,
C'est-à-dire sans espérance,
Pour qu'il eût enfin conscience
Du deuil qu'a le loyal amant
Qu'on rejette si vilement.

A sa prière raisonnable,
Dieu sut se montrer favorable
Et voulut que Narcisse un jour
S'en vint justement, de retour
De la chasse, vers cette source,
Fatigué d'une longue course,
Chercher l'ombre sous le grand pin.
Par monts, par vaux, dès le matin,
Il courait le bois et la plaine ;
Exténué, tout hors d'haleine,
Altéré par l'âpre chaleur,
Il vit sous l'arbre protecteur
La source vive et transparente.
Pour étancher sa soif ardente
Et tremper ses lèvres dans l'eau,
Il se pencha sur le ruisseau.
Quant il vit dans l'eau claire et nette
Son front, son nez, et sa bouchette,
Il resta soudain ébahi,
Car son ombre l'avait trahi
En lui faisant voir la figure
D'une enfant belle sans mesure.
Pour punir Narcisse et le deuil
Qu'il avait fait et son orgueil,
Amour alors tint sa vengeance
Et lui donna sa récompense.

Au bord de l'eau Narcisse heureux
Resta de son ombre amoureux,
Et de sa mort ce fut la cause.
Voici le détail de la chose :
Car lorsqu'il vit qu'il ne pourrait
Accomplir ce qu'il désirait,
Lorsqu'il comprit à sa souffrance
Qu'il n'aurait jamais jouissance
En nul sens, en nulle façon,
Il perdit d'ire la raison
Et de mourir ne larda guère.

 

 

Anonyme - Narcisse avec Echo

http://pg.paris8.over-blog.com/photo-1561292-Manuscrit-Roman-de-la-Rose_jpg.html

version rimée en français moderne :
http://www.gutenberg.org/cache/epub/16816/pg16816.txt

 

Le Jardin clos - v.1400- BL MS Egerton 1069

 

Notes* de Armand Strubel, Le Livre de Poche, 1992

* (page 111) La fontaine sous le pin est une sorte d'archétype, qui renvoie aux représentations du Paradis. L'association se retrouve dans le fameux passage du Chevalier au Lion où Chrétien de Troyes évoque la fontaine " aventureuse " de Brocéliande (vv. 374 sqq.), ainsi que dans Cligès ou Floire et Blancheflor. Le pin à la fois un symbole de pérennité et de mort : le culte de Cybèle, à Rome, comportait un cortège funéraire dans lequel un pin abattu figurait le cadavre du dieu Attis promis à la résurrection. Les occurrences de l'archétype pin / fontaine impliquent presque toujours l'union de l'amour et de la mort.

* (page 113) Narcisse est l'unique "exemple" (cf le vers : Dames, cest essemple aprenez) mythologique développé par Guillaume, qui l'emprunte aux Métamorphoses d'Ovide ; la popularité de cet auteur et la fascination qu'exerce sur la littérature de l'époque le sort de Narcisse (cf. Cligès, Roman de Troie, Narcissus, Roman d'Alexandre, Florimont, etc.) peut expliquer la présence de cet intrus, dont l'histoire est raccrochée bien artificiellement au texte par le biais de l'inscription et d' une intervention de l'auteur, Mais Narcisse n'est pas sans liens avec le jeune homme qui vient de pénétrer dans le verser ; contemplatif comme lui, il s'est laissé prendre au piège de son regard ; mais Guillaume semble surtout retenir l'idée des dangers de l'amour, que le jeune homme est en passe de découvrir à son corps défendant. Peut-être annonce-t-il aussi le piège inévitable du désir, à jamais voué à l'insatisfaction et à l'inachèvement, comme son roman...

 

 

 

 

Les Métamorphoses
et
le Roman de la Rose

Pour les Antiques, l'être humain est un "animal politique" selon l'expression d'Aristote. Essentiellement communautaire, il se définit par son appartenance à la société et non comme un être isolé dans sa conscience unique. Les dieux punissent Narcisse de mort car il pêche par démesure : il veut se suffire à lui-même, il se réserve son propre amour. L'hybris est la faute suprême de ces temps-là que Némésis sanctionne, "… cette crainte de l'hubris, de la démesure, qui hante la conscience du monde antique, et qui toujours maintient la pensée dans ses limites. " Lucien Jerphagnon, Les dieux & les mots, Tallandier, 2004, p. 286.

 

La tapisserie ne retient de l'épisode conté par les deux textes (Les Métamorphoses et Le Roman de la Rose) que les instants où Narcisse se regarde et s'aime.

Il nous faut un certain temps pour remarquer une certaine impossibilité. Le reflet de Narcisse est parfaitement net alors que deux jets d'eau d'importance tombent dans le bassin ; les images reflétées en devraient être troublées ! Aussi, ne faut-il pas évoquer le vent pour expliquer le mouvement de la cape.

Le jeune homme revient-il de la chasse ? Pas de cheval, pas d'arme de chasse (seule, une épée), pas de faucon, pas de chien… Aucun désordre dans le vêtement, dans la coiffure… Des animaux, certes, mais bien peu effarouchés !

Le Narcisse de notre tapisserie illustre la remarque de Gaston Bachelard sur les deux termes de la dialectique du narcissisme : " voir et se montrer. " (p. 31) C'est une sorte de Narcisse " d'opérette " que le peintre a dessiné : ce jeune noble semble sortir de ses appartements plutôt que des bois et des landes où il a poursuivi des heures durant, sous le soleil, le gibier. Dans cette tapisserie, il ne montre pas un narcissisme blessé, bien au contraire.

Le Narcisse de notre tapisserie a-t-il découvert sa différence et sa supériorité ?
Il a combattu l'animal sauvage dit Le Roman. Il revient de la chasse. Gros gibier parfois dangereux : sanglier, cerf ? Petit gibier à plumes ou à poils : lièvres, lapins, faisans, perdrix ? On ne sait pas… Mais il a bien souffert, il a grande fatigue et grande soif :

un jor qu'il venoit de chacier,
qu'il avoit soffert grant traval
de corre et amont et aval,
tant qu'il ot soif por l'aspreté
dou chaut et por la lasseté
qui li ot tolue l'alaine.
Et quant il vint a la fontaine
que li pins de ses rains covroit,
ilec pensa que il bevroit.

Ainsi, pouvons-nous penser, il a fait preuve de virilité, de courage. C'est un preux qui a su, dans l'inter-texte, manier l'épée, symbole phallique, qu'il porte au côté droit. A moins qu'il n'ait délégué cette puissance non encore conquise à son faucon et à ses chiens qui tuent à sa place.

Peut-être en est-il de cette quête de puissance musculaire comme il en est de la quête amoureuse où il n'a pas encore prouvé sa toute puissance, sauf à le considérer responsable de la mort d'Equo… et de la sienne qui l'attend à l'ombre du pin. Le royaume des ombres… Né de la nymphe azurée, la naïade Liriopé et du dieu-fleuve, Céphise, Narcisse ne pouvait que regagner l'eau en ultime demeure.

La scène tissée semble répondre à cette analyse du philosophe épistémologue Gaston Bachelard : " En effet, le narcissisme n'est pas toujours névrosant. Il joue aussi un rôle positif dans l'œuvre esthétique, et par des transpositions rapides, dans l'œuvre littéraire. La sublimation n'est pas toujours la négation d'un désir ; elle ne se présente pas toujours comme une sublimation contre des instincts. Elle peut être une sublimation pour un idéal. Alors Narcisse ne dit plus : " Je m'aime tel que je suis ", il dit " Je suis tel que je m'aime. " Je suis avec effervescence parce que je m'aime avec ferveur, Je veux paraître, donc je dois augmenter ma parure. Ainsi la vie s'illustre, la vie se couvre d'images. La vie pousse ; elle transforme l'être ; la vie prend des blancheurs; la vie fleurit ; l'imagination s'ouvre aux plus lointaines métaphores ; elle participe à la vie de toutes les fleurs. Avec cette dynamique florale la vie réelle prend un nouvel essor. La vie réelle se porte mieux si on lui donne ses justes vacances d'irréalité.
Ce narcissisme idéalisant réalise alors la sublimation de la caresse. L'image contemplée dans les eaux apparaît comme le contour d'une caresse toute visuelle. Elle n'a nul besoin de la main caressante. Narcisse se complaît dans une caresse linéaire, virtuelle, formalisée. Rien ne subsiste de matériel dans cette image délicate et fragile. Narcisse retient son souffle… "

"Tant de fragilité et tant de délicatesse, tant d'irréalité poussent Narcisse hors du présent. La contemplation de Narcisse est presque fatalement liée à une espérance. En méditant sur sa beauté Narcisse médite sur son avenir. Le narcissisme détermine alors une sorte de catoptromancie naturelle. " (p. 35) (du grec katoptron = miroir et manteia = mancie ou divination : divination utilisant un miroir)

Voilà Pourquoi Narcisse s'appuie résolument de ses deux mains ouvertes sur la margelle de la fontaine. Il n'éprouve pas le besoin (ressentons-nous) de plonger une main dans l'eau pour se caresser, ou d'approcher ses lèvres pour s'embrasser.

La tapisserie Narcisse est celle du " narcissisme cosmique " défini par Gaston Bachelard (p. 37) : " Je suis beau parce que la nature est belle, la nature est belle parce que je suis beau ". Tel est le dialogue sans fin de l'imagination créatrice et de ses modèles naturels. Le narcissisme généralisé transforme tous les êtres en fleurs et il donne à toutes les fleurs la conscience de leur beauté. "

Si la nature ne se mire pas dans la fontaine de la tapisserie pour des raisons de concentration du thème autour du seul Narcisse, les deux cristaux, en reflétant chacun une moitié du verger, permettent, dans Le Roman de la Rose, ce " pancalisme dynamique " (du grec pan- = totalité et kalós = beau).
Gaston Bachelard le dit ainsi : " Près du ruisseau, dans ses reflets, le monde tend à la beauté. Le narcissisme, première conscience d'une beauté, est donc le germe d'un pancalisme. " (p. 38)

Et plus loin, il analyse " la volonté de contempler " : " La contemplation elle aussi détermine une volonté. L'homme veut voir. Voir est un besoin direct. La curiosité dynamise l'esprit humain. Mais dans la nature elle-même, il semble que des forces de vision sont actives. Entre la nature contemplée et la nature contemplative les relations sont étroites et réciproques. La nature imaginaire réalise l'unité de la natura naturans et de la natura naturata. Quand un poète vit son rêve et ses créations poétiques, il réalise cette unité naturelle. Il semble alors que la nature contemplée aide à la contemplation, qu'elle contienne déjà des moyens de contemplation. " (p. 41)

" Mais si le regard des choses est un peu doux, un peu grave, un peu pensif, c'est un regard de l'eau… L'œil véritable de la terre, c'est l'eau. Dans nos yeux, c'est l'eau qui rêve. " (p. 45)

Aucune idée de mort ici. Aucune intention de mourir. Je le ressens ainsi. Trop de fleurs chantent la vie dans ce millefleurs, trop d'animaux les accompagnent sur le même ton avec " leurs marmailles dans les pattes ". L'eau tissée de la fontaine n'est pas une invitation à mourir. La beauté ne paraît pas ici une cause de mort. S'il est peut-être vrai que " les eaux immobiles évoquent les morts parce que les eaux mortes sont des eaux dormantes " (p. 90), les eaux de notre tapisserie sont tenues en éveil par les deux jets d'eau qui emplissent le bassin.

Le visage reflété semble quelque peu interrogateur, davantage que l'original qui se mire, mais beaucoup moins que le visage reflété de Tarzan, épouvanté, pour des raisons propres au roman illustré, dans le dessin de Burne Hogarth (cf. en fin de page).

L'artiste a dépouillé l'épisode de tout caractère tragique. Point de cauchemar pour la ou le commanditaire ! Le Narcisse de Boston est une tapisserie qui a été conçue intelligemment pour ne pas poser de tourments métaphysiques ou autres à celle ou celui qui devait le regarder chaque jour.

(Citations extraites de : Gaston Bachelard, L'Eau et les rêves, José Corti, 1942)

 

* * * * * * * *

Si l'hypothèse de Guy Delmarcel est juste,
on peut oser imaginer les trois autres tapisseries possibles.

— une tapisserie où l'on pourrait voir "la carole tourner et les gens danser joliment et faire mainte belle figure et maint beau tour sur l'herbe fraîche." (vv. 742-745)

" Lors veïssiez querole aler
Et genz mignotement bauler
Et faire mainte bele treche
Et maint biau tor sor l'erbe fresche. "

— une autre consacrée à la rencontre de l'Amant et de la rose qui "était, que Dieu la bénisse, bien plus belle épanouie qu'avant, et plus vermeille : j'étais tout ébahi de cette merveille..." (vv. 3369-3372)

Ele fu, dieus la beneie !
Asez plus bele espenoie
Que n'iere avant, et plus vermoille ;
Touz m'esbaï de la mervoille… "

— Dans la partie de Jean de Meung du Roman de la Rose, Armand Strubel relève environ 80 "exemples" mythologiques, " simples analogies ou scènes complètes (Vénus et Adonis, Saturne et Jupiter, Pygmalion, Deucalion et Pyrrha, Vénus et Vulcain) " : " En dehors d'Ovide avec les Métamorphoses, ce sont les mythographes et les compilateurs qui fournissent les références. "

— une quatrième tapisserie pouvait évoquer sur le même mode " tranquille ", " neutre ", que Narcisse l'épisode de Pygmalion narré dans Le Roman de la Rose aux vers 21591-22048 (vv. 20821-21214 dans la version d'Armand Strubel).
La légende de Pygmalion et Galatée est racontée par Ovide dans ses Métamorphoses. Pygmalion, sculpteur de Chypre, qui s'était voué au célibat, tombe amoureux d'une statue d'ivoire qu'il sculpte : il la nomme " Galatée ", l'habille, la pare … Aphrodite, à sa demande, lui donne vie. Pygmalion épouse Galatée. Ils auront deux filles : Paphos (aimée d'Apollon, elle en eut un fils, Cinyras, futur roi de Chypre et père d'Adonis) ; et selon certains auteurs, Métharmé.

http://www.mediterranees.net/mythes/pygmalion/roman.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pygmalion_et_Galat%C3%A9e

http://www.gelahn.asso.fr/docs03.html

 

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" celui qui s'attache aux beaux corps et ne s'éloigne pas d'eux, c'est non selon le corps, mais selon l'âme qu'il s'enfoncera dans les lieux ténébreux et demeurant aveugle dans l'Hadès, il vivra là-bas, comme déjà ici-bas, uniquement avec les ombres. "
Plotin, Ennéades, I, 6, 8, 8

Le pin est un arbre célébré quasiment par tous les mythes de toutes les grandes civilisations.
Il doit à sa longévité d'être symbole d'immoralité et à sa résine de l'incorruptibilité.

Dionysos est souvent représenté tenant en main une pomme de pin, symbole phallique et de la permanence de la vie végétative.

Cybèle est sans doute l'une des déesses les plus importantes de l'Antiquité au Proche-Orient. Divinité d'origine phrygienne, agréée en Grèce et à Rome, elle personnifiait la nature sauvage. Elle était vénérée comme " Matri Magnæ ", la Grande Déesse, Grande Mère ou encore Mère des dieux.
A Rome, où le bois de pin fournissait les flambeaux nuptiaux, le culte de Cybèle, déesse de la fécondité, le mettait à l'honneur dans la célébration du renouvellement éternel de la nature.

La mythologie rapporte les amours malheureux de Cybèle et d'Attis et expliquent pourquoi les prêtres de Cybèle, les Galles, étaient des eunuques et pratiquaient des rituels d'auto-castration, tous les 24 mars, à l'occasion des sanguinaria.

Cet arbre-dieu, toujours vert, (en lequel est métamorphosé Attis fuyant le monstre hermaphrodite Agditis né de la semence de Zeus tombée sur une pierre) ne repousse pas de souche et s'auto-féconde ; son hermaphrodisme rappelle l'androgynat primordial.

La nymphe Pitys, pour avoir préféré Borée à Pan, fut écrasée par celui-ci contre un rocher, et métamorphosée en pin noir. Ses larmes sont la résine.

 

 

Guillaume de Lorris, en reprenant l'épisode des Métamorphoses d'Ovide et en situant le mythe de Narcisse à l'intérieur du jardin d'amour, crée un lien de continuité entre le jardin d'amour courtois et la littérature antique.

Le Roman de la Rose suit le texte d'Ovide tout en l'abrégeant fortement et en introduisant quelques modifications :

— Chez Ovide, ce n'est pas Echo (Equo) qui appelle sur Narcisse la vengeance des dieux.

— La source des Métamorphoses est remplacée par une fontaine dans le Roman.

— Chez Ovide, aucun exemplum destiné à inviter les dames à ne pas repousser leurs amoureux.

Dans le Roman (vv. 1502-1508), une " morale " totalement hors de propos et qui se contredit : les trois premiers vers pour dire que Narcisse meurt d'avoir repoussé l'amour d'Equo et tout de suite après quatre vers pour en rejeter la faute sur Equo. Absurdité d'une telle misogynie.

Ensi si out de la meschine
qu'il avoit devant escondite
son guerredon et sa merite.
Dames, cest essample aprenez,
qui vers vos amis mesprenez ;
car se vos les lessiez morir,
Dex le vos savra bien merir.
Ainsi s'exauça la prière
De cette amante dont un jour
Il avait méprisé l'amour.
Vous, envers vos amis cruelles,
Dames, retenez ces modèles ;
Car si vous les laissiez mourir,
Dieu saurait bien vous en punir.


— Chez Ovide, Narcisse, au début abusé, finit par comprendre qu'il contemple sa propre image. Dans le Roman, il ne semble pas que Narcisse l'ait compris, ce qui permet, subrepticement le retournement malhonnête de la " morale " conclusive.


— Dans le Roman, la fontaine est transformée en fontaine d'amour aux vertus particulières : deux pierres de cristal au fond de la fontaine renvoient l'image du verger.

vv. 1535-1597

El fonz de la fontaine aval
avoit .II. pierres de cristal
qu'a grant entente remirai.
Mes une chose vos dirai
qu'a merveille, ce cuit, tendroiz
maintenant que vos l'entendroiz.

Quant li solaus, qui tot aguiete,
ses rais en la fontaine giete
et la clarté aval descent,
lors perent colors plus de cent
ou cristal, qui par le soleil
devient inde, jaune et vermeil.
Si est cil cristaus merveilleus,
une tel force a que li leus,
arbres et flors, et quan qu'aorne
le vergier, i pert tot a orne.
Et por la chose feire entendre,
un essample vos voil aprendre :
ansi con li mireors montre
les choses qui sont a l'encontre
et i voit l'en sanz coverture
et lor color et lor figure,
tot autresi vos di por voir
que li cristaus sanz decevoir
tot l'estre dou vergier encuse
a celui qui en l'eve muse ;
car torjors, quel que part qu'il soit,
l'une moitié dou vergier voit ;

et c'il se torne, maintenant
porra veoir le remenant ;
si n'i a si petite chose,
tant soit reposte ne enclouse,
dont demontrance ne soit feite
car s'ele ert ou cristal portrete.


C'est li miroërs perilleus,
ou Narcisus, li orgueilleus,
mira sa face et ses ieuz vers,
dont il jut puis morz toz envers.

Qui en ce miroër se mire
ne puet avoir garant ne mire
que il tel chose as ieuz ne voie
qui d'amors l'a mis tost en voie.
Maint vaillant home a mis a glaive
cil miroërs, car li plus saive,
li plus preu, li mieuz afetié
i sont tost pris et agaitié.
Ci sort as genz noveile rage,
ici se changent li corage,
ci n'a mestier sens ne mesure,
ci est d'amer volenté pure,
ci ne se set conseiller nus,
car Cupido, li filz Venus,
sema d'Amors ici la graine
qui toute acuevre la fontaine,
et fist ses laz environ tendre
et ses engins i mist por prendre
demoiseilles et demoisiaus,
qu'Amors si ne velt autre oisiaus.
Por la graine qui fu semee
fu ceste fontaine apelee
la Fontaine d'Amors
par droit,
dont plusor ont en maint endroit
parlé en romanz et en livre.

 

— Dans sa narration de la geste de Narcisse, Ovide ne convoque aucun pin près de la source où s'arrête le jeune homme :

Il existait une source limpide, aux ondes brillantes et argentées ;
ni bergers ni chèvres paissant dans la montagne
ni autre troupeau ne l'avaient touchée ; nul oiseau,
nulle bête sauvage, nul rameau mort ne l'avaient troublée.
Elle était entourée d'un gazon nourri de l'eau toute proche,
et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l'échauffer.
Ici l'enfant, épuisé par une chasse animée sous la chaleur,
se laisse tomber, séduit par l'aspect du site et par la source. (3, 407-414)

http://bcs.fltr.ucl.ac.be/metam/Met03/M03-339-510.html

Le pin est présent dans l'épisode " Orphée et Eurydice " (10, 103-105) où Ovide écrit à propos du pin :
et succincta comas hirsutaque uertice pinus,
grata deum matri, siquidem Cybeleius Attis
exuit hac hominem truncoque induruit illo.

et le pin ceinturé de feuilles, avec sa cime hérissée,
cher à la mère des dieux, puisque Attis, aimé de Cybèle,
a délaissé en lui sa forme d'homme et s'est endurci dans ce tronc.

Autre traduction :
(et le pin aux branches hérissées, à la courte chevelure ;
le pin cher à Cybèle, depuis qu'Attis, prêtre de ses autels,
dans le tronc de cet arbre fut par elle enfermé.)

http://bcs.fltr.ucl.ac.be/metam/Met10/M10-1-142.htm

Mais Le Roman de la Rose dresse bien un pin auprès de la fontaine où vient se reposer Narcisse.

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Armand Strubel (Le Roman de la Rose, Puf, 1984) analyse cette " intrusion " de Narcisse ainsi :

L'épisode de Narcisse est donc le carrefour du sens. Significations explicites, vis-à-vis du jeune homme (l'amour commence par le regard, et les flèches développeront bientôt ce motif de la façon la plus classique; mais le regard est source de périls, comme le montre la mésaventure de Narcisse, mort de s'être trop regardé) et du narrateur (le piège de l'amour) ; mais aussi suggestions indirectes qui éclairent le texte de biais (les perversions du désir, narcissisme et homosexualité, la présence de la mort au sein du désir, la stérilité de la contemplation de soi comme principal risque de cette société fermée dont Oiseuse est l'introductrice et le symbole). L'exemple, parce qu'il paraît exploité, dans l'immédiat, de manière inadéquate (la leçon pour les dames cruelles), garde une certaine disponibilité de signification. Unique dans son genre chez Guillaume, placé à une articulation essentielle du récit, il a sans doute une fonction par rapport à l'entreprise même du poète. (pp.66-67)

 

 

 

 

Les Métamorphoses d'Ovide

3, 413-503

 

 

Le Roman de la Rose

vv. 1523-1563

 

 

L'épisode " chasse " est conservée : épuisement, chaleur, soif,
source (libre ou canalisée dans une fontaine)

Ici l'enfant, épuisé par une chasse animée sous la chaleur,
se laisse tomber
, séduit par l'aspect du site et par la source,

et tandis qu'il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :

que Narcisus par aventure
a la fontaine clere et pure
se vint soz le pin ombroier
un jor qu'il venoit de chacier,
qu'il avoit soffert grant traval
de corre et amont et aval,
tant qu'il ot soif por l'aspreté
dou chaut
et por la lasseté
qui li ot tolue l'alaine.
Et quant il vint a la fontaine
que li pins de ses rains covroit,
ilec pensa que il bevroit.
Sus la fontaine toz adenz
se mist lors por boivre dedenz,

 

La contemplation amoureuse de sa propre image

en buvant, il est saisi par l'image de la beauté qu'il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui
par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros
Couché par terre, il contemple deux astres, ses propres yeux,
et ses cheveux
, dignes de Bacchus, dignes même d'Apollon,
ses joues d'enfant, sa nuque d'ivoire, sa bouche parfaite
et son teint rosé
mêlé à une blancheur de neige.
si vit en l'eve clerc et nete
son vis, son nés et sa bouchete ;
et cil
maintenant s'esbahi,
car ses ombres l'avoit traï,
qu'il cuida voair la figure
d'un esfant bel a' desmesure.
Lors se sot bien Amors venchier
dou grant orguil et dou dangier
que Narcisus li ot mené.
Bien li fu lors guerredoné,
qu'il musa tant en la fontaine
qu'il ama son ombre demainne,
si en fu morz a la parclouse,
c'est la some de ceste chose.

 

L'incompréhension du phénomène du reflet

Admirant tous les détails qui le rendent admirable,
sans le savoir, il se désire et, en louant, il se loue lui-même ;
quand il sollicite, il est sollicité ; il embrase et brûle tout à la fois.
Que de fois il a donné de vains baisers à la source fallacieuse,
que de fois il a plongé ses bras au milieu des ondes
pour saisir la nuque entrevue, sans se capturer dans l'eau !

Il ne sait ce qu'il voit, mais ce qu'il voit le consume,
et l'erreur qui abuse ses yeux en même temps les excite.

Car quant il vit qu'il ne porroit
acomplir ce qu'il desiroit

et qu'il estoit si pris par fort
qu'il ne porroit avoir confort
en nule fin ne en nul sen,

 

Dans un second temps,
la compréhension du phénomène du reflet


Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir un simulacre fugace ?
Ce que tu désires n'est nulle part ; détourne-toi, tu perdras
ce que tu aimes ! Cette ombre que tu vois est le reflet de ton image :

elle n'est rien en soi ; elle est venue avec toi et reste avec toi ;
avec toi elle s'éloignera, si du moins tu pouvais t'éloigner !
Ni le souci de Cérès, ni le besoin de repos ne peuvent
le tirer de cet endroit ; mais, couché dans l'herbe sombre,
il contemple d'un œil insatiable cette beauté trompeuse

et ses propres yeux le perdent ;
[…]
Cet être, c'est moi : j'ai compris, et mon image ne me trompe pas ;
je me consume d'amour pour moi : je provoque la flamme que je porte.

 


Les réactions de " rage narcissique " contre soi-même


[…]
Et tout en pleurant, il fit tomber le haut de son vêtement
et frappa sa poitrine dénudée de ses mains marmoréennes.
Les coups portés donnèrent à son torse une teinte rosée ;




 

puis une attitude de " repli narcissique "


[…]
il se dissout et peu à peu devient la proie d'un feu caché.
Déjà son teint n'a plus une blancheur mêlée de rose ;
la vigueur et les forces et tout ce qui naguère charmait la vue,
et le corps, qu'autrefois avait aimé Écho, tout cela n'existe plus.

 

 

La mort de Narcisse

 

et la douleur d'Echo

Écho pourtant, malgré sa colère et ses souvenirs, compatit

en le voyant, et chaque fois que le pauvre enfant disait " hélas ",
elle répercutait ses paroles, en répétant " hélas " ;
et lorsque de ses mains il s'était frappé les bras,
elle aussi renvoyait le même bruit de coup.
L'ultime parole de Narcisse, regardant toujours vers l'onde, fut :

" Hélas, enfant que j'ai aimé en vain ! ", et les alentours renvoyèrent
autant de mots, et quand il dit " adieu ", Écho aussi le répéta.
Il laissa tomber sa tête fatiguée dans l'herbe verte,
la mort ferma les yeux qui admiraient encore la beauté de leur maître.
la mort ferma les yeux qui admiraient encore la beauté de leur maître.

Même après son accueil en la demeure infernale,
il se contemplait dans l'eau du Styx.

il perdi d'ire tot le sen
et fu morz en poi de termine.

 

métamorphose de Narcisse en fleur


Ses sœurs les Naïades
se lamentèrent et déposèrent sur leur frère leurs cheveux coupés.
Les Dryades pleurèrent ; Écho répercuta leurs gémissements.
Déjà elles préparaient le bûcher, les torches et le brancard funèbres :

le corps ne se trouvait nulle part ; au lieu d'un corps, elle trouvent
une fleur au cœur couleur de safran, entourée de pétales blancs.

(suppression)

 

Pierre Legendre, Leçon III, Dieu au miroir. Etude sur l'institution de l'image, Fayard, 1994.

" Pour un esprit moderne, tant sollicité par les sciences du mesurable, la difficulté est d'admettre que le corps se donne au sujet à travers l'image, et l'ayant accepté, d'admettre du même pas que le statut du corps se trouve de ce fait modifié : transitant par la représentation le corps décolle du statut d'objet biologique et prend statut de fiction. Autrement dit, le corps n'est pas le corps, sa construction se trouve poussée du côté de l'image ; ce corps pour vivre est inséparable de l'emprise de l'image. " (p. 41)
" Ce qui tient sans relâche un sujet et le serre de si près, c'est l'image " (p. 42) : Quid videat, nescit : ce qu'il voit, qu'il ne sait.

Désir absolu d'enlacement de Narcisse avec son image, qui s'avère mortel. Et même au séjour des morts, Narcisse fixe encore l'eau du Styx : …postquam est inferna sede receptus, In Stygia spectabat aqua.

Pourtant Narcisse sort de son délire et devient conscient :
" Iste ego sum ; sensi nec me mea fallit imago : Je suis celui-là ; je m'en rends compte et mon image ne me trompe pas. "

" Narcisse s'épuise à abolir une frontière, la frontière de la séparation entre soi et son image. En somme, Narcisse fait le chemin de l'humanisation à rebours - un chemin qui prétendrait abolir l'image, mettre fin à cette décorporalisation du corps qui signe l'avènement de la représentation chez l'humain. Raisonnant en termes d'interdit, je dirai que nous découvrons ici ses sources : la division fait loi pour l'animal parlant, à partir de la division entre le mot et la chose relativement au corps. Sous peine de mort, le sujet humain doit renoncer à déjouer cette division qui est au principe de la vie dans l'espèce parlante. Voici donc une première leçon : la douleur de Narcisse est la douleur de l'effroi devant la nécessité de cette division, qui inflige de s'absenter à soi- même et de maîtriser cette absence. " (p. 44)

" … corpus putat esse quod unda est : Il prend pour un corps ce qui n'est que de l'eau. " Narcisse ne sait se dire : " Je est un autre ".
L'image comme un écho, comme l'échange entre Narcisse et Echo : " … totidem, quod dixit, recepit : il a reçu autant de paroles qu'il en a prononcé. "
Ainsi, " l'intrication profonde du rapport à l'image et du rapport à la parole chez l'animal humain " est essentielle. (p. 46)

" Il ne sera donc pas superflu d'insister sur l'intensité dramatique de la vérité mise en scène par Ovide : l'inéluctable arrachement à l'opacité animale pour accéder à la parole - arrachement qui n'a rien à voir avec quelque accès mécanique à la réalité - a pour prix la division de l'être de l'homme non seulement à travers l'image de soi comme un autre, mais aussi à travers l'image de la parole d'un autre. Traduisons quant à l'économie du langage : lorsque l'enfant se met à parler, à habiter le langage, il est toujours l'image de la parole d'un autre, ce qui pourrait être la définition même du nom propre […] Cette division de l'être de l'homme lui ménage à la fois l'accès à la représentation et l'accès au rapport de signification ; c'est ainsi donc, d'abord et avant tout, qu'il décolle de la chose vers le mot. Le travail des images est au cœur de cette entreprise subjective d'abstraction. " (p. 47)

La fleur narcisse représente à la fois une absence (celle de Narcisse) et son désir pour son image. " La vérité du désir de Narcisse pour son image devient vérité commémorée. " (p. 44) " La fleur - mémorial, le narcisse, ne redonne pas l'objet perdu, mais le notifie au contraire comme à jamais perdu […] (ce qui) nous introduit au rapport au néant qu'implique la vie des images pour le sujet. […] La fable de Narcisse met en scène l'absence impossible de l'objet, l'impossible accès à la catégorie du néant et son issue d'auto-anéantissement. En chaque vie, nous avons affaire à ceci : le sujet, pour entrer dans sa condition de parlant, est appelé à vivre la perte de l'objet indéfiniment réitérée et la commémoration de cette perte indéfiniment reprise au fil de ce que nous appelons vie symbolique. " (p. 45)

 

 

 

Nous sommes à l'antipode du ruisseau dont Narcisse voulut arrêter le cours, immuable tombeau digne de lui,
car ne savoir imaginer, c'est se perdre en soi-même.
Le rêveur, au contraire, en d'autres se trouve.

René Crevel, Au carrefour de l'amour, la poésie, la science et la révolution.


 

Johan Huizinga, Le Déclin du moyen âge

 

" Pétrarque hésite entre l'idéal de l'amour courtois et l'inspiration nouvellement tirée des modèles de l'antiquité ; et, de Pétrarque à Laurent de Médicis, la poésie lyrique, en Italie, retrace son chemin vers la sensualité naturelle qui pénétrait aussi les œuvres antiques tant admirées.

En France, et dans tous les pays qui subissaient l'ascendant de l'esprit français, l'évolution de la pensée érotique fut plus compliquée. Le cadre de l'amour courtois résiste, mais l'esprit s'en renouvelle. Avant que la Vita nuova n'eût trouvé l'harmonie éternelle dans la passion spiritualisée, le Roman de la Rose avait versé des idées nouvelles dans les anciennes formes de l'amour courtois.

L'œuvre, commencée avant 1240 par Guillaume de Lorris, fut terminée avant 1280 par Jean Chopinel de Meung sur-Loire. Peu de livres ont exercé une influence aussi profonde et aussi prolongée sur la vie d'une époque que le Roman de la Rose. Sa vogue a duré deux siècles au moins. Il a déterminé la conception aristocratique de l'amour au déclin du moyen âge ; et de plus, en raison de sa richesse encyclopédique, il a été le trésor où la société laïque cultivée a puisé le plus clair de son érudition.

Il est digne d'attention ce fait que la classe dominante de toute une époque reçut ses notions intellectuelles et morales dans les cadres d'un " ars amandi ". L'idéal de la culture se fondant avec celui de l'amour : voilà un amalgame que n'a connu aucune autre époque.

De même que la scolastique représente l'effort grandiose de l'esprit du moyen âge pour unifier toute la pensée philosophique, de même la théorie de l'amour courtois a voulu, dans un domaine moins élevé, brasser tout ce qui concernait la vie noble. Le Roman de Rose ne détruisit pas le système ; il en modifia les tendances et en enrichit le contenu. " (pp. 112-113)

Johan Huizinga, Le Déclin du moyen âge, Payot, 1932, traduction du hollandais de Julia Bastin

 

 

 

D'autres emprunts à Ovide et au mythe de Narcisse

 

Le lai ou le conte de Narcisse, la plus ancienne version française du récit d'Ovide et la plus infidèle, compte environ 1000 vers.

— La séquence que Christine de Pizan consacre à Narcisse dans L'Epistre Othea, au début du 15e siècle, intitulée Narcisus qui se mira en la fontaine, comporte 25 lignes.

— Dans le roman arthurien en vers ou en prose, il n'est fait que de brèves allusions à " Narcisse qui n'est guère que le nom d'un amour impossible. "

— Chrétien de Troyes, dans Yvain ou le Chevalier au Lion, écrit vers 1176 récupère le motif de la fontaine : " un lieu où passer à travers le miroir, un lieu où se noue la destinée du chevalier amant, où se dit ensuite, et d'abord dans le Tristan en prose, la joie et plus souvent la douleur d'aimer sans espoir. "

— " l' auteur anonyme de Ovide moralisé, texte manuscrit d'environ 72000 vers octosyllabiques, " qui tout en restant très fidèle au texte d'Ovide, ne s'interdit pas cependant de faire quelques emprunts habilement trafiqués au texte de Guillaume de Lorris. "


Les Échecs amoureux, poème en vers daté de 1370, est très inspiré par le Roman de la Rose.

Le Livre des Eschez amoureux moralisés se présente comme le commentaire en prose du poème précédent Les Échecs amoureux. Ecrit vers 1400 par Evrard de Conty, médecin du futur Charles V, cet ouvrage se veut un livre d'éducation princière ; il s'achève sur une partie d'échecs symbolique où les pièces du jeu représentent les différents personnages du " Verger de Deduit " du Roman de la Rose.
http://classes.bnf.fr/echecs/feuille/amour/index.htm

La Fontaine amoureuse du compositeur Guillaume de Machaut, écrit vers 1300 - 1377,
regroupe une sélection de ses plus belles chansons profanes évoquant principalement l'amour courtois, revisité par son génie poétique et musical.

Narcisse parle de Paul Valéry de 1890
Voici dans l'eau ma chair de lune et de rosée,
Ô forme obéissante à mes yeux opposée !
Voici mes bras d'argent dont les gestes sont purs !…

http://fr.wikisource.org/wiki/Narcisse_parle

Fragments du Narcisse de Paul Valéry de 1919
Gardez-moi longuement ce visage pour songe
Qu'une absence divine est seule à concevoir !
Sommeil des nymphes, ciel, ne cessez de me voir !

http://fr.wikisource.org/wiki/Fragments_du_Narcisse

L'Ange de Paul Valéry de 1945
" Ô mon étonnement, disait-il, Tête charmante et triste, il y a donc autre chose que la lumière ? "

 

Stéphane Mallarmé, Les Dieux antiques, J. Rothschild, éditeur, 1880 (pp. 216-217).

NARCISSE, MYTHE GREC ET LATIN
Narcisse, ce fils du fleuve Céphise, fut aimé de la nymphe Écho, qui ne put obtenir son amour à lui et mourut de chagrin. Némésis, pour le punir, le fit tomber amoureux de sa propre image ; et le jeune homme, à son tour, languit dans une attente vaine. Sur le lieu de sa mort, naquit la fleur qui s'appelle de son nom. Des versions postérieures disent qu'il fut changé en narcisse : comme elles disent encore que Daphné fut changée en laurier. L'amour d'Écho pour Narcisse est seulement une autre version de l'amour de Séléné pour Endymion, le soleil, alors qu'il plonge dans la mer. Comme Endymion dort dans Latmos, la terre de l'oubli, de même le nom de Narcisse signifie le mutisme ou la surdité du profond sommeil, et exprime l'idée que représente déjà la légende d'Endymion.

Texte Les Dieux antiques de Stéphane Mallarmé,
http://fr.wikisource.org/wiki/Les_Dieux_antiques/Narcisse

 

André Gide, Le Traité du Narcisse, Théorie du symbole, L'Art indépendant, 1891
http://www.ebooksgratuits.com/pdf/gide_traite_du_narcisse.pdf

 

Paul Valéry, La Cantate du Narcisse pour baryton martin, soprano, chœur de femmes à quatre voix et orchestre, est une œuvre de Germaine Tailleferre composée en 1938 et créée en 1943.
La conception de l'œuvre vient d'une commande du Ministère des arts et de la culture à Tailleferre, qui lui demande une cantate. Comme elle en fait part à Paul Valéry, celui-ci lui demande de mettre en musique un de ses textes d'après le mythe de Narcisse qu'il destinait justement à la musique, dans le style de Christoph Willibald Gluck.
L'argument montre Narcisse insensible au charme des nymphes et amoureux de son seul reflet. Les nymphes finissent par le mettre à mort.

Texte de La Cantate du Narcisse
http://www.poèmes.fr/forum/poemes-generaux-f4/la-cantate-du-narcisse-t31195.html

Œuvres de Germaine Tailleferre
http://fr.wikipedia.org/wiki/Cantate_du_Narcisse

 

— Lire :

Pauline Galli - Paul Valéry : autour de la figure de Narcisse
Journée d'étude "Arts poétiques et arts d'aimer", organisée à Paris 8 - Saint-Denis, le 6 mai 2008

" L'apprenti poète et l'apprenti amoureux ont donc en commun cette tension impossible à apaiser, mais qu'ils doivent, malgré eux, entretenir sans cesse. "
http://www.fabula.org/colloques/document1073.php

Nicole Piétri, Les miroirs de Narcisse, Études françaises, Volume 9, numéro 4, novembre 1973 (à télécharger en pdf)
http://id.erudit.org/iderudit/036557ar

Emmanuèle Baumgartner, Narcisse à la fontaine : du " conte " à " l'exemple "
http://crm.revues.org/70

 

 

 

" J'aime ce que je suis. Je suis celui que j'aime. "
Paul Valéry, La Cantate du Narcisse


 

Narcisse va mourir...


La tapisserie fonctionne comme un miroir
: le faisan comme image spéculaire de Narcisse :

— mouvement symétrique de la queue du faisan et de la cape de Narcisse

— symétrie entre la plume du faisan et celles de la coiffe de Narcisse

même naïveté et fierté faussement virile punie par l'emprisonnement (de la cage ou du narcissisme) et la mort (le mot Narcisse vient du grec narkè, de narkôtikos [narc(o)-, narcose, narcotique], torpeur, engourdissement).

 

Le " narcissisme des petites différences "

Le faucon ou l'épervier juché sur la fontaine, en guettant le faisan, guette-t-il aussi Narcisse ?
Car Narcisse, comme le faisan pris au piège, doit mourir, selon la mythologie et au nom de ce que Sigmund Freud appelle le " narcissisme des petites différences " dans Das Unbehagen in der Kultur (Le Malaise dans la culture) de 1930 (traduit pour la première fois en français en 1934 sous le titre Malaise dans la civilisation. Comme oiseau, le faucon envie le plumage du faisan (que Narcisse de la tapisserie imite à " ravir ") et le désignerait bien comme " bouc émissaire ". Ce " narcissisme des petites différences " est la haine spéculaire de mon voisin de même espèce que moi mais qui " prend ma place ", qui possède (ou que je pense qu'il possède) ce que je ne possède pas.

 

Les animaux, " Narcisse " aussi !


Le Livre de la Chasse du roi Modus livre la façon de capturer un faisan en plaçant un miroir à l'intérieur d'une cage ; le faisan pensant apercevoir un autre mâle, un rival dans ses amours, s'y précipite pour le combattre.


Henri de Ferrières, Livre du roi Modus et de la reine Ratio
Paris, 1er quart du 15e siècle
Paris, BNF, département des Manuscrits, Français 12399, fol. 44v.

 

" Le Livre du Roi Modus et de la Reine Ratio a été composé par un gentilhomme normand, Henri de Ferrières, entre 1354 et 1377. Il se divise en un Livre de chasse et un ouvrage allégorique sur les malheurs du temps, le Songe de Pestilence. Le Livre de chasse est un dialogue entre le roi Modus (qui décrit la vie des animaux et les manières de les chasser), et divers interlocuteurs. Au cours du dialogue, sont intercalés des chapitres où la reine Ratio donne une explication morale des mœurs des animaux. "

 

Les juments

Columelle, De l'agriculture, VI, 35
(Lucius Iunius Moderatus Columella dit Columelle : célèbre agronome romain du milieu du 1er siècle - son traité d'agriculture est daté de 60-65)
Décrivant la maladie qui s'empare des juments lorsqu'elles aperçoivent leur image dans l'eau, il explique : " Saisies d'un désir illusoire, elles en oublient de paître, et périssent de langueur. "
" La maladie dont souffrent les cavales semble le fait d'une contagion érotique dont le vecteur serait — comme dans le cas d'une ophtalmie, dirait Platon — un flux visuel renvoyé à son point de départ par la surface miroitante du fleuve. Mais, contrairement à celui de Narcisse, leur cas n'est pas désespéré. Le remède est simple : il consiste à leur tailler grossièrement la crinière et à les mener à l'eau. Dès qu'elles voient leur laideur, elles perdent le souvenir de leur image antérieure et guérissent. " (p. 206)


Les oiseaux

Un chaudron d'huile servait à capturer des choucas. " Les divergences d'opinion au sujet de l'amitié sont nombreuses. Les uns la définissent comme une sorte de ressemblance, et disent que ceux qui sont semblables sont amis, d'où les dictons : le semblable va à son semblable le choucas va au choucas et ainsi de suite. " a écrit Aristote dans Ethique à Nicomaque, Chapitre 2

A l'aide d'un miroir et d'un filet, on capturait des cailles, les moineaux, les perdrix, les coqs. L'attirance sexuelle semble être la raison de leur précipitation vers le piège.


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Trois thèmes sont réunis ici : le miroir, l'onde et la chevelure.
Miroir intime aquatique ; onde légèrement agitée par la retombée des deux jets d'eau visibles ; chevelure longue et ondulée.

Selon les formules de Gilbert Durand : " Le miroir non seulement est procédé de redoublement des images du moi, et par là symbole du doublet ténébreux de la conscience, mais encore se lie à la coquetterie. L'eau constituant, semble-t-il, le miroir originaire. […] le reflet dans l'eau s'accompagne du complexe d'Ophélie. Se mirer c'est déjà un peu s'ophéliser et participer à la vie des ombres. "

 

que Narcisus par aventure
a la fontaine clere et pure
se vint soz le pin ombroier (v.1469)

car ses ombres l'avoit traï, (v. 1484)

qu'il ama son ombre demainne, (v. 1492)
si en fu morz a la parclouse,


" Narcisse, frère des Naïades, poursuivi par Echo, la compagne de Diane, et auquel ces divinités féminines font subir la métamorphose mortelle du miroir. Mais c'est surtout dans le mythe d'Actéon que viennent cristalliser tous les schèmes et les symboles épars de la féminité nocturne et redoutable. "

Artémis/Diane, déesse lunaire et chasseresse, sœur (jumelle ?) d'Apollon (également connu comme Phébus, " le brillant ", il supplantera Hélios au Moyen Age comme dieu du soleil). Le chasseur (comme Narcisse) Actéon est dévoré par ses chiens sur ordre de la même Artémis.

Gilbert DURAND, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire, Dunod, 1969, p. 109


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" D'une manière générale, la première rencontre de corps à corps s'expérimente dans le rejet. L'autre nous renvoie une image dont nous ne voulons pas, à moins qu'elle ne soit un pur reflet narcissique. Et l'acceptons-nous, nous ne sommes pas protégés pour autant de la haine. Le dénouement de l'histoire de Narcisse conduit à la mort. Il y a une tension immédiate, inhérente au rapport de soi à l'autre, que les hystériques sentent beaucoup plus fort que les autres car elle les angoisse. La parole qui nomme est bien la seule issue vivifiante à cette tension."

Jean-Pierre WINTER, Dieu, l'amour et la psychanalyse, Bayard, 2011, p. 27

 

Or, il n'y a pas de parole en retour aux propos de Narcisse à son reflet. L'image bouge les lèvres dans le même temps que Narcisse mais l'eau reste muette de tout propos amoureux.

 

 

 

 

 

Narcisse ou l'Amant-Poète ?

 

 

Point ici, dans la fascination de l'image de soi, de prérogative narcissique chargée d'autodestruction. Pas de Narcisse mort dans la tapisserie. Le reflet est net, non dégradé, non morcelé, non fantasmé. Peut-être l'artiste se joue-t-il de nous et a représenté non le Narcisse légendaire, mythique, mais l'Amant-Poète du Roman de la Rose.

Pourtant, regardons bien le reflet du visage dans (sur ?) l'eau. Alors que le " vrai " visage semble serein comme si Narcisse était dans l'illusion d'être un et unique, auto-suffisant, son reflet ne vous apparaît-il pas quelque peu inquiet ? Ses yeux semblent s'ouvrir d'étonnement, comme si " l'être du reflet " prenait conscience de sa division par rapport à son double, de son manque de réalité.

Qu'en est-il du faisan ? Un coq, lui aussi !

 

 

Narcisse est identifié par son nom brodé
sur le vêtement couvrant sa cuisse gauche.

 

Dans Ovide, la désillusion (celui qu'il aime n'est que lui-même reflété), sa reconnaissance par lui-même le mène à la mort, au suicide.

vv. 466-471
L'objet de mon désir est en moi : ma richesse est aussi mon manque.
Ah ! Que ne puis-je me séparer de notre corps ! Vœu inattendu
de la part d'un amant : je voudrais que s'éloigne l'être que j'aime.
Déjà la douleur m'ôte mes forces, le temps qui me reste à vivre
n'est pas long, et je m'éteins dans la fleur de l'âge. Du reste,
la mort ne m'est pas pénible : dans la mort, je cesserai de souffrir.

(le vers 467 dit : O utinam a nostro secedere corpore possem ! soit exactement : Oh ! que ne puis-je me séparer de notre corps ! Ovide écrit : non pas mon corps, mais notre corps. Narcisse s'adresse à son image comme s'il s'adressait à un autre avec qui il partagerait un même corps. Ainsi, Ovide pose "l'indissociable, l'indestructible lien du corps avec l'image." (Pierre Legendre, Leçon III, Dieu au miroir. Etude sur l'institution de l'image, Fayard, 1994)

 

Dans le Roman de la Rose, c'est, au contraire, l'illusion d'être rejeté par l'autre qui le mène à la mort.

vv. 1495-1504
Car quant il vit qu'il ne porroit
acomplir ce qu'il desiroit
et qu'il estoit si pris par fort
qu'il ne porroit avoir confort
en nule fin ne en nul sen,
il perdi d'ire tot le sen
et fu mon en poi de termine.
Ensi si out de la meschine
qu'il avoit devant escondite
son guerredon et sa merite.

 

Dans les deux œuvres, Narcisse ne connaît par l'autre (Echo par exemple), ni l'image (son propre reflet, sauf chez Ovide où il finit par se reconnaître sans cesser de s'aimer)

 

 

Passer près des fontaines
Pour s'enfoncer vers l'origine.

o

L'eau
Sur le point de dire
Comme tout le monde :

Qu'est-ce qu'on me veut ?

o

Peut-être que le ciel
Craint les fontaines.

o

Si l'eau
T'avais désiré
Pour confident ?

Eugène Guillevic, Du domaine

 

 

 

 

L'artiste

Je ne suivrai pas les conclusions de certains critiques ou historiens d'art pour qui le "fameux" Maître des Très Petites Heures d'Anne de Bretagne serait l'artiste anonyme auteur de La Dame à la licorne, de la Pénélope de la tenture des Femmes Vertueuses et de ce Narcisse.

Ce Maître des Très Petites Heures d'Anne de Bretagne a été identifié avec un certain Jean d'Ypres, originaire des Pays-Bas du Sud, installé à Paris.

Quand "on" s'est trompé si longtemps sur le nom du commanditaire de La Dame à la licorne en excluant Antoine Le Viste au profit de Jean Le Viste, on peut tout aussi bien se fourvoyer avec le nom de l'artiste.

Si avec André Arnaud, je continue d'attribuer La Dame à la licorne à Jean Perréal, je n'ai que des raisons d'attribuer Narcisse au même Jean Perréal tant il y a des ressemblances entres les tapisseries.

 

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Edouard POMMIER, dans son ouvrage Comment l'art devient l'Art dans l'Italie de la Renaissance (Gallimard, 2007, p. 93-94), évoque l'une des deux fables narrant la " naissance " de la peinture extraite du livre de 1435 de Leonis Baptistae Alberti, De Pictura, II, 26 :

" Alberti invente un mythe fondateur qui rattache l'invention de la peinture à la fable des Anciens, en faisant intervenir un " héros ", un de ces êtres qui représentent l'immanence du divin dans la nature créée. Il faut relire le passage :

II, § 26. Quae cum ita sint, consuevi inter familiares dicere picturae inventorem fuisse, poetarum sententia, Narcissum illum qui sit in florem versus, nam cum sit omnium artium flos pictura, tum de Narcisso omnis fabula pulchre ad rem ipsam perapta eri. Quid est enim aliud pingere quam arte superficiem illam fontis amplecti ?

J'ai coutume de dire, parmi mes familiers, que l'inventeur de la peinture doit être ce Narcisse qui fut métamorphosé en fleur. Qu'est-ce que peindre, en effet, si ce n'est saisir, à l'aide de l'art, toute la surface de l'onde ?

Narcisse inventeur de la peinture Alberti prenait une assurance sur la noblesse de la peinture. Narcisse changé en fleur invente la peinture, fleur de tous les arts. Le texte court et dense, mais elliptique, d'Alberti est isolé comme un défi au seuil de la Renaissance. Peut-être Alberti veut-il dire que la peinture cherche à capturer la beauté du monde, comme Narcisse son image ? que le geste de peindre est dicté par l'amour de ce qu'on peint que peindre c'est se réfléchir ? qu'ainsi Narcisse annonce l'adage " Ogni pintore dipinge se " [" Tout peintre se peint lui-même ", adage dû à Cosme l'Ancien] ? Tout à la fois, sans doute. Et aussi, surtout, que la peinture est une métamorphose, c'est-à-dire une opération d'essence surnaturelle et qu'Alberti fait du premier peintre un être hors de l'histoire, pour que les peintres de son temps soient reconnus dans l'histoire.
La superbe intuition d'Alberti reste exceptionnelle : les théoriciens de l'art ne l'ont pas développée, et les peintres ne l'ont pas fixée sur leurs toile. Ou si peu... Il y a bien ce Narcisse, d'inspiration léonardesque, attribué, faute de mieux, à un Pseudo-Boltraffio. Il y a bien ce Tintoret, quasi unique dans l'école vénitienne, il y a bien cet éblouissant Caravage. Ce ne sont que des apparitions sporadiques. La solitude d'Alberti n'enlève rien à la portée du message de son Narcisse : il introduit le peintre dans la Famille des héros. "


Giovanni Antonio Boltraffio, Londres, National Gallery.
http://www.pantagruelion.com/500810/


Le Tintoret, vers 1557, Rome, Galleria Colonna :
http://barbarainwonderlart.com/2014/11/21/narciso-il-fatale-amore-di-se/?lang=fr

 

 

 

 

Composition

 

Le motif central s'inscrit :
– dans un cercle dont le centre est près du visage de Narcisse
– et dans un triangle équilatéral dont le centre est dans son poignet gauche.


L1 = L2
H1 = H2
H3 = H4 et H5 = H6

Les lignes de force créent un dynamisme ascendant.

 

 

 

déposé sur le site le 28 Janvier 2012