Entrée de Mary,
reine de France,
à Paris

 

 

Mary est maintenant mariée et couronnée reine de France. Son entrée dans Paris doit être d’une très grande magnificence. Malgré le temps exécrable de novembre, les Parisiens ornent les rues de lys et de roses, certains avec de la soie, d’autres peignent sur des toiles d’Arras ou des panneaux géants qui jalonnent le parcours.

Quand la Royne feust couronnée à Saint-Denis, elle vint faire son entrée à Paris, qui feust fort belle ; et la faisoit merveilleusement belle à veoir, car elle estoit belle dame et aussi avoit longtemps que les Anglois n'avoient veu de triomphes de France, par quoy ils les trouvèrent merveilleusement beaux. Et ainsi s'en alla descendre ladicte dame Royne au palais et fist tout ainsi que les aultres Roynes ont accoustumé de faire en leurs cérémonies qui sont merveilleusement grandes.
Monsieur d'Angoulesme qui estoit jeune homme, voullust bien montrer qu'il n'estoit pas mal content de ce mariage nonobstant que si ladicte Royne eust eu un fils il lui eust merveilleusement venu mal à propos ; et feust ung temps qu'il en sceut bien mauvais gré au sieur de Longueville, pource qu'il avoit traicté et pratiqué cedict mariage lui étant en Angleterre prisonnier. (Fleurange)

François chevauche à ses côtés, « accosutré et bardé d’argent descouppé sur satin blanc à cordelière d’argent », la cordelière de sa mère Louise qui associe nœuds de Savoie et cordon franciscain auquel Anne de Bretagne est aussi liée.

Comme lors des entrées à Boulogne, Montreuil et Abbeville, la paix entre la France et l'Angleterre avec pour résultat la prospérité est présentée comme un thème important . L’entrée de Mary à Paris, le lendemain, fait l’objet de plusieurs relations. Celle de Pierre Gringore est la plus intéressante puisque c’est lui qui a conçu les divers échafauds qui ponctuent le parcours parisien.

Ladite dame laquelle estoit assise en une lictiere si sumptueusement & richement acoustree et vestue dune robe dor couverte & brodee de pierrerie & de fines pierres precieuses en ses dois, ung carcan au col que homme vivant ne scauroit nombrer ne priser & monsieur aupres delle lui tenant compaignie sumptueusement et richement acoustre.

L’entourage anglais de Mary est à peine mentionné ; prééminence est donnée à l'entrée royale elle-même et aux thèmes de la paix et de la prospérité. Comme les autres, cette relation est probablement conçue comme un souvenir. Le texte est consacré à la « Treshaulte magnanime vertueuse illustrissime dame et princesse Marie dangleterre royne de France » mais Gringore avoue son intention d'écrire seulement sur les spectacles et les festivités et non sur Mary, ni sur les princes, ducs et autres grandes figures qui participent à cette entrée :

Ay bien voulu descripre et rediger en hystoire ce qui a esté fait en icelle ville tant a lhonneur du roy du royaume que de vous. Obmettant et delaissant les triumphes des princes ducz contes barons chevaliers et escuyers tant de france que dangleterre et me taire de la vostre excellente gravité honnesteté gratieuseté qui attroyoit le populaire a vostre amour en desirant la prosperité du roy trescrestien dont vous avez acquis le tiltre de trescretienne que de vous ne aussi du triumphe de nobles dames princesses et damoiselles tant de france que dangleterre. Mais seullement des triumphes faictes en icelle ville le jour de vostre reception et entree.

Néanmoins, Gringore présente Mary de trois façons différentes : en tant que témoin des festivités (« Incontinent ladicte princesse se transporta dudit lieu jusques devant lesglise des sainctz innoncens » et « Apres ce que ladicte princesse eut vue les choses dessus dictes se transporta devant le chastellet de paris. ») ; comme un personnage de certaines représentations sur les échafauds ; et comme sujet de courts textes en prose et en vers. Comme auparavant, Mary n’est pas dépeinte comme une Anglaise réelle mais comme une figure symbolique représentant la paix et l’union.

Couronnée reine de France à Saint-Denis le 5 novembre 1514, Mary fait son entrée dans Paris le lendemain comme le veut la tradition.

C'est à Pierre Gringore (1475-1539) que sont confiés la responsabilité et le soin de la réalisation des mystères. Il fait appel à son comparse habituel, le charpentier Jean Marchand, avec qui il collabore pendant au moins dix-sept ans pour les diverses entrées princières ou royales à Paris : pour le mystere [tableau vivant] présenté au Châtelet aux entrées de l'archiduc d'Autriche en 1501 et du légat pontifical Georges d'Amboise en 1502 ; pour les mysteres présentés à la Porte Saint-Denis, au Ponceau, à la Porte des Peintres et au Châtelet à l’entrée d’Anne de Bretagne en 1504. Le travail ne manque pas : écriture des saynètes allégoriques et des poèmes, distribution des différents rôles aux Parisiennes et Parisiens (acteurs, musiciens, chanteurs, danseurs...) pour les tableaux vivants, mises en scène et répétitions, recherche ou confection des costumes, construction des échafauds, location des tapisseries...


. Lawrence Bryant, The King and the City in the Parisian royal entry ceremony: Politics, Ritual and Art in the Renaissance, Droz, 1986. B. Guenée et F. Lehoux, Les Entrées royales françaises. Hélène Visentin, Nicolas Russell, French Ceremonial Entries in the Sixteenth Century : Event, Image, Text. Centre for Reformation and Renaissance Studies, Victoria University of Toronto, 2007.

. Entrée de Mary à Paris, tome 1, p. 731sq. Dans Théodore Godefroy, Advocat au Parlement de Paris, Le Ceremonial de France, ou description des Ceremonies, Rangs, & Seances observées aux Couronnements, Entrées, & Enterremens des Roys & Roynes de France, & autres Actes et Assemblées solemneles. Recueilly des Memoires de plusieurs Secretaires du Roy, Herauts d’armes, & autres. Paris, Abraham Pacard, 1619.

 

Louis XII demande que l'entrée de sa nouvelle épouse soit calquée sur celle d'Anne de Bretagne, du 19 novembre 1504. Dans une lettre envoyée le 24 août au prévôt des marchands, Roger Barme, et à Nicolas Crespy, Jean Olivier, Guillaume Parent et Robert Le Lieur, échevins de Paris, Louis XII demande : « … en vous priant et mandant vous preparer et fere preparer toutes les choses qui sont requises à sadite entrée et reception, et tout ainsy que vous feriez à nostre propre personne et que fait a esté aux autres Roynes qui ont esté par cy devant, en sorte qu’elle et ceuls qui viendront en sa compaignie ayent cause d’eulx louer et contanter. »

Les décisions suivantes sont prises : « Et finablement a esté advisé, conclud et deliberé par commun accord de recueillir, honorer et recevoir ladite Dame le plus grandement et honorablement que l’on pourra, ainsi que fait a esté derrenierement en tel cas à la deffuncte Royne et mieulx, si faire se peult, en faisant beaulx misteres, jeux et esbatemens es portes et autres lieux acoustumez par où ladite Dame passera…  »


Pierre Gringore, est à la fois acteur, écrivain de mystères et de farces pour la ville de Paris et les confréries. Il est aussi le poète de Louis XII dont il glorifie la politique. Il fonde une sorte d'entreprise dramatique sous la raison sociale "Pierre Gringore et Jean Marchand", un "charpentier de la Grand Coignée". L'un travaille les planches et agence les estrades, l'autre imagine l'intrigue et l'écrit en vers ; puis ils se partagent les bénéfices. En 1514, l'entrée de Mary leur rapporte cent quinze livres ; en 1515, celle de François Ier, cent quinze livres et en 1517, celle de Claude de France, cent livres.


Si les nouvelles se répandent en ville et aux alentours principalement par la voix du crieur, l'objectif des imprimeurs est d’obtenir une brochure le plus tôt possible après la réception d'un témoignage écrit. Ainsi, le privilège royal obtenu par Guillaume Varin pour son édition du texte de l'entrée de Mary dans Paris est daté du 10 novembre 1514, soit quatre jours après l'événement. Si la rapidité d'exécution est économiquement cruciale, cette contrainte temporelle explique fort bien la brièveté de la plupart des récits. Pour obtenir un coût de fabrication bas, de vieux caractères et d’anciens bois gravés sont utilisés pour l'impression d’un faible nombre de feuilles (de huit à seize pages) sur leurs deux faces d’un texte reçu le lendemain ou surlendemain de l'entrée. Le séchage et le pliage prenant environ deux ou trois jours, probablement sans aucune couture, comme de véritables feuilles volantes, le temps de recevoir le privilège sollicité, la brochure est prête à être vendue chez le libraire et par colportage le quatrième jour suivant l'événement.

Cynthia Brown signale quatre brochures relatant cette entrée à Paris, deux imprimées par Guillaume Varin (BnF, LB29-51, de 6 folios et LB29-51A, de 8 folios) et une dont l’imprimeur est inconnu (BnF, LB29-51C, de 4 folios) et une imprimée par Guillaume (ou Jacques) Nyverd (Bibliothèque Mazarine, 35 484 Rés., de 4 folios), toutes imprimées le 6 novembre 1514.


Dès lors, la réaction de Pierre Gringore s’explique aisément face à cette pratique pour gagner temps et argent en tentant d’arriver le premier sur le marché. Dans la dédicace de son œuvre à Mary, Gringore s’insurge contre les diverses versions imprimées dont il conteste la véracité ; en tant que créateur des mysteres et auteur des textes, il lui semble être le seul à pouvoir les présenter et en expliquer tout le symbolisme. Pierre Gringore offrira son ouvrage, illustré, à Mary qu’elle emporte lors de son retour en Angleterre. Ce manuscrit très luxueux comporte quinze folios et sept miniatures des théâtres. En 1934, Charles Read Baskervill publie le manuscrit de Gringore à partir du seul manuscrit connu de l’œuvre, le ms. Cottonian Vespasian B.II. de la British Library.  « Son rôle de créateur était valorisé bien plus que celui de la reine, dont il cherchait vraisemblablement le mécénat. » écrit Cynthia Brown .

Treshaulte, magnanime, vertueuse, illustrissime dame et princesse Marie d'Angleterre, royne de France. Pierre Gringore, vostre subgiect obedient, simple aprentiz des rethoriciens eloquens, orateurs, facteurs et compositeurs modernes en françoys, a consideré que aucuns expositeurs se sont ingerez publier en impression la reception que vous firent Messeigneurs les prevost des marchans et eschevins de la ville de Paris, acompaignez des bourgeoys, marchans, cytoiens et habitans d'icelle ville. Et ce voyant qu'ilz n'ont descript vostre triumphante et magnificque entree selon la verité, mais en ont parlé par ouyr dire, attendu que j'ay eu charge par Messeigneurs les tresoriers de France et de mesdictz seigneurs de la ville inventer et composer les misteres faictz a vostre dicte entree et reception, ay bien voulu descripre er rediger en hystoire ce qui a esté fait en icelle ville tant a l'honneur du roy du royaume que de vous …


. François Bonnardot, Registres des délibérations du bureau de la Ville de Paris, Imprimerie nationale, 1975, T. I, p. 213-219. Sur Gallica.

. C. Brown, Les entrées royales à Paris, p. 62.

 

Cynthia Brown souligne que : 

Les miniatures du manuscrit de Gringore offraient à la reine un souvenir plus permanent face à l’éphémère de ses tableaux vivants et renforçaient d’autant plus les efforts de clarté de l’auteur. Souvent les illustrations nomment précisément les personnages allégoriques participant aux différentes scènes, garantissaient ainsi aux lecteurs —  la reine et son entourage — une interprétation fidèle des tableaux quelle qu’en soit la complexité. Dès lors, la véracité et l’authenticité des tableaux vivants et de leurs sens étaient assurées. En effet, les enluminures, dont Gringore a probablement surveillé la réalisation, comptent parmi les premières illustrations de mystères d’entrée qui nous soient parvenues. Elles sont certainement les plus précises

Marie Jennequin acquiesce et place la démarche de Gringore dans « l’air du temps », celui de l’imprimerie et du droit d’auteur.

Le parcours de la reine spectatrice à travers la ville métaphorise le parcours de la reine lectrice à travers le livre. Grâce au livre offert par Gringore, Marie d’Angleterre est à nouveau spectatrice/lectrice du spectacle conçu pour elle par l’auteur. Dans l’espace du livre ainsi défini, la figure royale se voit donc contrainte de partager la vedette avec la figure auctoriale.
[…]
Gringore ne tenterait-il pas paradoxalement d’usurper un espace voué à la glorification de la figure royale, voire même une partie du rituel – sa commémoration, à travers la dimension mémorielle du livre – réservée à celle-ci ?
Gringore, effectivement, offre un livre à la reine en souvenir de son entrée triomphale, mais, dans les faits, c’est davantage sa propre figure, son propre triomphe d’auteur qu’il célèbre. Cette appropriation de l’espace livresque par la figure auctoriale est perceptible tant au niveau du texte que de l’image. Les illustrations, le fait a déjà été souligné, sont exclusivement consacrées à la représentation, minutieuse qui plus est, des mystères montés aux sept échafauds et qui furent, si l’on s’en tient aux propos de Gringore, sa propre création .

Dans son analyse de la versification Cynthia Brown compte 133 vers insérés dans les échafauds dont 119 décasyllabiques. La mise en valeur de Mary est accentuée par la présence de son prénom six fois à la césure et deux fois à la rime. Gringore « fait montre d’une variété métrique étonnante. Il fait étaler sur la scène à l’aide d’affiches ou fait déclamer à certains acteurs au moins dix formes poétiques différentes, allant du quatrain au treizain en passant par deux chansons à quatre vers, une ballade et un rondeau. En revanche, les rimes de Gringore ne sont pas extrêmement recherchées, probablement parce que le but de ses vers était de clarifier pour le public la signification de ses tableaux allégoriques.  »

L'entrée royale dans une ville joue un rôle de propagande exceptionnel. Elle permet :

— de consolider le prestige de la monarchie et de son représentant, le roi.

— d'exposer lors des tableaux vivants les concepts politiques importants, à partager par tous dans le royaume.

— de présenter à la population le nouveau souverain ou la nouvelle reine, à cheval ou en litière, portant le manteau royal et la couronne, sous un dais.

— en retour, de permettre aux "sujets" royaux d'exprimer leur attachement à la couronne, mais aussi des attentes, voire des remontrances.

Cela explique que les monarques s’impliquent de plus en plus et au plus près dans l'organisation et l’impression des relations de leurs entrées. Pierre Gringore précise dans son compte-rendu qu’il a conçu l'entrée aussi bien en l'honneur de Mary que de Louis XII. Au Moyen Âge et à la Renaissance, le roi est absent au couronnement et à l’entrée de la reine qui est la seule héroïne des festivités. Mais Gringore évoque Louis XII dans les cinq derniers misteres qu’il crée, tableaux vivants avec des personnages représentant diverses allégories.
La relation du Prévôt de l'Hôtel montre la double articulation des entrées autour de deux manifestations publiques principales : dans un premier temps, la réception du roi ou de la reine par les représentants de la ville et les processions extra-muros ; puis le défilé intra-muros des corps constitués suivis des souverains et de la cour. Le parcours emprunté est ponctué de plusieurs estrades ou échafauds construits où sont joués par des "actrices" et des "acteurs" des spectacles allégoriques vivants. Bernard Guenée et Françoise Lehoux décrivent l'évolution subie par les entrées royales :

D'abord simple fête, puis aussi spectacle, puis aussi solennité quasi religieuse, une entrée royale est de plus devenue à la fin du XVe siècle un grand théâtre où le sentiment monarchique est de plus en plus exalté et la politique royale de mieux en mieux justifiée. L'entrée royale est bien désormais un moment important de la vie politique française, que les Français viennent contempler de loin, ou dont ils écoutent avec passion les longs récits imprimés .

Les thèmes développés par Pierre Gringore consacrent la suprématie du religieux et de l'allégorique. Il lui faut :

— célébrer le retour à la paix entre la France et l'Angleterre, la restauration de l'harmonie européenne par l'union du lys français et de la rose anglaise et la comparaison entre Mary et la Vierge Marie.

— célébrer tout autant le retour à la coexistence pacifique en Europe entre le pouvoir spirituel (la papauté) et le pouvoir temporel (les souverains),

— la gloire de Louis XII, "Père du peuple", qui apporte le bonheur à son peuple,

— la dignité de la Justice, complexe à cette époque,

— l'amour de deux êtres, d'une femme et d'un homme, et leur désir de procréation, pour perpétuer la puissance et la grandeur du royaume.

Il s'appuie :

— sur des textes extraits de la Bible pour expliquer que Louis et Mary possèdent les qualités des héros bibliques : Salomon, roi juste et sage ; la reine de Saba, attentive aux conseils de ce roi ; la Vierge Marie pour sa vie édifiante.

— sur la mythologie gréco-latine, lui permettant de renouveler ses allégories et ses messages destinés aux souverains, mais aussi au peuple.

 

Ainsi, Mary est à la fois la Sulamite adorée du Cantique des Cantiques, la nouvelle Vierge et la reine de France. Mais toujours la rose vermeille et parfumée. Les mystiques chrétiens louent en la rose ou en la fleur en général le symbole du sein maternel. Ainsi les litanies de Notre-Dame de Lorette : O rosaire, couronne de roses, tes fleurs font briller des larmes de joie dans les yeux des hommes. /O soleil de roses, ton ardeur éveille l’amour au cœur des hommes. /O fils du soleil, /Enfant de la rose, /O soleil rayonnant. /Fleur de la croix, au-dessus de toutes les fleurs et de toutes les ardeurs, sein pur épanoui, rose sainte, Marie. Et le poète allemand, Konrad von Würzburg (v.1225/1230-1287) qui parle de Marie comme la fleur de la mer qui renferme le Christ  : Et cet ancien cantique qui chante : /Par-dessus tous les cieux une rose est éclose, /et elle est même épanouie, /elle brille dans la Trinité, /Dieu lui-même l’a revêtue.


En épousant Louis XII, Mary acquiert un statut nouveau, "le tiltre de trescrestienne" (Pierre Gringore) qu'elle ne possède pas alors, même étant chrétienne catholique en son pays d'Angleterre. « Aux XIIe et XIIIe siècles, l'épithète s'applique désormais aussi bien au roi qu'au royaume qui a acquis alors une certaine stabilité territoriale. Le roi de France est "le plus chrétien de tous les rois" et donc le plus excellent ou encore "le roi de tous les rois terrestres selon les plans de Dieu"… » souligne Colette Beaune .
Louis XII est tour à tour le sage et biblique Salomon (le fils de David dont, selon la légende, les rois de France descendent), le digne représentant de Dieu sur Terre, le glorieux et étincelant Phébus et le Grand Procréateur à l'image de l'Eternel. Et toujours le lys pur et blanc. En tous cas, le désir, qui nous meut et nous leurre, lorgne du côté d'Éros. « Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui ; il fait paître son troupeau parmi les lis . »


. Ibid., p. 73.

. Marie Jennequin, « Le rite de l’entrée royale transmis par le livre. Une transgression des codes par Pierre Gringore ? » p. 575 et 580. In Revue belge de philologie et d'histoire, Tome 87, fasc. 3-4, 2009, p. 569-585. Sur site persee.fr.

. C. Brown, op. cit., p. 90.

. B. Guenée et F. Lehoux Les Entrées Royales Françaises.

. Dans C. G. Jung, Psychologie et orientalisme, Albin Michel, 1985, p. 75.

. C. Beaune, Naissance de la nation France, Gallimard, 1985, p. 208.

. Cantique des Cantiques, 2:16.

 

Le matin, vers sept heures du matin, Louis quitte Saint-Denis pour gagner Paris et s’assurer que l’entrée de sa reine est prête dans ses moindres détails.
Escortée de François chevauchant à ses côtés, et confortablement assise dans une litière magnifiquement parée, Mary s’approche de la capitale, suivie par les ducs d'Alençon, Bourbon, Vendôme et Longueville, ainsi que Brandon et Dorset.

A La louenge et gloire de Dieu le Createur. De la glorieuse Vierge Marie et de toute la court celestielle de Paradis. Et pour l'honneur et reverence du joyeulx advenement de ladicte dame en ladicte ville de Paris. Premierement et au commencement de ladicte entree allerent au devant hors ladicte ville les religieux et freres des quattre ordres mendiennes portans leurs croix, chescune ordre en belle ordonnance.

Ainsi commence la relation du Prévôt de l'Hôtel qui se poursuit sur plusieurs pages sans oublier personne de cet immense cortège :

Tous les dessusditz seigneurs, chescun en ordonnance, commancerent a marcher vers Paris. Et les princes et princesses dessusditz devant et auprés ladicte dame, laquelle estoit assise une lictiere si sumptueusement et richement acoustree et vestue d'une robe d'or coverte et bordee de pierrerie et de fines pierres precieuses en ses dois [doigts], ung carcant [collier] au col que homme vivant ne sçauroit nombrer ne priser. Et Monseigneur auprés d'elle, luy tenant compaignie, sumptueusement et richement acoustré.

A l'entrée de la ville, un dais de drap d'or brodé de fleurs de lys et de roses rouges est tenu au-dessus d’elle. 

Item, a l'entree de ladicte ville ladicte dame fut receue honnorablement par mesditz seigneurs les eschevins et plus suffisans bourgois et marchans de ladicte ville, lesquelz seigneurs eschevins poserent ung drap d'or broché sur ladicte dame semé de fleurs de lyz et roses vermeilles, lesquelz le porterent une espace. En aprés les bourgoys, marchans, orfevres selon les coustumes anciennes jusques a Nostre Dame de Paris, et de la jusques au Palays Royal du roy nostre sire .

 

Sept échafauds attendent le cortège, trois parrainés par la municipalité, quatre par des communautés religieuses ou laïques .

 

Premier échafaud :

à la Porte Saint-Denis


Pour la première fois, en 1514, à la porte Saint-Denis, un mystère intégrant la figuration d'une divinité païenne occupe un échafaud à la gloire de Paris, au-dessus de l’eau, sur le pont-levis.

— Le navire évoque les armoiries de Paris (De gueules au navire équipé d'argent, voguant sur des ondes de même, au chef cousu d'azur, à un semé de fleurs de lis d'or qui est de France ancien) mais aussi certainement le voyage de Mary passant la Manche : symbole d'une traversée d'un pays vers un autre, nouveau royaume ; et passage de l'extérieur à l'intérieur de la ville ;

— mais aussi le navire du royaume ou de l'Etat, dominé par Honneur et l'écu de France et conduit par Paris (allusion aux origines troyennes supposées ?) placé au gouvernail.

— Placée ainsi au gouvernail de la nef de l'Etat, la ville de Paris se présente comme capitale du royaume.

— Les divinités Bacchus et Cérès symbolisent la richesse et la prospérité de Paris et du royaume.

— Les vents (noms donnés par Pierre Gringore : Subsolanus, vent d'est ; Auster, vent du sud ; Zephirus, vent d'ouest ; Boreas ou Aquillo, vent du nord) symbolisent Dieu dont la volonté mène de son souffle le navire à bon port.

Chanson des marins :
Noble dame, bien soyes venue en France,
Par toy vivons en plaisir et en joye ;
Françoys, Angloys vivent a leur plaisance.
Louange a Dieu du bien qu'il nous envoye.

– Un "expositeur eloquent" explique au cortège royal, en tutoyant Mary, la signification des tableaux vivants joués sur l'échafaud en ces termes :

Tresillustre, magnanime princesse,
Paris te fait reverence et honneur ;
Et ceste nef presente a ta noblesse,
De la quelle est soubz le roy gouverneur :
Bledz, vins y sont et suäve liqueur,
Que vens soufflent par divine ordonance.
Tous les manans d'icelle de bon cueur
Te reçoyvent comme royne de France.

 

Second échafaud :

à la fontaine du Ponceau


Pierre Gringore reste fidèle à la signification traditionnelle de chacune des Trois Grâces, immortelles mais non déesses. Leurs attributs, le myrte et la rose, les associent fortement à Vénus. Depuis l'Antiquité, elles symbolisent les bienfaits rendus en répandant le bonheur parmi les humains et en donnant grâce et beauté aux jeunes filles. Pour ce jour d'entrée, cela signifie unir le lys français et la rose anglaise.

Gratia Preveniens ou Prospérité envisage les bienfaits de ce mariage : paix et prospérité.

Gratia Gratis Data ou Liesse symbolise le bonheur infini du couple et de deux peuples.

Gratia Gratum Faciens ou Beauté symbolise l'ensemble des bienfaits de cette union.

Leur présence souligne la réelle beauté de Mary, habitée de tous les dons de Dieu qui a délégué sur cet échafaud les Trois Grâces. Cynthia Brown fait remarquer que « c'est l'unique tableau de l'entrée où Gringore représente la reine seule, sous forme allégorique. » Gringore allie dans ce tableau les mythologies gréco-latine et chrétienne. Un expositeur déclame un poème qui résume la scène :

Pour enrroser le liz miraculeux
Et la rose vermeille florissant,
Les Graces sont envoyees des saintz Cieulx.
Soubz fontaine pure eaue distillant,
Prosperité, Lïesse desirant,
Beaulté joingnent par vertu nonpareille
Le liz royal a la rose vermeille.

La fontaine perd son symbolisme de repas eucharistique et évoque la procréation d'un dauphin, attendue fébrilement par deux rois, Louis XII et Henry VIII. Peut-être par Mary aussi...

 

Troisième échafaud :

à la Trinité, lieu encore nommé la fontaine de la Reine

(l'hôpital ou l'église ?)

 

 

Ce troisième échafaud est préparé et animé par la Confrérie de la Sainte Passion dont le choix se porte sur une allégorie extraite des textes bibliques, non de la Passion comme habituellement, mais de la rencontre de la reine de Saba et du roi Salomon (Rois I, 10,1-13 ; Chroniques II, 9, 1-12.) Gringore choisit un thème plus proche de l’actualité politique et met en valeur le roi sous les traits de Salomon. La Sagesse est une vertu divine et Salomon ne la doit qu'à une grâce de Dieu comme l'écrivent les livres des Proverbes.
Mary, nouvelle reine de Saba, vient consulter pour sa sagesse le prudent et vertueux Louis XII, nouveau Salomon, qui par cette union avisée a voulu la paix entre les deux royaumes, hier encore ennemis. En cadeau d'échange, Mary apporte la Paix, ce qui lui procure un léger avantage sur la reine de Saba qui donne à Salomon « cent vingt talents d'or, une très grande quantité d'aromates et de pierres précieuses. » (Rois I, 10, 10.)

Un rondeau est écrit sur l'échafaud :

Noble Sabba, dame de renommee,
Est venue veoir Salomon le tressaige,
Qui l'a receue d'ung amoureux couraige ;
Par sur toutes l'a prisee et aymee.

C'est la royne de vertus enflammee,
Belle et bonne, vertüeuse en langaige,
Noble Sabba.

Le Trescrestien,  sachant qu'elle est famee,
A prins plaisir veoir en son heritaige
Le beau present de paix. Vray marïage
C'est ensuyvy, dont elle est estimee,
Noble Sabba.

Un "expositeur" déclame ce poème plus explicatif :

Sabba royne, princesse de renom,
Apporta dons precïeulx et richesse
Au vertüeux noble roy Salomon,
Qui la receut en joye et en leësse.
Mais Marie, nostre royne et maitresse,
A apporté au roy doulx et courtoys
Present de paix pour Francoys et Angloys
.

L'ancien hôpital de la Trinité, situé entre les rues Saint-Denis et Greneta, est fondé au XIIe siècle sous le nom de la Croix-de-la-Reine. Il est agrandi par Philippe-Auguste et destiné principalement à héberger les pèlerins qui, le soir, trouvent fermée la Porte de Paris, dite Porte aux Peintres. Son vaste enclos renferme l'église, les bâtiments de l'hôpital et des terrains cultivés. L'église occupait l'emplacement du nº 266 de la rue Saint-Denis. Reconstruite en 1598 et 1671, elle est démolie en 1817.

. Pour une description exhaustive du cortège : « De par Monseigneur le prevost de l'Hostel », BnF. Voir aussi Théodore et Denys Godefroy, Le Cérémonial François, T. 1, Cramoisy, 1649, p. 470-472. Sur cour-de-france.fr.

 

. Pour une discussion du rôle des textes écrits par Gringore pour cette entrée de Mary, voir Cynthia Brown, « From Stage to Page : Royal Entry Performances in Honour of Mary Tudor (1514) », Book and Text in France, 1400-1600 : Poetry on the Page, Ashgate, 2007, p. 49-72.

 

Quatrième échafaud :

à la Porte aux Peintres


« Le cœur du roi est dans la main de dieu. » Cette idée biblique appartient au discours officiel. Ainsi lors des Etats Généraux de Tours en 1484 réunis par Charles VIII, Jean de Rély, chanoine de Paris, confirme la monarchie de droit divin par cette formule : Benedictus Deus, qui dedit hanc voluntatem in cor regis (Béni soit Dieu qui a donné cette volonté au cœur du roi).

En plaçant le cœur de Louis XII dans la main de Dieu, Pierre Gringore veut expliquer que la paix et l'ordre revenu est un don de Dieu, Sa Volonté inscrite dans le cœur du roi. Le cœur royal est un symbole récurrent lors des entrées.

Sur l'échafaud, deux niveaux associent un thème religieux et un exposé politique :

— À l’étage supérieur, une saynète est jouée : Dieu tient un grand cœur (le cœur du roi) entouré du collier de l'Ordre royal de Saint-Michel et bénit le couple royal, scène qui évoque le Christ et la Vierge régnant sur la cour céleste. Aux pieds de Dieu est inscrite la formule : Cor regis in manu Domini est quocumque voluerit inclinabit illud. Proverbiorum. xxii (Le cœur du roi est dans la main du Seigneur, il le fera pencher partout où il voudra. Le texte biblique cité extrait des Proverbes est 21:1 et non 21:2).

— Aux pieds de Louis XII et de Mary, on peut lire : Veni amica mea veni coronaberis. Canticorum 4 (« Viens, mon amie, viens, tu seras couronnée. ») La relation imprimée en 1514 propose, comme un rappel des paroles amoureuses du Cantique des Cantiques (4: 7-8) à la jeune princesse : « Tota pulchra es amica mea et macula non est in te. Veni de Libano, sponsa mea, veni et coronaberis : Tu es toute belle, mon amie, Et il n'y a point en toi de défaut. Viens du Liban avec moi, ma fiancée, viens et tu seras couronnée. » Le texte biblique dit : «  Tu es toute belle, mon amie, Et il n'y a point en toi de défaut. Viens avec moi du Liban, ma fiancée, Viens avec moi du Liban ! Regarde du sommet de l'Amana, Du sommet du Senir et de l'Hermon, Des tanières des lions, Des montagnes des léopards. » Ce texte se veut pour les exégètes une célébration de l’Assomption et du Couronnement de la Vierge.

— À l’étage inférieur, des ménestrels jouent derrière cinq femmes qui personnifient la relation politique à l’origine de cette union : France à gauche, Angleterre à droite, face à face. Entre elles, Paix, Amitié et Confédération.

— Un "expositeur" explique au cortège le sens de ce spectacle : amour double, entre les deux époux et entre les deux royaumes.

Le cueur du roy que Dieu tient en sa main
A incliné pour la salvation,
Nourriture, repos du peuple humain.
A vraye amour, concorde et unïon ;
Lequel est joingt sans quelque fictïon
A Marie, qui a mis pour la guerre
Paix, amitié, confederatïon
Entre les roys de France et d'Angleterre.

Ces deux tableaux exposent la coexistence pacifique des pouvoirs temporels et spirituels en Europe. Mais la convocation du Cantique des Cantiques ajoute une note d’érotisme bienvenue et préfigure la naissance désirée d’un fils.

 

Cinquième échafaud :

à l'église des Saints-Innocents


Cet échafaud, commandé par la guilde des fripiers, vendeurs de vieux habits et autres objets, présente à nouveau l'union du lys et de la rose dans une version érotiquement courtoise, comme une illustration du Roman de la Rose. Est célébrée ici la victoire de la paix sur la discorde, de la rose sur la guerre.

— Au centre du tabernacle couleur d'or nommé Throsne d'Honneur, de l'étage supérieur, un lys est planté dans le Vergier de France, identification traditionnelle de la France au jardin des lys et déjà présent à l’entrée d’Abbeville. Ce Jardin de France est à la fois image de la cour royale et de l'Eden de la Genèse.

— Au-dessus du trône est inscrit un verset biblique extrait des Proverbes de Salomon, transformé pour l'occasion : Misericordia et veritas custodiunt regem et roboratur clementia thronus eius. Liber Proverbiorum 20 28. La version biblique est : « La bonté et la fidélité gardent le roi, et il soutient son trône par la bonté. » (Proverbes, 20: 28 ; ou Miséricorde, Vérité et Clémence qui soutiennent le trône du roi messianique).

— Les quatre vertus cardinales (la prudence, la tempérance, la force ou le courage, et la justice),

— les quatre vertus théologales (la foi, l'espérance et la charité) rendent plus parfaites les quatre vertus cardinales,

— toutes les sept sont nommées vertus catholiques.

Toutes les vertus convoquées dans cette image (Foi, Force, Vérité, Justice, Miséricorde, Clémence) font du roi qui les possède un souverain pétri de bonté et de justice, œuvrant pour la paix et le bonheur de tous.

— Le quatrain lisible au niveau supérieur reprend ce thème :

Verité et Misericorde
Preservent le liz de Discorde,
Et Clemence garde et matrosne,
Par Force remforcist le throsne.

— À l'étage inférieur, au centre du jardin clos (l'hortus conclusus chrétien ou le clos d'amour terrestre courtois), est un buisson de roses où se lit : Plantatio rose in Jherico. (l'Ecclésiastique 24:18 : et quasi palma exaltat sum in Cades et quasi platatio rosae in Hiericho ; Je me suis élevée comme le palmier de Cadès, et comme les plants de rosiers de Jéricho.) De ce buisson, sort un bouton de rose qui s’élève grâce à un procédé mécanique, le lys descend de moitié puis les deux fleurs montent ensemble jusqu’au Throsne d’Honneur où le bouton de rose s’ouvre et se dresse alors une jeune fille qui lit ce poème explicatif :

Fleur odorant de saveur melliflue,
Rameau de paix ou toute grace afflue,
Rose vermeille en Jhenico plantee,
Humble Marie dont tout bien sourt et flue,
En ce paÿs tu soyes la bien venue,
Au quel par toy bonne paix est entee.
Divine grace a ta foy augmentee
Si que a te veoir Françoys prennent delitz,
Comme se Dieu t'avoit alimentee,
En son vergier faicte fleur pigmentee,
Pour decorer la noble fleur de liz.

— Près du Grand Pasteur, le pape Léon X, est écrit :

Auxilio pape conscendit culmina laudis
Occupat et sedes franco cum flore priores.
Par le Grant Pasteur de l'Esglise
Est la rose si hault montee
Que au Throsne d'Honneur place a prise,
Et du hault liz est accointee.

— En face, sur la tête d’un personnage nommé l’Unique Vouloir des Princes, représentant l’union politique des trois rois Ferdinand d’Aragon, Henry VIII et Louis XII, on lit :

Lilia purpureis monstrantur mixta per urbes
Alba rosis istud regum dat solla voluntas.
La rose figurant Marie
En ce cloz, sur toutes provinces
Soubz le liz la paix apparie,
Par l'unique vouloir des princes.

— Sur Discorde (rappel des conflits européens avant le traité de paix de mars 1514), on lit cet épigramme :

Amplia rubicundum generant Rosaria florem
Sepe quatit sub quo pax pede litigium.
D'ung franc rosier venant de haulte tyge
On voyt produyre la rose d'excellence,
Soubz laquelle Paix succombe litige,
Tenant Discorde soubz piedz en oublïance.

— Sur les tours et les murailles est écrit ce distique :

Venter tuus sicut acervus tritici vallatus liliis
Fiat pax in virtute tua et habundancia in turribus tuis.
Ton corps est un tas de froment entouré de lis.
Que la paix soit dans tes murs, et la tranquillité dans tes palais !

Soit le vers 7: 2 du Cantique des Cantiques et le vers 7 du Psaume 122.

L'église des Saints-Innocents, à Paris est démolie en 1785. Cette ancienne église paroissiale, construite du XIIIe au XVIIIe siècle, était située à l'angle nord-est de la rue aux Fers, le chevet sur la rue Saint-Denis. L'entrée se trouvait dans un vaste cimetière qui remontait peut-être à l'époque romaine (aujourd'hui square et rue des Innocents), le Cimetière des Saints-Innocents.

 

Sixième échafaud :

au Châtelet, siège du Prévôt de Paris

(Gabriel d’Alègre en 1514)


Cet échafaud présenté au Châtelet, rue Saint-Denis, est organisé par les Gens de Justice pour y exposer plusieurs degrés de signification, déclinant sur plusieurs niveaux le thème d’une justice complexe et la relation entre les pouvoirs temporels et spirituels.

— Lors de la représentation, le personnage incarnant Justice portant une épée passe au travers d'une grande couronne suspendue au-dessus d'un trône situé à environ dix mètres du sol. Du pied de l'échafaud, le personnage Vérité monte à la rencontre de Justice. Puis les personnifications de Justice et Vérité, dominant l'échafaud, s'assoient sur le trône où est écrit : Veritas de terra orta est et justicia de caelo prospexit. (Liber Psalmorum) (La vérité germera de la terre, du haut du ciel apparaîtra la justice). Psaume 85: 11 que Louis Segond traduit ainsi : « La fidélité germe de la terre, Et la justice regarde du haut des cieux. »

Contre les tours du Châtelet, de chaque côté du trône, installés sur de petites plates-formes de la dimension de leurs pieds, se tiennent des personnages figurant les douze Pairs de France avec attributs et armoiries. Les six ecclésiastiques à gauche : l'archevêque de Reims, les évêques de Laon, Langres, Beauvais, Chalons et de Noyon priant pour la protection de la Couronne et du royaume. Les six princes à droite : les ducs de Bourgogne, Normandie et Guyenne et les comtes de Flandres, de Champagne et de Toulouse. Ces pairies sont, pour certaines depuis peu, réunies au domaine royal ou transformées en apanage, excepté le comté de Flandres appartenant à Charles de Habsbourg.

Cette présentation symétrique est-elle inspirée à Gringore par une gravure sur la page de titre de l’édition de 1501 de l’ouvrage de Robert Gaguin, De origine et gestis Francorum compendium où se retrouve même le terme de Justicia. Cette même disposition est clairement lisible dans la seconde tapisserie La Fontaine de La Chasse à la licorne conservée aux Cloisters de New York, tenture dont Jean Perréal pourrait être le créateur.

Ainsi, Pierre Gringore veut affirmer le caractère sacré de la royauté instaurée par Dieu, le roi étant l'image terrestre du Christ. Cette idée de l'imitatio Christi est reprise par la symbolique solaire propre au Christ, sauveur de l'humanité.

— Au niveau inférieur, Louis XII apparaît sous les traits de Phébus accompagné de Minerve, Diane, "Stella Maris" et Bon Accord. Intrusion récente des divinités païennes, dieux et déesses de l'Olympe gréco-romain.


Pierre Gringore explique ses choix relatifs à la lumière puisés dans l'Antiquité classique : Phébus représente le soleil mais il symbolise aussi le roi tandis que Diane représente la lune et la France. Comme la lune prend sa lumière du soleil, la France prend sa lumière du roi qui est le soleil des hommes. De même, Mary, étoile venue d'Angleterre, resplendit d'un éclat plus vif, inondée de la lumière du roi-soleil et de la France-lune. L'expression "étoile de mer" attachée à Mary désigne, dans les litanies, la Vierge Marie, protectrice de la France, incarnation de la lumière, de la virginité et de la maternité liée à la mer.


Les trois divinités romaines ici convoquées sont frère et sœurs : Phébus et Diane sont les enfants jumeaux de Jupiter et de Latone ; Minerve, fille de Jupiter, est donc leur sœur. Diane et Minerve ont obtenu de leur père la grâce de conserver leur virginité, méritant ainsi le nom de Vierges blanches, repris adroitement par Pierre Gringore dans l'expression nommant Mary et Marie la Vierge, Stella Maris, étoile de mer. Mais, sans Immaculée Conception, la virginité de Mary, fertilisée, doit donner naissance au futur dauphin, fils de Louis XII ! L'hymen conclu doit être rompu !

Le soleil, emblème royal, décore les étendards de Charles VII, Louis XI et Charles VIII, comme symbole du Dieu de Justice.

La christomimesis, thème théologico-politique du roi-soleil qui remonte à la plus haute Antiquité et repris dans les saintes Ecritures, est ouvertement abordé ici. Louis XII rejoint l'éblouissante compagnie d'Apollon, Phébus, Yahvé - Sol Justitiae et du Christ. Les gens de justice qui veulent que soit joué ce mystère ne désirent qu'un Sol Justitiae. Ils souhaitent rappeler que le roi se doit d'assurer et de protéger la justice par l'imitation du Christ.
Minerve-Athéna, déesse de la vertu cardinale Prudence, rappelle que Louis XII a rétabli la paix par cette union sagement politique ou politiquement sage. Alors qu'il ne s'agit que d'enfanter un fils !



. Robert Gaguin (1434?-1501), Compendium de Francorum gestis, ab ipso recognitum et auctu, Paris - 1501 - BnF - département Réserve des livres rares, RES-L35-11.

http://data.bnf.fr/13091454/robert_gaguin/ http://data.bnf.fr/13091454/robert_gaguin/

 

Un "expositeur" énonce :

Par Marie, estoille illuminant
Et radïant, par Phebus humble et doulx,
Dÿana est en terre reluysant
Tant que guerre ne luy est plus nuysant :
Accord triumphe et a le bruit sur tous.
Phebus est roy qui domine sur nous,
Et Dÿana est France la fertille,
Et Mynerve Prudence tres utile,
Qui a conjoinct, comme on peult estimer,
Le cler Phebus a l'Estoille de Mer.

Au bord de l'échafaud, quatre grands panneaux donnent en grosses lettres la ballade suivante où les divinités antiques se joignent à des personnifications politiques et religieuses contemporaines :

Par le vouloir de Phebus qui reluyt,
De sa clarté Dÿana enlumine,
Mynerve prent son plaisir et deduit
Donner lüeur a l'Estoille Marine,
Et Bon Accord chasse guerre en rüyne.
Maintenant est la royalle couronne
Eslargie, l'Esglise bruyt lui donne,
Et Noblesse se conduyt soubz icelle
En luy donnant vertu, force et puissance.
Ainsy voyons aprés guerre rebelle
Princes en paix et peuple en asseurance.

Considerons que Justice a le bruyt,
Du ciel descend et selon droit chemine,
Verité vient de terre qui l'ensuyt :
Ilz resident soubz la couronne digne.
Phebus a eu tousjours d'iceulx saisine,
Sans icelles jamais son cas n'ordonne,
Dont haultement Justice le guerdonne
Et Verité le nourrist soubz son aelle,
Qui est de bien advenir Esperance.
Regner voyons maulgré hayne mortelle,
Princes en paix et peuple en asseurance.

Qui est Phebus que Dÿana conduyt,
Ffors que le roy qui en France domyne ?
Dÿana est Fance qui jour et nuyt
Prent d'icelluy le bien qui luy assigne,
Avant vouloir par sa grace benigne
De mettre en bruyt France que hault guerdonne
Et ce voyant, Mynerve saige et bonne
Luy presente ceste Marine Estoille,
C'est Marie noble royne de France.
Bon Accord mect par le roy et par elle
Princes en paix et peuple en bonne asseurance.

Prins ce, Phebus, qui mer, terre environne,
Se monstre humain, car sa clarté foisonne
Et a tant fait, maulgré trahyson, cautelle
Des ennemys, qui luy ont fait nuysance,
Que Mynerve mett d'amour naturelle
Princes en paix et peuple en bonne asseurance.

 

Septième échafaud :

à l'une des deux portes du Palais Royal

ou Hôtel des Tournelles

(édifice démoli en 1802-1810).


C'est le dernier échafaud conçu par Pierre Gringore, installé devant le Palais Royal. À l'étage supérieur : une Annonciation . Mary est épousée pour enfanter le dauphin qui « manque » tant à Louis XII : le thème s'impose devant le Palais des Tournelles où le couple va vivre. Annonciation classique : l'ange Gabriel à droite salue la Vierge agenouillée par ces mots : Ave gratia plena. Entre eux : un lys survolé par une colombe, symbole du Saint-Esprit descendu des Cieux.


La fleur de lys est alors à la fois un symbole marial et christique : pureté virginale et Immaculée Conception. Le lys est aussi, comme la sainte ampoule dans une colombe d'or, depuis Clovis, le symbole de l'alliance du Ciel et du royaume de France, jardin des lys. Ainsi, de façon insistante, tout au long du parcours, le lys marial virginal et le lys de France sont confondus pour associer le symbolisme politique et le symbolisme religieux. Mary, en épousant Louis XII, épouse aussi la France et son peuple.


« Aussy estoit escript sur ledit eschaffault le rondeau qui s'ensuit » :

Comme la paix entre Dieux et les hommes,
Par le moyen de la Vierge Marie,
Fut jadis faicte, ainsy a present sommes
Bourgoys françoys deschargez de noz sommes,
Car Marie avecq nous se marie.

Justice et paix auprés d'elle apparie
Au parc de France et paÿs d'Angleterre,
Puis que le laz d'amours tient l'armarie.
Acquis avons, pour nous nul n'en varie,
Marie au Ciel et Marie en la terre.

S’unissent en ces vers, fondés sur un placement des plus habiles des prénoms « Marie » et du verbe « se marie », l’arrière plan religieux et l’actualité politique : le sacre de Mary rappelle le couronnement céleste de la Vierge. L’emploi du pronom personnel « nous » lie judicieusement le peuple de France et le roi dans cette union avec Mary. La comparaison mariale suggère que Mary peut dans l’avenir prendre une part importante dans le déroulement des affaires internationales .

 

Huitième « station » :

à l'église Sainte-Geneviève-des-Ardents


Puis le cortège officiel se rend devant l'église Sainte-Geneviève-des-Ardents, alors située en face de la cathédrale Notre-Dame, où l'Université de Paris lui présente son hommage.

Ladicte dame acompaignee, comme dit est, se transporta devant l'esglise Saincte Geneviefve des Ardans ou estoient les suppostz de Madame, l'Université de Paris, c'est assavoir Monseigneur le recteur acompaigné de grant nombre de docteurs, tant de theologie, decret que medicine et es ars avec les scribes, procureur et bedeaulx d'icelle université qui luy firent honneur et reverence. (Pierre Gringore)

L'abbaye Sainte-Geneviève de Paris était une ancienne abbaye parisienne dont plusieurs bâtiments ont été conservés. Située à proximité de l'église Saint-Étienne-du-Mont et du Panthéon, elle est fondée en 502 par Clovis et son épouse Clotilde sous le nom de monastère des Saints-Apôtres, car dédié aux apôtres Pierre et Paul, où ils ont été inhumés tous les deux. Sainte Geneviève avait l'habitude d'y venir prier et empruntait pour cela un chemin devenu par la suite « rue de la Montagne-Sainte-Geneviève ». À sa mort en 512, sa dépouille est enterrée dans l'église abbatiale aux côtés de Clovis et rejointe plus tard par la reine Clotilde. Leurs tombeaux découverts lors de la démolition de l’église en 1807 pour percer la rue Clovis ont été transportés au Musée des Monuments Français. De l'église initiale, il ne subsiste plus que le clocher nommé aujourd’hui Tour Clovis située dans l'enceinte du lycée Henri IV constitué des anciens bâtiments conventuels de l'abbaye.


Le frontispice du manuscrit : l'Oraison faicte à Marie D'Angleterre Royne de France estante a Paris aux tournelles..., montre un personnage présentant à Mary une couronne où les seuls fleurons de lys habituels sont remplacés par trois roses rouges, trois roses blanches et trois lys d'or. Eclatante symbolisation de l'union de la France et de L'Angleterre, sous la protection de la Vierge. Le recto de ce frontispice est décoré de trois jardins, deux de roses et un de lys .

 

Neuvième « station » :

à la Porte de la cathédrale Notre-Dame


Item, ung peu plus avant, devant la porte de la grande eglise Nostre Dame, estoyent reverens peres en Dieu Messeigneurs les cardinaulx, arcevesques, evesques de Paris , de Cens, tresorier de la Saincte Chapelle acompaignez des abbez de Saincte Geneviefve, Sainct Victor, Sainct Magloire, et de pluseurs aultres prelatz, officiaulx, doyen et chanoynes, tous revestus de riches chappes.

Item, ladicte dame entra dedans ladicte eglise, et commença l'on a jouer des grosses orgues et a sonner toutes les cloches de ladicte eglise. Et lesditz prelatz commencerent a chanter Te Deum laudamus en grant sollempnité. Et lors la dame s'en alla devant le maistre autel de ladicte eglise, equel estoyt richement paré, et a genoulx fist son oraison et toute sa compaignie en remerciant Dieu et Nostre Dame.

Item, tout cela fait, reverend pere en Dieu Monseigneur de Paris donna la benediction a ladicte dame et a sa compaignie et la releva en grant reverence en luy disant : "Treschere dame, vous soyez la tresbien venue en ce royaulme".

Tout cela dit et faict, ladicte dame print congié des mesditz seigneurs les prelatz et des assistens, et s'en retourna sur sa lictiere et s'en alla soupper au Palays Royal du roy nostre sire, ou elle tint court royalle a toutes gens notables venans a court, comme plus a plain sera desclairé.

 

Dixième « station » :

au Palais Royal ou Hôtel des Tournelles

Le cérémonial de l’entrée a été fort long puisque le cortège n’arrive au Palais Royal pour le banquet que vers dix-huit heures en ce mois de novembre. « Et de la se transporta au Palays Royal ou le bancquet estoit preparé pour recepvoir tous venans. Prions nostre Saulveur et Redempteur Jesuchrist que ceste noble assemblee puisse estre a l'honneur des royaulmes de France et Angleterre et union de toute la Chrestienté. » (Pierre Gringore)

Le banquet est préparé par la ville de Paris. L'afflux d’une foule venue s’emparer d’une miette de la beauté de sa nouvelle reine est tel que le service d'ordre est débordé. Refusant que ses archers forent un chemin dans la cohue, Mary attend à l’extérieur avant de pénétrer dans la salle du banquet en passant par la loge du concierge et un escalier de service, note Jean-Pierre Babelon .

Elle est vraisemblablement émue de découvrir tant de femmes de la ville venues simplement l'honorer.

L'ancien palais royal des Tournelles, démoli à la fin du XVIe siècle, se situait à l'emplacement actuel de la Place Royale. Il ne reste plus aucun vestige de l’hôtel, si ce n’est la copie d’une de ses portes qui occupe le portail sud de l'église Saint-Nicolas-des-Champs, et quelques caves enfouies sous certains immeubles du quartier. Un compte enregistre la succession des entremets (divertissements et intermèdes qui se font entre les mets au cours d’un repas) et des plats élaborés pour servir à la fois de divertissement et de nourriture : un phénix dont les ailes en battant allument un feu ; saint George, le saint patron de l'Angleterre, à cheval, conduit par une jeune fille ; le porc-épic et le léopard tenant les armes de France ; les quatre fils Aymon sur un grand cheval ; une joute entre un coq et un lièvre… Ainsi, la symbolique ne quitte jamais les yeux et les esprits et vivifient l’imagination.

Item, Ladite Dame entrée en la grande Salle, s’en alla asseoir au milieu de la table de marbre, ayant aussi à senestre Madame Claude, Madame d’Angoulesme, Madame d’Alençon, Mesdames de Nevers, de Vendosme, & plusieurs autres. En une autre table estoient plusieurs autres grandes Princesses, Dames & Damoiselles de France & d’Angleterre, en belle & honorable ordonnance. Ladite grande salle estoit toute tenduë de riche broderie & tapisserie, & autour des piliers estoient grands dressoirs, sur lesquels y avoit si grande quantité de vaisselle d’or & d’argent, que à peine le sçauroit-on priser & nombrer. Tout au long de cette grande Salle plusieurs tables estoient dressées pour asseoir, boire & manger à toutes gens notables venans en cour, lesquels furent servis de plusieurs sortes de viandes & mets, tant que jamais homme vivant ne vit si somptueux souper à entrée de Reyne. En ladite grande salle avoit plusieurs échaffauts, sur lesquels estoient trompettes, clairons & hautbois, lesquels il faisoit si bel ouyr, qu’il sembloit estre en un petit Paradis que d’estre en ladite salle.
Audit souper furent apportez plusieurs entremets à la table de ladite Dame ; c’est à sçavoir un phenix lequel se battoit de ses aisles, & allumoit le feu pour se brusler.

Item, Un autre entremets, c’est à sçavoir un Sainct George à cheval qui conduisoit la pucelle.

Item, Un autre entremets, c’est à sçavoir un porc espic, & un leopard rempant soustenant l’escu de France.

Item, Un autre entremets, c’est à sçavoir les quatre fils Edmond sur un grand cheval.

Item, Un autre entremets, c’est à sçavoir un mouton.

Item, Un autre entremets, c’est à sçavoir un coq & un lievre en une lice qui joustoient l’un contre l’autre.

Ce fait, ladite Dame donna à Messieurs les Herauts d’Armes, & aux joüeurs de trompettes & clairons un navire d’argent, lesquels crierent tous Largesse, largesse.

Aprés toutes les choses dessus dites, furent faites plusieurs joyeusetez & esbatemens pour resjouyr ladite Dame & la compagnie. Cela fait, ladite  Dame prit congé, & s’en alla  coucher audit palais, & chacun s’en alla en son logis. (Le Prévôt de l'Hôtel)

Edward Hall note à propos du phénomène de largesse : « un grand souper a été offert et les hérauts ont crié largesse et on leur a donné un navire d'argent et d'or, et autre objet d’orfèvrerie d’une valeur de deux cents marks.  »

Jean Starobinski souligne que faire largesse est un rituel très ancien, venu de l'Antiquité latine, et lié étroitement à l'exercice du pouvoir et au cérémonial de la fête. Apparenté au don et au geste de charité, il consiste à donner à profusion, à jeter des trésors ou leur simulacre à la foule. Il relève aussi la face noire de cette pratique : la largesse,marché de dupes pour les pauvres, divise et engendre la violence, exacerbe les rivalités et attise les rixes pour finalement toujours décevoir les attentes .

A l’heure du dessert, Mary s’attire les sympathies quand elle demande qu'une part du dessert soit portée à la nursery royale de Vincennes pour sa belle-fille Renée âgée de quatre ans. Geste calculé ? Plutôt une tendre attention qui rehausse l’ensemble de ses qualités. Elle doit avoir fait la connaissance de cette enfant de quatre ans, l’avoir « adoptée » ; peut-être lui rappelle-t-elle son état d’enfant abandonnique, d’orpheline à la mort de sa mère quand elle avait sept ans.

 

Les joutes des jours suivants

 

Le lendemain, Mary assiste à la messe matinale à la chapelle du palais où lui sont présentées toutes les reliques. Dans l'après-midi du 7 novembre, elle chevauche en grande cérémonie jusqu’à l'Hôtel des Tournelles où Louis s’est déjà retiré. Le couple royal y demeure jusqu'au l3, jour du grand tournoi en l'honneur de la reine.

Dans la matinée du jeudi 9, à l'Hôtel de Ville, une réunion a lieu pour inspecter le magnifique présent préparé pour la reine par la Ville de Paris, une pièce de vermeil de grande valeur. Le samedi, le prévôt et les marchands rencontrent Mary à l'Hôtel des Tournelles et lui offrent leur cadeau. Ils lui demandent d’honorer la ville en participant au banquet qu’ils souhaitent lui offrir le jour qu’elle choisira. Très reconnaissant, elle les remercie de leur présent, les assure de son sentiment de cordialité envers la bonne ville de Paris et accepte leur invitation dès qu'elle aura consulté le roi pour déterminer la date.

Guillebert Chauveau ou Montjoye, le roi d’armes de Louis XII, donne relation des joutes nommées le « pas des armes de l’arc de triumphe » qui ont lieu du 13 au 23 novembre dans le Parc des Tournelles. Comme un programme ou un album de souvenirs, il expose d’abord les objectifs moraux qui doivent résider dans les faits d'armes, il décrit la publication du tournoi en Angleterre en notant la demande d’Henry VIII pour un report afin de donner à ses chevaliers assez de temps pour se préparer et il fournit une minutieuse carte des scores de toutes les joutes et de tous les combats.

François d’Angoulême en est le concepteur et l’organisateur. Prévu pour être donné à Abbeville pour célébrer le mariage, on a pensé que son éclat serait plus éblouissant à Paris, après le couronnement et l’entrée de Mary. Doivent s’y mesurer amicalement les jouteurs des noblesses anglaise et française. Mais très rapidement, il devient une épreuve de force entre les deux nations où chacun souhaite démontrer ses propres talents, et où François désire vivement rabaisser la valeur des jouteurs anglais, réputés à cette époque les meilleurs d'Europe.

Le tournoi est le lieu et le moment où se compénètrent la réalité et l’imaginaire chevaleresque. Espace et temps de l’attente de la guerre et de la préparation aux combats, entraînement aux gestes et aux émois des corps à corps et retour tout à la fois mental et physique aux épopées chevaleresques des chevaliers du temps passé, ceux de la cour d’Arthur, de la Table Ronde au centre de laquelle surgissait le graal mythique et religieux. Bercés dès leur enfance par les récits lus et contés de ces « héros de papier », les nobles de cette Renaissance à son aube vivent, dans la poussière, le fracas et les clameurs des lices, et leur enfance et leurs rêves de gloire empreints de violence.

Le tournoi organisé par François et Charles sera dans ses moindres détails, dans sa péripétie la plus éphémère, la fureur canalisée des hostilités entre la France et l’Angleterre, violence et rancune toujours sourdes en chacun de ces guerriers aux habits de soie et d’or que cachent un moment le fer pesant des armures ouvragées.

L’attention à ces joutes sera internationale, chaque cour suspendue à leur conclusion comme si l’avenir de l’Europe en dépendait. Les comptes rendus sillonneront les routes, atteindront les capitales de chaque État. Il faut donc faire bonne figure, présenter dans le champ clos des lices les meilleures équipes pour défendre l’honneur des nations en compétition. Il faut que le trésor public participe lui aussi et verse à chaque combattant l’argent de son équipement et de ses chevaux, guerriers à leur corps défendant, eux aussi bardés de fer.

Ledit sieur d'Angoulesme, voulant bien donner à congnoistre, pour complaire au Roy et aux Anglois, qu'il estoit bien aise dudict mariage, entreprit les jouxtes et tint le pas. Et pour mieulx faire et plus honnestement il choisit sept capitaines de France, et lui pour le huictième et estoit le premier, monsieur de Vendosme, monsieur de La Palice, monsieur de Bonnivet, depuis admiral de France le grand sénéchal de Normandie, le jeune Advantureux, le grand escuyer de France et le duc de Suffolk, anglois ; et avecques leurs aydes tinrent le pas à tous venans tant Anglois que François, feust à cheval ou à pied et vous asseure qu'ils eurent merveilleusement à souffrir, car ils eurent dessus les bras plus de trois cent hommes-d'armes.

Et y feurent faictes de fort belles choses, de frapper et bien jouxter ; et encore feust plus beau à voir les banquets et festins qui s'y feirent et seroit chose trop longue à vous les compter, car il n'y eust seigneur de France qui ne festoyast lesdits Anglois tellement qu'ils n'eurent jamais loisir, si longuement qu'ils y feurent de disner ou souper une fois chez eulx, ni à leurs logis. Quand toutes les choses eurent durées six semaines, les seigneurs et dames d'Angleterre voullurent retourner à leur pays. (Fleurange, Chapitre XLIV)

Les jouteurs désignés par Henry qui ne sont pas déjà à Paris traversent la Manche cachés dans des manteaux gris et des capuchons pour ne pas être reconnus.

The XX. of Octobar ser Charles Brandon, late made duke of Suffolke, landyd at Calleys, with ser Edward Nevile lord Burgevenies brothar, [and] ser William Sydney, all in grey coates and whodes, becaws they would not be knowne ; they rode to Paris to the justinge at the coronation.
The xxvj. of Octobar ser Henry Gilford landyd at Caleis, with two sergeants at armes and xx. yemen of the crowne and kings garde, to goo to the citi of Paris with x. or xij. goodly horses, to be at the justs at the coronation of lady Mary Qwene of Fraunce
.

Les meilleures lances anglaises participeront au tournoi conduites par Charles Brandon (duc de Suffolk depuis le 2 février de cette année 1514 qui reçoit mille livres pour s’équiper) et Thomas Grey (marquis de Dorset) : Edmund Howard, Edward Neville, Giles Capell, Thomas Cheney, William Sidney, Henry Guildford (le fils de Joan « mother » Guildford) plus sobrement vêtus et qui arborent une croix de saint George(s) sur leur vêtement.
Leurs sept adversaires principaux aux superbes armures se nomment François d’Angoulême, duc de Valois ; Charles III de Montpensier, duc de Bourbon ; Charles IV de Bourbon, duc de Vendôme ; Jacques II de Chabannes, seigneur de La Palice, grand maître de France ; Guillaume Gouffier, seigneur de Bonnivet ; Louis de Brézé, grand sénéchal de Normandie ; Gian Galeazzo Sanseverino, comte de Cajazzo (en français Galéas de Saint-Séverin) grand écuyer de France ; et Robert de La Marck, seigneur de Fleurange, dit le jeune Advantureux. Et d’autres encore de « bonne souche ».

De grandes tribunes sont construites pour les spectateurs. Toute la cour est présente. Mary et Claude tiennent compagnie à Louis allongé sur une couche par une attaque de goutte. À cause de l’abondance des pluies précédentes, le tournoi se déroulera sur dix jours et non cinq comme prévu. C’est un spectacle renaissant complet, et dangereux, qui tient les spectateurs en haleine .

Le roi d'armes, assisté par les autres hérauts de France et d'Angleterre, est le premier à pénétrer dans l'arène, suivis par un grand nombre d'écuyers : le duc de Valois et ses partenaires, leurs écuyers et leurs porteurs de lances ; et les champions d'Angleterre, Suffolk et Dorset et leurs partenaires, puis leur suite. Dans cet ordre, ils font deux tours autour de la lice, et en passant devant le roi et la reine, ils se prosternent si bas que leurs hauts panaches touchent presque les arçons. Le roi d'armes lit l’annonce officielle qui ouvre le tournoi :

Par le plus grand et le plus puissant prince, le duc de Valois et de Bretagne, pour l'avènement joyeux de la reine à Paris, mon dit seigneur a publié à travers les royaumes de France et d'Angleterre, par Mountjoy, premier roi d’armes du souverain des Français, et par l'ordre du roi très chrétien notre souverain seigneur, de permettre à tous les princes, nobles et gentilshommes de connaître les cinq tournois proposés, fixés et représentés par cinq boucliers ; le bouclier d'argent, le bouclier d'or, le bouclier noir, le bouclier fauve et le bouclier gris. Les tournois sont déclarés accordés selon le rôle que mon dit seigneur a donné audit Mountjoy, qui l’a publié comme susdit ; c’est pourquoi à travers ladite publication, de nombreux princes, seigneurs, et gentilshommes ont touché les boucliers, comme ci-après cela peut être vu.

Tous défilent dans l’enceinte de leurs ébats et s’inclinent devant le roi, mais surtout, dans l’immensité de leur cœur, devant Mary, la Dame des récits de leur enfance. « Ils se montrèrent devant le roi et la reine qui étaient sur une estrade magnifique, et la reine se tenait de sorte que tous les hommes puissent la voir, et ils s’émerveillaient de sa beauté, et le roi, faible, reposait sur une couche » note Edward Hall, opposant à la faiblesse maladive du roi la belle fraîcheur de Mary, l’ardeur explosive et la fierté inusable des jeunes nobles. Leur cible est le cœur de Mary dont ils veulent glorifier, comme sur la scène d'un roman courtois, son advenue et son pouvoir naissant. Car le tournoi aura des effets politiques profonds. La geste magnifique de Charles terrassant l’intrus germanique de l’équipe de France fait de lui aux yeux de Louis un interlocuteur favori.

Le tournoi comprend cinq « emprises » : la première consiste en joutes à cheval à la lance ; la seconde en joutes à la lance à fer émoulu et à l’épée ; la troisième en combats à la barrière, c’est-à-dire à pied, à la lance et à l’épée à une main ; la quatrième en combat à la barrière à l’épée à deux mains ; et la cinquième en l’attaque et la défense d’un bastillon. Il doit y avoir quelques blessés et il semble qu’il y ait quelques morts parmi les chevaliers dont on ignore l’identité, et quelques chevaux.

Des clowns et des cascadeurs animent la lice entre les combats. Le roi d’armes Montjoie narre tout ceci en détail dans son compte rendu dont un manuscrit a appartenu à Suzanne de Bourbon .

Lors de la première journée, 137 assauts ont lieu et seuls 82 coups (30 %) sont considérés valables car la lance s’est rompue (74) ou a atteint le haut de l’armet (le casque) (8) ; 12 autres coups ont porté mais la lance ne s’est pas rompue. En définitive, seuls 34 % des coups touchent l’adversaire, les deux tiers sont portés dans le vide. Charles en 15 assauts rompt 8 fois sa lance et touche une fois l’armet de son adversaire. François rompt trois lances et touche trois fois l’armet adverse lors de ses 9 assauts. Bayard rompt deux lances sur quatre et Fleurange trois sur cinq. Les vainqueurs sur l’ensemble du tournoi sont Bonnivet avec 22 lances rompues et 4 lances ayant atteint sans rompre, Charles avec 21 et 4, François avec 18 et 8. Puis viennent le marquis de Dorset (15 lances rompues), le comte de Sancerre (14), Bayard (10), Lautrec (8), Montmorency (6) et Fleurange (4).

Le 18 novembre, Dorset écrit à Wolsey que le corps à corps où l’ensemble des chevaliers, plus de trois cents hommes organisés en groupes, se sont engagés simultanément a été le plus furieux qu'il ait connu : « Suffolk et moi avons dû nous entraider car les adversaires que l’on avait mis en face de nous n’étaient pas des nobles mais de pauvres hommes en armes et des Écossais, dont beaucoup ont été blessés mais pas grièvement, et parmi nos Anglais aucun n’a été renversé ni gravement blessé... »


. Gordon Kipling, Enter the King: Theatre, Liturgy and Ritual in Medieval Civic Triumph, Clarendon, 1998, p. 29.

. Pour une étude de “la reine virgo mediatrix », voir p. 6, Nicole Hochner, « Pierre Gringore : une satire à la solde du pouvoir ? », Fifteenth-Century Studies, 2001, vol. 26, p. 102-120. Cour-de-france.fr.

. BN, ms. fr. 5104.

. Etienne V de Porcher est l'évêque de Paris en 1514.

. J-P. Babelon, Nouvelle Histoire de Paris au XVIe siècle, Hachette, 1986.

. E. Hall, op. cit., p. 571.

. Jean Starobinski, Largesse, Gallimard, 2007, p. 38.

. Lordre des joustes faictes a Paris a lentree de la royne. Le pas des armes de larc triumphal ou tout honneur est enclos tenu a lentree de la royne a Paris, en la rue Sainct-Anthoine, pres les tournelles par puissant seigneur, monseigneur le duc de vallois et de bretaigne. Paris, n. pr. 1514 (?).

. The Chronicle of Calais, p. 72 (16).

. Compte-rendu des joutes par le héraut Brienne : MS. AT. 125, 17. Il en existe une copie manuscrite contemporaine intitulée : « Ce sont les jouxtes qui furent faictes a Paris a l’entrée de la Royne marie dangleterre », BnF, ms. fr. 5103. Le manuscrit porte la mention : « Ce livre est a madame la duchesse de Bourbon, connestable de France ». Voir E. Hall, Chronicle, p. 572 ; Vitell. B. VIII., 186. B.M et L&P, I, 3308.

. Journal de Louise de Savoie : « Le 29 de novembre 1514, mon fils, courant en lice, aux Tournelles, fut blessé entre les deux premières joinctes du petit doigt, environ quatre heures après midi. »

. Ce sont les jouxtes qui furent faictes à Paris à l’entrée de la Royne Marie d’Angleterre, 1514, BnF, ms. fr. 5103.

. Nicolas Le Roux, Le crépuscule de la chevalerie : noblesse et guerre au siècle de la Renaissance, Champ Vallon, 2015, p. 62-63.

 

 

 

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