La genèse de La Dame

 

Une licorne, c'est comme rien, c'est notre rêve d'être aimé qui a pris consistance.
Sandrine Willems, La Dame et la Licorne, Les Impressions nouvelles, 2001.

 

L'abondance toujours possible des interprétations, courantes et nécessaires à la contemplation esthétique ; certaines peuvent prendre le poids sensible d'un mythe à l'usage de chacun, s'articulant aux plus personnels des souvenirs, servant de conducteur à l'émotion retrouvée.
Guy Rosolato, Pour une psychanalyse exploratrice dans la culture, PUF, 1993

 

Fermons les yeux. Imaginons. Nous sommes en 1515. Ou en 1516. Notre artiste sort de l'hôtel particulier d'Antoine Le Viste, un ami. Mêmes origines lyonnaises. Des commandes de portraits. Sa femme peut-être. Sa fille de 7-8 ans en cette année ? Lui-même, Antoine Le Viste, maître des requêtes. Voire un portrait de la triade. De la même génération, notre artiste plus vieux de dix ans, mais à cet âge (55 ans pour l'un, 45 pour l'autre), cela ne compte pas. Ou si peu.
Antoine a confié à son vieil ami son secret. Il lui a commandé des tapisseries à faire tisser, à Bruxelles ou à Bruges, loin de Paris. Nous comprenons pourquoi.
Notre peintre traverse le Paris d'alors. Pensif. Déjà créateur. L'animation, les cris des rues. Longer la Seine, la traverser. Notre-Dame, le parvis. La foule des riches et des gueux…
Mary. Marie, la Vierge supposée. Notre peintre essaie de tirer quelques fils de ce thème possible. L'Annonciation, La Visitation, etc… Mais il n'y a pas eu de Grossesse, de Naissance, d'Adoration royale et populaire. Garder peut-être l'architecture de toutes ces Madones et Vierges en majesté. Une tente, peut-être, comme celle de Piero della Francesca que j'ai vue à Arezzo, se dit-il. A voir. Des fleurs, assurément… li cornes, les trois croissants des Le Viste… Et pourquoi pas une Licorne ? C'est joli, une Licorne, dans une tapisserie.

Le Palais des Tournelles. Mary et Louis XII y habitaient… Les occupations de Mary… la matinée, la toilette, un repas, la chasse, la danse, la musique… Trivial, tout cet attirail d'objets trop utilitaires. La musique, à garder dans un coin de la tête. C'est joli, la musique, l'harmonie des sphères, ces airs qui s'envolent, se dissolvent dans l'air. Avec des déesses, des dieux, et des putti partout partout… Ah ! l'Italie !

L'Hôtel de Cluny. Brr ! Mary y fut enfermée. Reine Blanche au cœur de l'hiver blanc. Froid, froidure, froideur. Frimas et frissons. Attente craintive. Sens endormis. Sens en éveil. Ce mariage-surprise avec Brandon que lui a conseillé son sixième sens. Son désir d'avant sa couronne royale. Son seul désir avoué à son frère au départ de Londres ou de Douvres. C'est joli, un désir satisfait par ses cinq sens. Aurais-je trouvé ? se dit-il. Mieux que la chasse à la licorne, les quatre saisons ou les sept péchés capitaux.

Il était arrivé chez lui. Allez, au travail, mon vieux !


Depuis quelques semaines, notre peintre avait sur sa table de travail un ouvrage fort intéressant, nouvellement réimprimé. Un cadeau. Stultiferae Naves. De Josse Bade. Une suite à la Narrenschiff de Sébastien Brant, La Nef des Fols, qu'aurait illustrée Dürer. Stultiferae Naves, en latin. Traduite en français d'alors par Jean Drouyn, pour Angelbert de Marnef, l'éditeur parisien de Brant. Un texte accompagné de six bois gravés sur la Folie, thème antique qui traverse le
Moyen Âge et la Renaissance, Jérôme Bosch (1453-1516), Hans Holbein (1497-1543), Pieter Brueghel dit l'Ancien (v.1525-1569) et Didier Erasme (v.1469-1536), François Rabelais (v.1483-1553), Michel de Montaigne (1533-1592) et toujours d'actualité.

http://www.cafefilosofico.ufrn.br/gemt/monalisa/Nef_Drouyn_index.htm

 

La Nef des Folles selon les cinq sens de nature, publiée pour la première fois à Paris en 1498. Un livre traduit en français affin que les femmes le lisent plus à leur aise mais destiné aussi bien aux foulx hommes que aux folles femmes de ce monde. La nef, image du corps politique ou social, du corps humain tout autant, au " gouvernement " difficile.

Tout en gardant une inclination prononcée pour le Moyen Âge d'où il tenait ses racines, notre peintre voulait répondre à l'anti-féminisme de Bade et consorts. Glorifier la femme, non pas la Vierge à l'existence douteuse ou niée, mais la femme réelle, celle que l'on côtoie, que l'on frôle tous les jours et que l'on aime, que l'on a aimée. Votre égale.

Déjà lui ont répondu Symphorien Champion, en 1503, avec son livre La Nef des femmes vertueuses et Jean Marot avec La Vray Disant Advocate des Dames. Le manuscrit Vies des femmes célèbres, commandé en 1504 par Anne de Bretagne à Antoine Dufour et enluminé en 1506 par Jean Pichore appartient lui aussi à cette lignée d'écrits ou d'initiatives prenant la défense des femmes.

Mais la "Querelle des femmes" est une affaire ancienne ! En 1400, le maréchal de Boucicaut fonde l'ordre de chevalerie L'Ecu vert à la Dame blanche dont la vocation est la défense des femmes. Christine de Pizan (v.1364 - v.1431) inaugurait cette "Querelle" en ce début du 15ème siècle, en répondant au Roman de la Rose (http://romandelarose.org/App.html?locale=fr#home) où Jean de Meung 'attaquait' les femmes ; elle écrit Epistre au Dieu d'amour en 1399, Le Livre de la Cité des Dames en 1404, Le Livre des trois vertus et Le Trésor de la Cité des Dames en 1405. Boccace servait de référence avec son De claris mulieribus de 1362, traduit en français en 1401 sous le titre Des clères et nobles femmes. Jean Le Fèvre avec son Livre de Liesse, Jean Gerson avec son Traité contre le Romant de la Rose prennent place dans les rangs des 'féministes' de l'époque. En 1442, Martin Le Franc écrit Le Champion des Dames où il recense les femmes illustres et fin 15ème siècle est traduit sous le titre Triomphe des Femmes le livre Triunfo de las Donas de Rodrigo de la Camara paru à Madrid vers 1440.

Avec La Dame, dans l'intimité close, fervente mais douloureuse des appartements d'Antoine Le Viste, notre peintre allait rendre hommage au courage de Mary qui n'hésita pas à braver les têtes couronnées, mâles, qui lui préméditaient un autre avenir. Non pas exaltation, au premier degré, des plaisirs des sens comme certains l'ont vu, ni le renoncement, son contraire, mais une réponse avant l'heure à l'éternelle Question pour l'homme : qu'est la femme et que veut-elle ? La liberté, assurément, aux deux questions, non le péché, réponse officielle encore en vigueur de ci de là sous nos cieux.


Cinq sens. Cinq étapes de l'amour selon Donat, évêque de Zadar au 9ème siècle, contenues dans ce vers : la vue, la conversation, le festin, les baisers, l'acte lui-même. Cinq navires de folie donc pour cinq vierges qui ne prindrent point d'huile avecques eulx pour mectre en leurs lampes. Un texte qui trouve ses racines maladives dans la Bible. Ainsi la première folle parmi les humains fut assurément notre première mère Eve, qui a enfanté toutes les folies ; elle qui, par ses cinq sens, contracta la souillure du péché et fournit l'aliment de la folie explique crûment le texte. Un texte en deux parties, la première en prose, qui traque les péchés et qui se prétend une explication théorique de chacun des cinq sens qui convoque la Bible, la mythologie, l'histoire et la philosophie antiques ; la seconde, versifiée, où par leur chant rythmé, les bateliers cherchent, par séduction, à entraîner l'esprit et l'âme vers le péché, partie la plus vivifiante aux yeux de la lectrice ou du lecteur qui ne repousse pas ces prétendus péchés mais les recherche.


Notre artiste a décidé. Il participera à sa manière à la Querelle des femmes et leur rendra justice. Sa verve picturale s'opposera au verbe de la Vierge qu'obsède tant le Serpent qu'elle veut écraser. Quoi que l'on fasse, la puissance de l'Eros ne se réprime pas si facilement ! Notre artiste prendra la parti d'Eve qui préféra Savoir. Adam n'est qu'un benêt bigot. Il reprendra, de l'édition qu'il a sous les yeux, celle publiée le 18 Février 1500 par Thielmann Kerver, la Licorne et les arbres qui ornent les gravures de début et de fin du livre. Chaque tapisserie répliquera aux six figures allégoriques qui représentent :

1 - Eve et la tentation ( la Nef d'Eve)
2 - Une dame à sa toilette (Nef de la vue folle)
3 - Musique, chant et danse (Nef de l'ouïe folle)
4 - Fleurs et coffret à parfums (Nef de l'odorat fou)
5 - Repas et victuailles (Nef du goût fou)
6 - Amour et baisers (Nef du toucher fou).

Mary sera l'Eve d'un Eden millefleurs, reine d'une nef-île aux armes d'Antoine dans l'espace garance. Le Champ Fleury ou Champ flori au sein duquel Amour et sa cour reçoivent les amants.

Astucieux thème pour représenter la part française de la vie de Mary. Cinq tableaux possibles ; cinq épisodes à bien choisir dans la succession des 300 jours de Mary en France.
- la traversée aller et retour : difficile d'y inclure fleurs et animaux
- l'arrivée à Abbeville : trop de monde, pas assez anecdotique. Et puis Antoine n'y était pas
- le couronnement à Saint-Denis : c'eût été abandonné tout mystère, rendre les tapisseries lisibles au premier degré. Danger !
- les nuits, ô les fameuses nuits imaginées : trop malséant !
- le mariage avec Charles Brandon : il aurait fallu introduire un personnage homme et briser ainsi l'unité voulue. La licorne et le lion permettent la présence d'autres personnages par leur faciès, leurs sentiments exprimés, leurs attitudes, le sens de leurs regards.

Non, cinq occupations réellement accomplies par Mary seule, déclinées en un thème récurrent depuis l'Antiquité, celui des Cinq Sens qui permettra de celer la vraie signification sous des interprétations attendues pour l'époque : l'Amour courtois et le libre arbitre, le culte de Marie, les Allégories, le parcours initiatique alchimique ou autre … Au Moyen Âge et à la Renaissance, la coexistence dans le tableau d'éléments à la fois familiers et allégoriques encourageait les regardants à une pluralité de lectures.

Puis-je supputer, comme le préconise Ernst Gombrich à la recherche de l'ekphrasis, la source littéraire de toute œuvre d'art, que le 'texte fondateur' de La Dame puisse être Le Débat du Cuer et de l'Ueil du poète Michault Le Caron dit Taillevent, (né entre 1390 et 1395, mort entre 1448 et 1458)," varlet de chambre et joueur de farses " de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Le huitain suivant que clame l'œil au cœur est-il une bonne amorce sur la piste des Cinq Sens ?

 

Que me chault de nez ne de bouche
D'oreilles, de piez ne de mains !
Trop plus a regarder me touche
Les beaulx doulx visaiges humains
Des dames, car en joye mains
A l'eure que je les regarde
Et de ce tu n'as vallu mains
Se bien a ton fait tu prens garde.

 

Un œil, un cœur, les cinq sens ! n'est-ce point là des éléments prégnants dans La Dame ? L'œuvre poétique de Michault Taillevent était sans nul doute connue de notre peintre, conservée qu'elle fut par seize manuscrits et réimprimée vers 1500 à Paris par Antoine Vérard. La querelle du cœur et de l'œil, de résonance toute chrétienne (le cœur tourné vers Dieu, les yeux et les autres vecteurs des sens ouverts aux tentations du monde), est un thème favori des 'badinages amoureux' des trouvères (Thibault de Champagne, Chastelain de Couci), des romanciers (Chrétien de Troyes, Guillaume de Lorris), des poètes lyriques des 14 et 15èmes siècles (Alain Chartier, Charles d'Orléans, A. de Montfaucon).

Notre peintre a puisé quelques éléments dans la tenture de L'Apocalypse d'Angers tissée à partir de 1373 pour Louis 1er, duc d'Anjou, frère du roi Charles V (peut-être pour le Palais des papes d'Avignon ? Affaire à suivre… en bas de page).
Ainsi, la représentation de l'Angleterre par une île séparée de la France par la Manche dans la scène 40 (intitulée La Bête de la mer) qui illustre le passage 131-10 de l'Apocalypse de Saint-Jean, alors que ce passage n'évoque aucune île mais " la bête qui monte de la mer " représentant dans la tenture les armées anglaises guerroyant sur le territoire français.
Car L'Apocalypse d'Angers parle aussi de la vie politique et sociale du 14e siècle : Guerre de Cent Ans (1337-1453), famine, épidémies, Peste Noire (1347-1352, voire 1375) (la France a perdu presque la moitié de sa population en un siècle et l'Europe 25 millions d'habitants ; et personnages contemporains : souverains européens (Edward III, roi d'Angleterre de 1327 à 1377) est le lion d'une scène tissée même si la ressemblance n'est pas recherchée.

 

" Ces tapisseries doivent leur grand pouvoir d'enchantement à leur fond rouge décoré de fleurs, contrastant avec la tache sombre de l'îlot bleu-vert parsemé de fleurs, qui sert de plate-forme à la scène représentée. Sur chaque pièce, la dame est placée au centre de la composition ; assise dans la "scène de la Vue" ou plus souvent debout, elle domine de sa haute stature le lion et la licorne qui l'encadrent, ainsi que la jeune fille qui lui sert de servante.

Sur chaque tapisserie, c'est la même personne, richement habillée de brocart et de velours et parée de bijoux, qui vaque à une opération différente ; la présence de la licorne, dessinée avec attention dans des attitudes et des expressions variées, apporte beaucoup de poésie à l'ensemble. Tous les animaux sont décrits avec précision et l'on observe cette même recherche et ce même réalisme dans les fleurs éparpillées sur le fond rouge ou sur l'îlot bleu. La finesse et l'élégance du dessin, la magnificence des couleurs lumineuses, chaque détail enfin relève d'un grand art. "

Madeleine Jarry, La Tapisserie des origines à nos jours, éd. Hachette.
(c'est moi JL qui souligne)

 

Je reprends volontiers pour La Dame ce que Robert Deschaud (éd. Droz, 1975) écrit à propos du Débat du Cuer et de l'Ueil de Michault Taillevent : " œuvre française par le souci de vérité psychologique, qui place le poème hors du temps, œuvre bourguignonne par la manière dont elle est traitée, œuvre de caste surtout, qui chante la triple joie de chasser, de courtiser et de combattre, ces 'trois valeurs maîtresses' de l'éthique chevaleresque selon Georges Duby. "

Albert Franck Kendrick, conservateur du Victoria and Albert Museum de Londres, proposa dès 1921 le thème des Cinq Sens en rapprochant La Dame des dessins d'une couverture suisse brodée datée de 1580 et d'une boîte anglaise brodée du 17ème siècle appartenant aux collections du musée londonien. (Quelques remarques sur les tapisseries de La Dame à la Licorne au musée de Cluny, Actes du Congrès d'Histoire de l'Art de 1921, t.3, Paris, 1924)

 

En une journée, un lissier tisse une surface égale à celle d’une main.
On compte 1 m2 de tissage par mois pour un seul lissier soit 12 m2 en 1 an.
La surface totale (environ 100 m2, voire plus) des 7 tapisseries initiales de La Dame (comprenant les deux Trônes) demande le travail de 3 lissiers pendant 2 ans.

 

André Arnaud émet une hypothèse : cette série des six tapisseries serait suivie d'une autre sur le thème des sept péchés capitaux. Pour preuve, fragile il est vrai, il s'appuie sur l'inventaire effectué en 1593 au château de Montaigu-le-Blin où 13 tapisseries à fond rouge ornées de " bestions et licornes " étaient répertoriées. Mais ce serait ruiner son hypothèse d'Antoine Le Viste commanditaire puisque le château de Montaigu-le-Blin appartenait à Jean Le Viste !

 

http://www.editionsarchipel.com/livre/le-monde-en-1515/

 

 

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