Le thème des Cinq Sens

 

 

Nous sommes des hommes de serre ; ils étaient des plein-vent. Des hommes proches de la terre et de la vie rurale. Des hommes qui, dans leurs cités même, retrouvaient la campagne, ses bêtes et ses plantes, ses odeurs et ses bruits. Des hommes de plein air, voyant mais sentant aussi, humant, écoutant, palpant, aspirant la nature par tous les sens.
Lucien FEBVRE, Le Problème de l'incroyance au 16ème siècle, la religion de Rabelais, Albin Michel, 1942, p.394

 

Il y a très peu de choses que nous puissions goûter par les cinq sens à la fois. "
Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799), Pensées

 

A toute erreur des sens correspondent d'étranges fleurs de raison.
Aragon, Le Paysan de Paris

 

— La révolution industrielle atteint le règne de l'esprit, et transforme cette ville unique en cloître intellectuel.
— Quand le verbe, ainsi, domine et occupe la chair et la matière, jadis innocentes, il reste à rêver du temps paradisiaque où le corps, libre, pouvait courir et sentir, à loisir. La seule révolte viendra des Cinq Sens!
Michel Serres, La Légende des Anges, Flammarion, 1993, p. 71



Carl Nordenfalk dans son article Les Cinq Sens dans l'art du Moyen
Âge recherche les premières représentations des cinq sens antérieures à La Dame. Cet article fourmille de références classées en deux parts distinctes : les Cinq Sens dans l'enseignement de l'Eglise et leurs représentations dans l'art profane. Il relève que les textes classiques relatifs aux Cinq Sens sont nombreux mais qu'il n'en existe pas d'images dans l'art grec et romain, et même byzantin, fidèle à la tradition hellénique. Il revenait aux artistes du Moyen Âge d'en imaginer les représentations.
Si le thème est absent des églises et ne se rencontre que parcimonieusement dans les manuscrits religieux et les Livres d'Heures, plusieurs traités didactiques religieux relient les sens aux vices et aux péché mortels.

Le premier objet connu sur lequel figure une évocation de nos cinq sens est la broche Fuller, du nom de son dernier propriétaire qui l'a léguée au British Museum. C'est une broche ronde en argent décorée d'incrustations d'émail noir (le nielle ou sulfure d'argent) que portaient les dames anglo-saxonnes aux 9ème et 10ème siècles. Le disque central est partagé en cinq zones contenant chacune une personnification d'un des cinq sens, la vue étant au centre.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Broche_Fuller


Le thème se retrouve ensuite dans diverses œuvres :
L'homme microcosme dans un manuscrit de l'école de Ratisbonne (vers 1160) à la Bayerische Staatsbibliothek de Munich
La bonne et la mauvaise voie de la vie humaine, dessin d'un manuscrit allemand du 12ème siècle, à la bibliothèque de l'Université d'Erlagen,
dessins illustrant l'Anticlaudianus d'Alain de Lille, à la Bibliothèque Capitulaire de Vérone
un dessin dans un manuscrit traduisant en latin les Parva naturalia d'Aristote dû à un atelier parisien du 13ème siècle, à la Bibliothèque de Genève.

Vers cette époque, la symbolique devient zoomorphique : des animaux remplacent les humains selon les vers du Liber de Natura Rerum de Thomas de Cantimpré, empruntés à la tradition latine :

Nos aper auditu, linx visu, simia gustu,
Vultur odoratu precedit, aranea tactu


où la taupe symbolise l'ouïe ; le lynx, la vue ; le singe, le goût ; le vautour, l'odorat ; l'araignée, le toucher. Les fresques du 12ème siècle du monastère trappiste delle Tre Fontane à Rome et celles datant du second quart du 14ème siècle du château médiéval de Lohngthorpe Tower, près de Peterborough en Angleterre, reprennent cette symbolique.

La voie était ouverte aux Bestiaires d'amour où le lion, en tant que symbole de force et de vaillance, se joignait à eux pour signifier entre autre l'appréciation positive portée sur les Sens, si ce n'est l'existence d'un sixième Sens. L'amant parlait alors de son désir à sa bien-aimée en lui adressant mille compliments. La Dame à la licorne est l'apothéose flamboyante de ce parcours iconographique.

 

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Cinq sens seulement, cinq ressorts pour nos essors,
Ah ! ce n'est pas un sort !
Quand donc nos cœurs s'en iront-ils en huit-ressorts ?

Jules Laforgue, Dramatis personnæ

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Les cinq sens
Série de peintures de Hans Makart (1872-79)

 

L'amour éveille et fait vibrer tous les sens.

La Vénus latine est l'Aphrodite grecque, déesse de l'amour et de la beauté. Leurs " sœurs " ou " mères " sont les déesses mères du Proche-Orient comme Ishtar (Astarté) de Babylone ou Cybèle, venue de Phrygie et encore adorée à Lyon au temps des premiers chrétiens.
Pour les Latins, l'acte sexuel se dit et s'écrit venus. De ce mot venus procèdent le vénéneux (venenum) et le venimeux, le venin étant, à l'origine, un concentré de plantes " magiques ", un philtre d'amour d'où naissait, croyait-on, séduction mais aussi danger.
Le mot " vénerie " (de venari = chasser) provient probablement de venus : le désir " met en chasse " le mâle, le " chasseur de femmes ". Le " combat " du faucon et de la héronne au ciel de certaines tapisseries de La Dame illustre cette filiation.
Le mot " véniel " (de venia = indulgence) aussi provient probablement de venus : il évoque soit une " faveur " comme celles qu'une femme " accorde " à un homme, soit une grâce accordée par une déesse comme Vénus.

Le thème des Cinq Sens est repris ensuite par nombre d'artistes, parmi lesquels, dans l'ordre chronologique :

— Des gravures :

D. Van den Bremden, Das Gefühl - gravure et burin sur cuivre, d'après une peinture d'Adrien Brouwer (1605-1638)
– (4ème image de la page) :
http://www.bium.univ-paris5.fr/aspad/expo28.htm

Jan Both (1610-1652), gravure sur cuivre d'après un dessin d'Andries Both (1612-1650) - d'une série 'Les cinq sens'
(5ème image de la page) :
http://www.bium.univ-paris5.fr/aspad/expo28.htm

Abraham Bosse (1638, au musée de Tours) : http://expositions.bnf.fr/bosse/index.htm http://expositions.bnf.fr/bosse/grand/167.htm

Gravures Abraham Bosse : http://lettres-histoire.info/lhg/Art/XVIe_Gravure_Abraham_Bosse.htm

D'après Abraham BOSSE (1602-1676) - musée des Beaux-Arts de Tours
http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/printemps2002/echanges/ech_8b.html

 

— Des peintures :

Jan Brueghel l'Ancien (1568-1625)
http://avec5sens.blogspot.com/2008/07/les-cinq-sens-dans-les-arts-plastiques_15.html

Frans Francken (le Jeune) (1581-1642) http://www.insecula.com/contact/A009822.html

Abraham Govaerts, Frans Francken (le Jeune) http://www.insecula.com/oeuvre/O0017565.html

Sébastien Stoskopff (1597-1657) :
http://viticodevagamundo.blogspot.com/2011/12/five-sensesof-human-body.html

Jacques Linard (1597-1645), Les Sens, 1627, Louvre et Les cinq sens, Norton Simon museum

Lubin Baugin (1610-1663) http://www.bkneuroland.fr/mobile/articles.php?lng=fr&pg=349

David Teniers (le Jeune) (1610-1690) http://www.insecula.com/oeuvre/photo_ME0000087404.html

Anthonie Palamadesz (Stevaerts) (1601-1676) : http://www.insecula.com/contact/A009887.html

Jan Brueghel de Velours et Pierre Paul Rubens, Allégorie des sens, 1617, Prado, Madrid :
http://www.repro-tableaux.com/a/jan-brueghel-ancien-dit-de-velours.html
descendre dans la liste des tableaux et choisir les 5 sens

Theodor Rombouts (v. 1620), Allégorie des cinq sens - Musée des Beaux Arts - Gand
http://avec5sens.blogspot.com/2008/07/les-cinq-sens-dans-les-arts-plastiques.html

Philip Van Dyck (1680 -1753), Les Cinq Sens, Lille, Musée des Brants :

Bernardo German y Llorente (1680-1759) :
http://avec5sens.blogspot.com/2008/07/les-cinq-sens-dans-les-arts-plastiques_21.html

Hans Makart (1840-1884) Les Cinq Sens, Vienne, Osterrai Chische Galerie :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Sens_(physiologie)

 

Certains de ces peintres soulignent que les sens heurtent parfois la " morale " : la vue se rapproche de l'impudeur ; l'ouïe, de la flatterie, de l'oisiveté, du divertissement ; le toucher, de la luxure, de la sensualité ; le goût, de l'intempérance ; la vue, de la vanité.

Jusqu'à l'apparition de l'expressionnisme où le débat se clôt, deux courants vont cohabiter dans la représentation des cinq sens en art : la célébration joyeuse des cinq sens et une dimension religieuse où la symbolique veut en montrer les dangers dans les égarements possibles. Ainsi dans des natures mortes appelées " vanités ", le crâne côtoie la fleur épanouie, la mort rôde, la fuite du temps inquiète. La vie terrestre n'est qu'un passage où l'on doit se tourner vers les valeurs du sacré. Les objets simples (le miroir, la carafe d'eau…) deviennent objets eucharistiques, théologiques. La Dame anticipe-t-elle les Vanités où seront bientôt rassemblées les divers objets que touche Mary : les perles, l'instrument de musique, les fleurs, les bijoux et les parures ; ah ! mélancolie saturnienne, fuite du temps, des plaisirs et de la gloire. L'os creux du crâne d'Holbein sonnait déjà le glas !

 

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Ils ne peuvent se voir en peinture
ni s'entendre en musique
ni se sentir ni se goûter en cuisine
ni se toucher en amour.

Jacques Prévert

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Il s'agit de retrouver nos cinq sens et non seulement nos cinq sens de peau, mais encore d'autres cinq sens qui font écho en nous, au plus secret de nous.
René Crevel, Révolution, surréalisme, spontanéité.


La position du philosophe Michel Onfray renoue avec l'hédonisme. " Je crois que l'allégorie des cinq sens, comme genre autonome, vaut picturalement pour ce qu'elle autorise et permet : le retour du refoulé sensuel et sensualiste produit et constitué par notre occident judéo-chrétien, autant dire une très exacte contre-vanité " écrit-il dans son article L'Art sous l'emprise des sens.
Et encore : " Contre la construction intellectuelle d'un homme fait d'âme pure et d'esprit seul, auquel on s'adresse en visant son édification morale, le peintre qui met en scène tous les sens propose un homme concret, véritable, fait de matière et de désir, capable de plaisir et de jouissance, de joie et de bonheur exprimés dans l'exercice de la vie quotidienne : respirer, goûter, toucher, boire, à quoi s'ajoutent entendre et voir qu'ils ajustent et complètent. Là où, aidé en cela par une philosophie classique transformée en servante maîtresse, l'occident chrétien pense et présente les cinq sens dans une logique hiérarchisée où apparaissent sens nobles et sens ignobles, le peintre familier de l'allégorie sensualiste avance l'évidence de la seule existence de sens nobles qui, tous, autorisent des variations sur le thème unique du toucher, le seul sens qui soit. "

On pourrait voir dans la suite des tapisseries de La Dame le signe avant-coureur, le prototype des peintures, gravures et autres œuvres traitant du thème des cinq sens que Michel Onfray analyse ainsi :
" Les peintres qui ont donné dans l'allégorie des cinq sens manifestent un évident souci égalitaire en traitant pareillement les cinq voies d'accès différentes au même monde. Pas de faveur pour l'un plutôt que l'autre. Si le traitement choisi suppose cinq toiles différentes, elles sont de même facture, de même format, composées dans le même souci, organisées de façon à se répondre les unes les autres, sans qu'aucune ne l'emporte... L'égalité est intégrale entre tous les sens.
Tournant le dos à la tradition dualiste, spiritualiste, idéaliste et, en dernier ressort, religieuse, ils ont proposé une vision moniste, sensualiste, matérialiste et, finalement, eudémoniste du monde. Quand les premiers opposent l'âme et le corps… les seconds avancent un seul corps doté de plusieurs façons de fonctionner, de s'ouvrir au monde et se donner à lui…
Epicuriens, hédonistes, et libertins disposent ainsi de leurs artistes et de leur système allégorique pictural..
Leur monde s'appréhende par les sens, informe l'intimité du corps, sollicite une intelligence, avant que l'ensemble ne fournisse jugement et connaissance… leçons pour un art de vivre pleinement, réconcilié avec son corps dans sa totalité - afin de mourir vivant. " (" L'art sous l'emprise des sens " dans Beaux Arts magazine, p. 4-18. Hors série réalisé pour l'exposition " Théâtre des Sens " présentée au Palais de la Découverte à Paris du 15 mai 1998 au 3 janvier 1999.)

 


"Il y a profit aux désirs, et profit au rassasiement des désirs - parce qu'ils en sont augmentés. Car, je te le dis en vérité, Nathanaël, chaque désir m'a plus enrichi que la possession toujours fausse de l'objet même de mon désir. "

" Tu chercherais encore longtemps, me dit Ménalque, le bonheur impossible des âmes… "

" Nathanaël, que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir, mais simplement une disposition à l'accueil. "

"Et chacun de mes sens a eu ses désirs."

" O désir ! que de nuits je n'ai pu dormir, tant je me penchais sur un rêve qui me remplaçait le sommeil ! "

André Gide, Les Nourritures terrestres, 1897

 

 

*

Les cinq sens :

Tout ce qui entre dans le corps ou en sort :
le visible, l'audible, le tactile, l'odorant, le gustatif.

*

" Mais il faudrait que notre œil se fît un peu plus voyant, notre oreille un peu plus attentive, que la saveur d'un fruit nous pénétrât avec plus de perfection, que nous fussions à même de supporter davantage d'odeur, et que dans le toucher comme au moment d'être touchés nous-mêmes, nous fussions davantage présents dans l'esprit et moins oublieux : aussitôt nous trouverions des consolations dans expériences immédiates, des consolations qui seraient plus persuasives, plus persuasives et plus vraies que toute souffrance susceptible de jamais nous ébranler. "

Rainer Maria Rilke, lettre à Marie de la Tour et Taxis, Munich, 6 septembre 1915.

 

Lire :
Claude Gudin, Une Histoire naturelle des sens, Seuil, 2010
Dada, "la première revue d'art", Les 5 sens, n°82, Mango Presse, Avril 2002

 

" Mon ultime prière : ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge "
Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952

 

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J’admets sans restriction aucune l’existence des Cinq Sens dans le projet initial de l’artiste qui a dessiné les tapisseries de La Dame après 1515. Nous en devons la « découverte » à Albert Frank Kendrick (1872-1954), historien de l’art médiéval, responsable du département des textiles au Victoria and Albert Museum de Londres qu’il rejoint en 1897.

 

« Quelques remarques sur les tapisseries de La Dame à la Licorne au musée de Cluny », Actes du Congrès d'Histoire de l'Art de 1921,Paris, 1921, t. III, 1924.p. 662-666.

https://dictionaryofarthistorians.org/kendricka.htm

 

 

La mauvaise lecture de la dernière lettre doit venir de lui : « Figure 6 : Introduction ou conclusion. Devant une tente brodée avec l’inscription A MON SEUL DESIR [Y/J/I (?)], une dame tient un riche collier (ou ceinture) au-dessus du coffret de bijoux que sa servante lui tend. »

 

 

Mais, (je voudrais vous en convaincre) pour l’artiste et Antoine Le Viste, ce thème n’est qu’un leurre pour détourner les regards du vrai thème : les événements vécus par Mary Tudor, sœur (et non la fille) d’Henry VIII, troisième épouse de Louis XII, reine de France du 9 octobre 1514 au 1er janvier 1515, soit 85 jours.

 

Pour découvrir la signification voulue de chaque tapisserie de La Dame, il ne faut pas déambuler à pas pressés dans sa salle, il ne faut pas se remémorer les diverses hypothèses que l'on a lues.

 

Mais il faut fouiller chaque détail, chaque expression des quatre personnages (Mary, Claude, le lion, la licorne) et ne pas accepter que l’« on » vous parle d’erreurs de dessin ou de tissage quand un détail « dérange » car chaque dessin est celui que l’artiste a voulu réellement dessiner et transmettre à la postérité.

 

La tapisserie où se trouve la tente est le vrai Toucher initial. Les tapisseries conçues (dessinées et tissées) après le départ de France de Mary étaient au nombre de 7 : les cinq sens actuellement à Cluny et deux tapisseries détruites lors de leur séjour au château de Boussac et que George Sand a vues et décrites sommairement.

 

La tapisserie actuellement nommée de façon erronée Le Toucher est en réalité plus tardive de dix ans puisqu’elle évoque la défaite française de Pavie et l’emprisonnement de François Ier à Madrid par Charles Quint. Regardez-la bien : le fond rouge n’est pas identique à celui de ses consœurs ; la licorne, de chevaline, est devenue caprine ; la dame ressemble trait pour trait à Anne de France ; et le lion est le portrait de Charles Quint. Pour ne parler que des éléments qui sautent aux yeux de qui veut bien regarder sans a priori.

 

Le sixième sens ?

qui n'existe pas dans La Dame

(voir la page 5 : "Huit tapisseries")

 

Le mépris du corps est la conséquence de l’insatisfaction qu’on en éprouve.

Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes, 7.

 

 

« Toutes les religions coupent le désir. Dans toutes les religions, la femme est l’objet de cet emprisonnement. Les femmes disent : je suis humaine, je suis présente, je suis là.  […] Le problème du désir concerne évidemment les hommes autant que les femmes. Et cette réalité touche la littérature et l’art en général. ».

Ali al-Muqri, journaliste et romancier yéménite, interview à L’Humanité du 29.12.2016.

 

 

Depuis la découverte de La Dame au château de Boussac, celles et ceux qui s’en sont approché ont avancé leur interprétation. Après Zizim, (« l’empâté creusois »), sont apparus Jean IV Le Viste, la Vierge en personne, l’âme elle-même, le Roman de la rose (avec et toujours l’âme !), et dernièrement, un sixième sens qui habite le « cœur » de Jean de Gerson (1363-1429). Une tapisserie devrait pourtant déconcerter celles et ceux qui s’attardent à bien examiner chaque élément de la tenture, celle que l’on nomme bien à tort Le Toucher.

 

Je passe sans m’y arrêter sur l’explication Zizim qui a eu son heure de gloire (et qui renvoyait déjà à la religion) et dans laquelle  on se fourvoie encore (cela évite d’évoquer d’autres interprétations).

 

Henri de Lavillate, Esquisses de Boussac (Creuse), Paris, Emile Paul, 1907. (Membre de la Société des Sciences naturelles et archéologiques de la Creuse et de la Société des Archives historiques du Limousin)

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k164738z.r=&rk=107296;4

 

J’en arrive aux deux qui sont arrivées au bon moment et qui naviguent dans les eaux lustrales de l’âme, du cœur son alter ego et du libre-arbitre pour compléter la trinité.

 

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Mais avant, je demande que l’on prenne en compte trois moments importants dans l’histoire de La Dame :

 

1-  Deux faits irréfutables survenus au château de Boussac :

 

– la détérioration et le vol de deux tapisseries par le sous-préfet Léon-Victor Mouzard-Sencier qui vont nécessiter plusieurs réunions du conseil municipal de Boussac du 07 juillet 1845 au 23 janvier 1846 et faire l’objet d’une plainte. (Cf. dans ce site la page « Les délibérations du Conseil Municipal de Boussac »)

 

– le texte de George Sand dans L’Illustration du 3 juillet 1847 qui souligne l’existence de huit tapisseries. (Cf. page précédente)

 

2- La parution en 1981 de l’hypothèse d’André Arnaud, qui sait de quoi il parle puisqu’il est à l’époque cartonnier à l’Atelier Robert Four d’Aubusson. Sa conclusion : tenture païenne sans une trace de religieux.

 

3- Deux explications qui veulent (?) annexer La Dame à la religion chrétienne :

celle de Jean-Pierre Jourdan en 1994

– puis celle de Jean-Patrice Boudet en 1999.

Ces deux textes viennent bien tard, très tard. Même George Sand, croyante, n’a jamais envisagé une telle filiation. Rainer Maria Rilke non plus. Pourtant, tous les deux avaient l’œil ! Point besoin pour eux d’appeler à leur secours les fables à dormir debout platoniciennes et chrétiennes pour penser La Dame.

 

Question : fallait-il répondre à André Arnaud et ensevelir son interprétation (basée uniquement sur des éléments visibles des tapisseries) sous la parole divine et que la thèse du sixième sens et du cœur devienne parole d’évangile ? Espérons que non.

 

Je pense qu'un hypothétique sixième sens n’existe pas dans La Dame. Si la religion peut se lire dans cette tenture, ce n’est pas là où l’« on » voudrait l’y trouver, le fameux cœur de Jean Gerson.

 Que l’ « on » regarde plutôt la drôle de forme au haut de la tente, dans le fronton triangulaire, cachée derrière la fleur de lys centrale de la couronne royale. Que représente-t-elle ? Et ce faisan, en haut à gauche de la tapisserie Pavie ? Que signifie sa présence ici ?

 Ce fameux sixième sens accolé à La Tente, n’est-ce pas une surinterprétation, ainsi que l’« on » qualifie mon hypothèse ? Une surinterprétation que l’« on » impose aux visiteurs et autres.

 

1- Le cœur donc l’âme, et réciproquement

 

1.1- Texte de Jean-Pierre Jourdan

 

« Le sixième sens et la théologie de l'amour (essai sur l'iconographie des tapisseries à sujets amoureux à la fin du Moyen Âge) », Journal des savants, 1996, volume 1, n° 1, p. 137-159.

http://www.persee.fr/doc/jds_0021-8103_1996_num_1_1_1596

 

Quelques extraits :

 

« Cette tenture composée de six tapisseries peut être considérée comme complète. Chaque tapisserie y figure un sens. La vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher ont été depuis longtemps reconnus. Le sixième sens : l'Entendement, est représenté par la Dame au pavillon, dont la devise A. MON SEUL DESIR. I' évoque le « Désir de Beauté » qui est « Désir du Dieu d'Amour ».

 

A peine cent mots, quatre phrases et autant d’erreurs :

1ère phrase : une erreur car à l’origine, la tenture comprenait 7 tapisseries auxquelles est venue plus tard s’ajouter une huitième.

2e phrase : une erreur car la tapisserie complémentaire évoque la défaite française de Pavie et non le sens du toucher.

3e phrase : une approximation car les cinq sens ont été tardivement « identifiés », en 1921 par Albert Frank Kendrick.

4e phrase : une erreur car si l’inscription est complète, la dernière lettre est mal lue.

 

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« La richesse symbolique du décor amoureux exalte la dimension mystique de cette tenture. Chaque élément du décor végétal, animal et allégorique tisse cette théologie de l'Amour et des sens. »

Deux mots qui surinterprétent sans preuve : « mystique » et « théologie ».

 

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« Reprenant la forme didactique du Bestiaire médiéval, le décor animal enseigne la nature sensible de l'Amour et les figures possibles du mal. Image d'une humanité dégradée par la captivité des sens, le singe imite et accentue le geste de la Dame dans les tapisseries de l'odorat, du goût et du toucher. Sans empire sur lui-même, aveugle dans ses attachements, il exprime l'inconstance, la dissipation, la captivité de l'âme réduite à la conscience sensible. »

 

 

J.P. Jourdan parle clairement ici du dualisme chrétien : la séparation de l’âme et du corps, la survie de l’esprit, l’immortalité de l’âme, la chair porteuse du péché, l’idéal ascétique qui commande la haine de soi.

 

 

« L'Amour doit donc rester constamment en éveil, afin que la nature instinctive et aveugle de « l'âme sensitive », aisément dupée par le monde des apparences, ne le conduise à l'erreur et à la captivité. Ce n'est qu'en renonçant aux beautés sensibles, que l'homme peut s'élever par l'Entendement à l'Intelligible de Beauté qui est Amour en Dieu. Ainsi se comprend le geste de renoncement de la Dame à l'Entendement. Le pavillon à la devise de ce Désir d'Amour devient le lieu théophanique du Mystère à venir, où l'Amour hypostasié s'identifie avec le corps mystique du Christ. »

 

Il s’agit bien de décrire ici ce que Michel Onfray nomme « la macération ascétique chrétienne. » La lecture du mot « désir » de la tente comme synonyme de « libre arbitre » (que rien ne démontre dans la tenture) découle de la même idéologie : « justifie la responsabilité donc la culpabilité donc la possibilité du châtiment. C’est à dire l’emprise sur les âmes donc sur les corps. »

Michel Onfray, Les radicalités existentielles. Contre-histoire de la philosophie, tome 6, Grasset, 2009, p. 233)

 

 

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Dernier paragraphe du texte : « La pensée antique et le dogme chrétien se rejoignent, se fécondent et se confondent dans une même célébration, en une même théologie de l'Amour. À la fois démontrée par la dialectique de la chasse et des sens — et dévoilée à l'Entendement, la Connaissance d'Amour élève en Dieu. La Prophétie éclaire par la Foi le passage de la Connaissance d'Amour à l'Amour de Dieu. »

 

Tout ce discours serait pertinent si réellement La Dame s’inscrivait dans une pensée religieuse, donc atemporelle, ce qu’elle ne fait pas. Que de majuscules pour dire le dessein idéologique de cette surinterprétation. Quant à la pensée gréco-romaine antique, elle n’est pas uniquement représentée par Pythagore, Parménide, Cléanthe, Chrysippe, Platon, Marc Aurèle, Sénèque. L’auteur oublie bien des philosophes matérialistes, certains athées, comme Leucippe, Démocrite, Prodicos de Céos, Antisthène, Aristippe de Cyrène, Diogène, Eudoxe de Cnide, Cratès, Epicure, Démocrite d’Abdère, Métrodore, Hermarque, Philodème de Gadara, Lucrèce, Horace, etc. qui depuis plus de vingt siècles sont dénigrés et écartés du corpus bien pensant des philosophes.

 

Pour le dire avec Michel Onfray : « Atomistes, monistes, abdéritains, matérialistes, hédonistes contre idéalistes, dualistes, éléates, spiritualistes et tenants de la ligne ascétique. La philosophie, dans sa période grecque, mais également par la suite, n’a cessé de présenter un double visage dont une seule face est montrée, privilégiée. Car, en gagnant, Platon, les stoïciens et le christianisme imposent leurs logiques : haine du monde terrestre, détestation des passions, des pulsions, des désirs, discrédit jeté sur le corps, la plaisir, les sens, sacrifice aux forces nocturnes, aux pulsions de mort. Difficile de demander aux vainqueurs d’écrire objectivement l’histoire des vaincus. »

(Les sagesses antiques. Contre-histoire de la philosophie, tome I, Grasset, 2006, p. 33)

 

Ou encore pour définir la philosophie du grec Eudoxe de Cnide (-408–-355), contemporain de Platon :

« Pas de dualisme manichéen, pas de haine du corps doublée d’une célébration de l’âme, pas de passion pour la pulsion de mort, pas de déconsidération de la chair sensuelle, mais une position ontologique et métaphysique en rupture. » (p. 161) Donc pas de culpabilisation.

 

La preuve par le texte de Jean-Pierre Jourdan que notre imaginaire est formé par l’imaginaire dualiste chrétien né de la dichotomie platonicienne.

Au contraire, une pensée matérialiste envisage la corporéité de l’âme (siège de la sensibilité), sa matérialité, le corps et l’âme intimement liés donc pas de principe reliant les êtres humains à un quelconque dieu.

 

Pour un idéaliste (au sens proprement philosophique), la Divinité, les Idées pures (Amour, Beauté, Vérité, Justice…) sont transcendantes, c’est-à-dire existant invisibles dans l’éther, concevables par le seul entendement. Pour un matérialiste (au sens proprement philosophique), la transcendance ne peut résider que dans la matière, dans la nature et ses phénomènes, dans l’individu.

 

 

1.2- Texte de Jean-Patrice Boudet

 

« La Dame à la licorne et ses sources médiévales d’inspiration » (version revue et augmentée d’un article paru dans le Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, séance du 10 février 1999, p. 61-78 [publié en 2000]).

http://lamop.univ-paris1.fr/fileadmin/lamop/publications/Morceaux_choisis/Morceaux_choisis_Boudet_1999.pdf

 

Cette analyse n’a pas les défauts de la précédente car elle sait rester ouverte et n’est pas une apologie de la religion chrétienne via La Dame. Il me semble que le dogme chrétien n’est pas revendiqué comme une idéologie personnelle mais comme celle de Jean Gerson puis de l’artiste et du commanditaire.

 

Pour exemple, cet extrait :

 

« A MON SEVL DESIR » : « soit il s’agit d’une devise courtoise, comme en portaient certains serviteurs laïcs de la monarchie à l’époque, et il faut la considérer comme une célébration du désir et de l’amour courtois ; soit le mot « désir » signifie au contraire « apaisement » ou « regret », comme c’est linguistiquement envisageable, et elle invite plutôt à un renoncement aux plaisirs des sens. » suivie de la note suivante n° 9 : « À la fin du Moyen Âge et au XVIe siècle, le verbe « desirer » peut être synonyme d’« apaiser » ou de « regretter », notamment dans un contexte de contrition lié à la disparition de l’être aimé. Ce sens correspond d’ailleurs à l’un de ceux du mot desiderium en latin classique. »

On retrouve dans ce texte l’erreur récurrente dans bien des textes concernant La Dame qui consiste à citer l’inscription de la tente amputée de sa dernière lettre (et pour cause, car peu de personnes ne savent la lire, si ce n'est les visiteuses et les visiteurs que je questionne à Cluny et qui lisent quasiment toutes et tous un P).

 

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Deux phrases aussi qui méritent critique :

« 1480-1500 est la fourchette retenue par la plupart des spécialistes » : spécialistes un jour, mais pas toujours !

la note 62 : « Voir K. E. Gourlay, « La Dame à la licorne : a reinterpretation », dans Gazette des Beaux-Arts, 139e année (septembre 1997), p. 47-72, qui s’égare en réfutant « la théorie des cinq sens » et en reprenant l’hypothèse selon laquelle la série des six pièces ne serait pas complète. » Elle a raison sur le second point !

 

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Le résumé de son hypothèse :

« Le cœur, selon Gerson, est donc un sixième sens, interne et spirituel, dont le contrôle, stratégique, est la clef du salut de l’individu : c’est lui, en effet, qui doit montrer le bon exemple aux cinq sens corporels avec l’aide de la raison, afin de garder l’âme pure de tout péché mortel et de la protéger notamment contre la luxure. »

Encore faut-il le démontrer avec des exemples probants basés sur des éléments concrets extraits des six tapisseries qui ont survécu. Pas facile quand il s’agit de « contes pour nounou » selon l’expression de Ludwig Feuerbach au sujet du récit biblique de la Genèse.

 

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Mais le plus inquiétant est que cette simple hypothèse parmi une bonne dizaine d’autres soit la seule retenue « officiellement ».

 

Si encore on proposait comme « âme » cette part matérielle de soi-même, primordiale, lestée de saine libido, incorporée si fortement à la chair, aux os, aux pensées, aux désirs, qu’elle en est la quintessence suprême.

 

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Si Jean Perréal (ou tout autre artiste créateur de La Dame) a pu avoir lu Jean Gerson, voire partagé ses idées, rien n’indique que les élucubrations de ce dernier soient présentes dans La Dame. Ailleurs peut-être oui, dans La Dame non.

La Chasse à la licorne du même Jean Perréal, oui, est religieuse, mais pas La Dame. A part l’anamorphose au sommet de la tente (un œil dans un triangle), aucun élément volontairement religieux dans les cinq tapisseries des Cinq Sens consacrées à Mary Tudor, reine de France. Dans la tapisserie Pavie où apparaissent Charles Quint et Anne de France entre autres, le faisan est une allusion à la défense de la chrétienté et à l'universitas christiana, la monarchie universelle.

 

http://dame-licorne.pagesperso-orange.fr/CHASSE/03-%20les%20instruments%20de%20la%20passion.htm

 

https://es.wikipedia.org/wiki/Archivo:Sigmund_Grimm,_Augsburg,_Germany,_1520.jpg

 

À une vision verticale dirigée vers le haut, le divin, j’oppose  une vision horizontale qui observe attentivement les éléments concrets de chaque tapisserie. Aucune idée préconçue au départ de mon observation, rien que ce que je vois et que tout le monde peut voir.

 

On me nomme « surinterpréteur » comme Platon nommait « sophistes » ceux qui s’opposaient à sa philosophie verticale et dualiste qui relayait et nourrissait la pensée dominante.

 

 

1.3- Variations sur le même thème

 

Anne Davenport, « Is there a Sixth Sense in the Lady and the Unicorn Tapestries ? », The New Arcadia Review, Volume 4, 2010, Boston College.

http://omc.bc.edu/newarcadiacontent/isThereASixthSense_edited.html

ou http://www.bc.edu/a-z/publications.html (cliquer sur Boston College New Arcadia Review)

http://omc.bc.edu/newarcadiacontent/

Anne Davenport : son grand-père est Bertrand d'Astorg, auteur du très bon roman Le Mythe de La Dame à la licorne, Seuil, 1963.

 

Richard Kearney, « The Lady and the Unicorn: Hosting the Stranger » (“Recevoir l’étrangère”), The New Arcadia Review, Volume 4, 2010, Boston College.

http://omc.bc.edu/newarcadiacontent/ladyAndTheUnicorn_edited.html

 

 « Mon hypothèse est que peut-être la tapisserie du Désir est à la fois la première et la dernière, à la fois l'ouverture et la fermeture de l'odyssée à travers les cinq sens. La séquence des six tableaux formerait ainsi un cercle dans lequel le désir est à la fois sublimé dans un acte de détachement et re-étreint (re-embraced) dans un acte d'incarnation. Encore une fois, un chiasme dialectique de transcendance et d'immanence plutôt qu'un dualisme entre eux.

Une telle double lecture identifie le sixième sens comme un sensus communis primaire qui synthétise les cinq autres. Une faculté secrète réunissant l'expérience intérieure et extérieure. La Dame à la Licorne peut ainsi être racontée comme une histoire de ce que j'appellerais l'imagination sacramentelle incarnée (sacramental-embodied imagination). Car l'imagination, liée au «cœur» des traditions bibliques et classiques, est la fonction humaine qui surmonte la dichotomie injurieuse (offensante, préjudiciable, pour traduire the injurious dichotomy) entre raison et sensation. […]

En conclusion, je propose que l'expression «A mon seul désir» se réfère aux deux directions du cœur ― interne et externe : un cœur qui prend la forme d'un sixième sens qui combine les contraires traditionnels : réel et imaginaire, immanent et transcendant, charnel et spirituelle. Ainsi, on pourrait dire que le Sixième Sens du cœur réconcilie 1) l'amour érotique célébré par l'Amour Courtois et l'Humanisme de la Renaissance avec 2) l'amour sublimé de la théologie mystique chérie au Moyen Âge. Le Sixième Sens se révèle donc comme une porte battante où l'éros monte à la fois vers le divin et descend vers l'humain. C'est le lieu caché où l'imagination incarnée et l'imagination mystique s'unissent.

Mon pari est donc que les tapisseries de Cluny provoquent une mutation herméneutique dans notre compréhension de «hôte» et «étranger». Si la Licorne est intimement identifiée aux sens dans les cinq premiers tableaux, ne pourrions-nous pas voir sa courtoisie progressive avec la Dame promettre une réconciliation au sixième sens qui, à son tour, met en mouvement toute la séquence du désir ? Ainsi, au lieu que les cinq sens soient diabolisés comme des folies et des tentations, l'image culminante de la Licorne et de la Dame ne pourrait-elle pas être considérée comme une supposition de ces sens plutôt que comme leur répudiation ? Cela signifierait un accueil de la Licorne comme une étrangère plutôt que son renvoi comme bouc émissaire. Et puis le cercle complet des six sens devient un drame de l'incarnation sacramentelle dans laquelle l'animal, l'humain et le divin sont réunis dans une créature hybride accueillie par la Dame dans sa tente de désir. Si tel est le cas, la terrifiante licorne de la tradition traditionnelle est transfigurée d’un monstre en un prétendant mystique qui apporte à sa Dame des joyaux cachés d'amour. Et dans un dernier acte d'hospitalité, la Dame-Hôte reçoit la Licorne-Invitée dans sa demeure secrète. »

 

En définitive, un détour assez laborieux qui ramène La Dame dans les rets d’une interprétation religieuse qui ne résiste pas à une observation fouillée et attentive de chaque détail de chaque tapisserie.

Il faut que les « critiques », les journalistes, les étudiantes et les étudiants, aillent réellement à Cluny et regardent enfin chaque cm2 de La Dame.

Toujours lire, écouter, regarder, avec un regard critique (positif et négatif). Même ce que soi-même on dit et écrit. Le scepticisme doit accompagner toute pensée. 

 

1.4- quelques images

 

 

 

 Aurora Consurgens - Aurore buvant du sang (et pissant quoi ?)

 

« Des choses au-dedans de l’homme : L’art (l’alchimie) est encore comparée aux choses principales qui sont dans l’homme, à savoir le cerveau dans le froid de l'eau (le phlegme), le cœur dans le chaud du feu (le tempérament coléreux), le foie dans l'humidité de l’air (le tempérament sanguin) et la mélancolie dans les affaires de l'homme ou dans ses membres (…) Mais la cinquième force n’est ni chaude ni froide, ni humide ni sèche (…) et elle est appelée la vie, laquelle réunit les quatre et leur confère force vitale et perfection. » (Aurora consurgens, 2nd Traité, début XVIe siècle)

http://www.levity.com/alchemy/aurora.html

L'Aurora consurgens (littéralement aube naissante) est un traité d'alchimie en latin médiéval autrefois attribué à Thomas d'Aquin, enluminé de 37 miniatures à l'aquarelle. Le plus ancien manuscrit (Zürich Zentralbibliothek MS. Rhenoviensis 172), incomplet, date d'environ 1420. Une version complète date d'environ 1450 (Prague, Universitni Knihovna, MS. VI. Fd. 26). Le texte est en grande partie un commentaire d'un traité arabe Xe siècle, la Tabula Chemica de Senior Zadith Filius Hamuel (ou Senior Zadith, ou encore simplement Senior), c'est-à-dire l'alchimiste arabe Ibn Umail.

 

 

 

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Vous désirez voir en vrai une âme et son cœur ? Les voici !

 

Loyset Liédet, L’Âme dialoguant avec son cœur, extrait du Mortifiement de Vaine Plaisance de René d’Anjou, Fritzwilliam Museum, Cambridge, Massachusets.

Le Mortifiement de vaine plaisance, « la Mise à mort du vain plaisir », est un traité de dévotion composé par René d’Anjou en 1455.

http://editionsdianedeselliers.com/fr/livres/le-moyen-age-flamboyant

 

[Cette femme nue et ce petit lapin ou conin ! Cette source où boire, cette citadelle imprenable car bien défendue ! Voilà une sexualité bien maîtrisée ! Mais ce ventre rond ? Ah oui, j’oubliais : une convention du dessin (dessein ?) des femmes à l’époque médiévale ! Un canon de l’idéal de beauté féminine.

« Baise m'encor, rebaise moy et baise […] Jouissons nous l'un de l'autre à notre aise » réclamait Louise Labé (v.1524-1566) en son temps dans un sonnet qu’elle conclut ainsi : « Et ne me puis donner contentement, / Si hors de moy ne fay quelque saillie. »]

 

 

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Seconde image : Qui aime bien châtie bien !

 

René d'Anjou: Le mortifiement de vaine plaisance

Cologny, Fondation Martin Bodmer, Cod. Bodmer 144

Parchemin · I + 70 + I ff. · 24.0 x 15.5 cm · France · vers 1470

https://savoirsdhistoire.wordpress.com/2016/02/21/le-mortifiement-de-vaine-plaisance-le-roi-rene-face-a-ses-vices/

http://www.e-codices.unifr.ch/fr/fmb/cb-0144/bindingA/0/Sequence-876

 

Voir : Virginie MINET-MAHY, « L'iconographie du cœur et de la croix dans le Mortifiement de René d'Anjou et les Douze Dames de Rhétorique de George Chastelain. », Le Moyen Age, 3/2007 (Tome CXIII), p. 569-590.
http://www.cairn.info.proxy.scd.univ-tours.fr/revue-le-moyen-age-2007-3-page-569.htm

 

L’auteure étudie l’une des sources possibles du texte de René d’Anjou :

«  Les liens sont multiples entre les deux œuvres. Celles-ci se présentent comme des dialogues et prônent le même retrait de la vie mondaine pour une vie intérieure. Dans le cas de la Mendicité, l’homme enseigne à l’âme la nécessité de se soustraire à l’attrait des plaisances terrestres (le terme de plaisance revient à plusieurs reprises dans le traité) pour se tourner vers une vie d’ascèse et de cheminement spirituel vers Dieu (sous les traits du mendiant qui cherche l’aumône spirituelle). Dans le Mortifiement, c’est l’âme qui se plaint de l’attirance du cœur pour les plaisirs terrestres. Crainte de Dieu et Contrition le convainquent qu’il faut purifier les désirs du cœur, notamment par des récits en paraboles. Elles le décident à monter vers un calvaire où les vertus Foi, Espérance, Charité et Grâce perceront le cœur de clous pour émonder le sang des pollutions charnelles. Le texte de René est donc dominé par l’image de la mise en croix du cœur, pôle mondain en l’homme, et prône une quête intérieure. […]

L’idéologie de l’imitatio Christi, de la pénitence et de la souffrance comme voie d’accès de l’homme à Dieu, du retour de l’âme à son image originelle, le retrait du monde, la solitude sont évidemment des thématiques prisées par Gerson.

[…]

Le cœur dans l’imaginaire du roi de Sicile est important. Mais il l’est aussi dans l’œuvre de Jean Gerson. Il figure au centre de la doctrine du chant du cœur comme théorie mystique sur le retour de l’âme vers Dieu en particulier dans le Tractatus de Canticis et dans le Canticordum au pèlerin. L’âme qui désire atteindre l’élévation spirituelle doit résonner comme le Verbe, le chant nouveau qui produit l’harmonie universelle. Le chant du cœur, instrument de dévotion, est ainsi organisé autour de la figure des cinq voyelles, les cinq notes de la gamme qui forment une croix dont le centre est le cœur (les voyelles correspondent aussi à cinq affections : joie, espoir, douleur, peur, pitié).

[…]

La croix qui résume le Verbe offre cinq points qui correspondent aux cinq voyelles, les cinq notes vocales qui doivent servir à l’exercice d’une méditation intérieure, pareille à une musique spirituelle. Cette musique intérieure cherche à atteindre la perfection harmonique qui est le Christ. »

 

Voir aussi  :

Joseph MORAWSKI, « La moralité du cœur et des cinq sens », Revue des langues romanes, 65, 1927, p. 71-85.

http://visualiseur.bnf.fr/ark:/12148/cb34359904h/date1927

Robert BOSSUAT, « Jean Gerson et la Moralité du cœur et des cinq sens », Mélanges de philologie romane et de littérature médiévale offerts à E. Hoepffner, Paris, 1949, p. 347-360.

 

 

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Vous désirez un troisième cœur ? En voici un, de très peu antérieur à La Dame. Certains ont cru y voir le pinceau de Jean Perréal.

 

 

Triptyque de la cathédrale de Moulins, fin XVe-début XVIe

 (Un cœur, parmi d’autres éléments dissimulés dans les cinq panneaux de la peinture.)

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/a5/Meister_von_Moulins_006.jpg

 

 

 

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Vous en souhaitez un quatrième, qui saigne aussi ? Le voici, contemporain exact de La Dame !

 

Sigismund Grimm, Les Cinq Plaies du Christ, gravure sur bois, 1521.

 

Source : Sigismund Grimm und Marc Wyrsung, Gebet und betrachtungen des Lebens des mitlers gottes und des mentschen unsers herrens Jesu christi, Augsburg, Allemagne, 1521.

 

 

 

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Allez, un double pour terminer !

 

 

Frida Kahlo, Les deux Frida, 1939

huile sur toile, 73 x 173,5 cm, Musée d'Art Moderne, Mexico.

 

http://histoiredarts.blogspot.fr/p/frida-kahlo-les-deux-frida.html

http://www.myartmakers.com/le-mag/femmes-peintres/

 

 

1.5- censure gersonienne !

 

Je tire quelques renseignements d’un article de Jean-Marc Mandosio : «La fabrication d'un faux : l'Introduction à la rhétorique pseudo-lullienne (In "rhetoricen isagoge", Paris, 1515)», Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, vol. 78, n°2, p. 311-331, Droz, 2016.

[Jean-Marc Mandosio est maître de conférences à l'École pratique des hautes études (EPHE), chargé de la Conférence de latin technique du XIIe au XVIIIe s.]

 

S’y trouve une précision d’une importance capitale pour notre propos quant au cœur : Jean Gerson, en tant que chancelier de la Faculté de théologie de Paris, fait interdire l’enseignement de la doctrine de Raymond Lulle.

Rien de bien neuf sous le soleil !

 

Raymond Lulle (v.1232-1315) a séjourné à Paris et certains de ses manuscrits y sont conservés. En 1286, il reçoit le titre de professeur d'université (magister) de l'Université de Paris où il réside jusqu'en 1289.

 

Dans les années 1510, un engouement pour la culture humaniste venue d’Italie et un renouveau de la doctrine lullienne apparaissent à Paris dus à Jacques Lefèvre d’Etaples (v.1450-1537), Charles de Bovelles (1479-1567), Bernardo Lavinheta (franciscain comme Raymond Lulle, arrivé du Béarn à Paris en 1514 et mort v.1530) et Jose Bade.

Lefèvre d’Etaples publie à Paris les écrits mystiques de Lulle en 1494 et les œuvres de Nicolas de Cues (1401-1464) en 1514 chez Jose Bade.

 

« Il s’agit ainsi, dans le sillage du projet éducatif et édifiant de Lefèvre d’Etaples, de concilier l’étude des ‘bonnes lettres’ avec la religion, tout comme le Docteur illuminé [Doctor Illuminatus : Raymond Lulle] avait su concilier l’encyclopédisme avec le mysticisme. Tout cela consolide l’idéal de ‘concorde’, cher aussi bien à Lulle qu’à Nicolas de Cues et à leurs héritiers parisiens, sans oublier Pic de la Mirandole (1463-1494) qui en avait fait son slogan, personnage que Lefèvre en particulier appréciait énormément. » (p. 327)

 

L’Introduction à la rhétorique, cet écrit fabriqué de toutes pièces et attribué à Lulle, qu’étudie Jean-Marc Mandosio dans son article, souligne la grande importance donnée à Raymond Lulle à Paris dès 1494 et ce jusqu’à l’année 1523.

 

Il n’y a donc aucune raison sérieuse pour privilégier l’influence des écrits de Jean Gerson et de laisser à l’écart celle de la pensée de Raymond Lulle.

Car si manifestement il n’y a aucun cœur dans La Dame, il y a au moins une parole ! Et quelle parole : « mon seul désir ».

 

 

2- Un sixième sens qui est la parole

(que Jean Gerson a voulu faire taire)

Le corps humain est ainsi parcouru en tous sens et de bas en haut.  Et ce sixième sens est aussi « ancien » donc aussi respectable pour beaucoup que le « saint » cœur de « saint » Gerson. La Dame est sauve ! Et ça tombe bien : la tapisserie concernée possède une inscription, toujours mal lue donc mal interprétée. Mais laissons les aveugles s’agiter, soutenus par les borgnes… Et surtout qu’on ne quitte pas ce « sacré » Moyen Age car sinon panique à bord du vaisseau clunysien…

Raymond Lulle (1232-1315) adopte la classification des tempéraments courante au Moyen Age qui remonte à Galien. Le corps humain est gouverné par quatre humeurs : la colère, la bile, le flegme et le sang et possède quatre facultés ou puissances : l’appétitive, la rétentrice, la digestive et l’expulsive. Mais Lulle ajoute aux cinq sens traditionnels un sixième sens qu’il nomme Affatus ou Effatus, commun aux animaux et aux humains. (Du latin classique affatus ou adfatus : participe passé de affari (= adfari) qui signifie « parler  à » ou substantif signifiant « discours », « paroles ». Dans Gaffiot : adfabilis (adfari), à qui l'on peut parler, affable, accueillant.)

Il lui consacre un livre intitulé Affatus écrit en 1294 à Naples. Il tient beaucoup à cet opuscule car il le cite dans une dizaine de ses œuvres. La première phrase en est : « Deus, in virtue tuse sanctitatis incipimus investigare sextum sensum quem appellamus affatum. » (Dieu, en vertu de ta sainteté, je  commence à  étudier le sixième sens que j'appelle affatum.)

L’Affatus est « cette puissance grâce à laquelle l’animal manifeste par la voix sa conception à un autre animal. » Son organe est la langue ; il se manifeste par un mouvement qui, né dans les poumons, passe par la langue et le palais pour former la voix. « J’appelle ce nouveau sens Affatus car il permet d’exprimer la conception que se fait tout le corps animé et sensible, selon la raison et l’imagination de l’être humain, selon l’imagination seulement chez les animaux. Ce sixième sens, actif, est plus noble que l’ouïe, qui est passive. Et par référence à Dieu, l’Affatus surpasse en noblesse tous les autres sens car, grâce à lui, Dieu peut être nommé, alors qu’il ne peut être vu, ni entendu, ni senti, ni goûté, ni touché. »

 

Le psychologue Jules Jean Van Biervliet reprend cette affirmation : « Le sixième sens est véritablement le sens qui parle. » (« Le sixième sens », Revue des questions scientifiques, 57, Louvain, 1905, p. 384-409.)

 

Le psychanalyste Pierre Solié écrit : « La parole (le verbe) devient un « sixième sens » qui ouvre un champ conceptuel (des idées, y compris platoniciennes) à notre existence et à notre expérience sensible. » (« Du biologique à l’imaginal », Science et conscience, Les deux lectures de l’univers, ouvrage collectif, Paris, 1980, p. 247)

Sixième sens donc, l’affatus, qui désigne la parole, en tant que faculté corporelle de communiquer sa pensée et ses sentiments aux autres, sur cette tapisserie même que dominent la parole du commanditaire (A barré) et l’artiste (P barré).

 

Armand Llinarès, « Sensibilité et caractère selon Raymond Lulle », Les Études philosophiques, Nouvelle Série, 16e année, N° 3, Actes du XIe Congrès des Sociétés de Philosophie de Langue Française : La Nature Humaine (juillet – septembre 1961), Presses Universitaires de France, p. 297-301. (sur internet)

 

Pour Constantin Teleanu, « la puissance affative découverte par Lulle ne diffère pas de la puissance interprétative – potentia interpretativa – admise par Albert le Grand et Thomas d’Aquin après Aristote, bien que Lulle déclare qu’aucun des anciens – inclusivement Aristote – ne connaît la puissance affative. » (Art du signe. La réfutation des Averroïstes de Paris chez Raymond Lulle, thèse Sorbonne, 2011)

 

Constantin Teleanu, Magister Raymundus Lull. La propédeutique de l'Ars Raymundi dans les Facultés de Paris, Paris, éd. Schola Lvlliana, 2014.

 

Nicolas Krebs (1401-1464 ; nommé encore Nicolas de Cues, Nicolas de Cusa ou le Cusain en raison de son lieu de naissance, Cues sur la Moselle) reprend à Raymond Lulle l'idée du sixième sens (sensum sextum) pour nommer le langage humain lui-même.

 

 

3- Le fading de  Frédéric Dard

 

Frédéric Dard sème sa zizanie et présente un sixième sens qui a son siège un peu plus bas dans le corps humain. Au niveau du zigouigoui et du fouinozof. Fendard dans les fendards… Ça se trouve dans Ça ne s’invente pas, édition Fleuve Noir, 1973, pages 118-119.

"Je redoute ce qui va suivre, non ce qui est.
Mon septième sens qui m'informe, quoi ! Car, ignares et démunis du bulbe sont les connards qui croient que nous n'avons que cinq sens ! Outre l'ouïe, l'odorat, la vue, le toucher et le goût, moi je compte le fade et la prémonition.

L'organe du fade est celui de la volupté. Je veux bien que, d'une façon générale, les cinq premiers participent à la fiesta, ça oui, heureusement, mais ils n'y participent justement que d'une façon générale. Ne me racontez pas, gentils messieurs, que ce que vous éprouvez par l'intermédiaire de votre scoubidou à tête ravageuse ressort du toucher ! Ça n'a rien de tactile, mais alors rien de rien ! C'est fading. Ce mot, je l'invente. Le voici, prenez-le, il est désormais à vous. Et même si je me réfère au mot anglais fading, je suis ravi de constater que ce dernier tendrait à ratifier le mien. En effet, je lis dans le Robert la définition suivante : « fading : action de disparaître, de s'effacer ». Prendre son fade, n'est-ce pas disparaître ? N'est-ce pas s'effacer ? Disparaître pour rôder dans les coulisses du paradis ? Le fading, c'est l'extase. Il est notre sixième sens. Le plus délicat. Le plus suave. Le plus fragile. Je l'exige dorénavant dans les écoles. J'en appelle à mon ministre de l'Education Nationale. J'envoie une lettre recommandée à Larousse. Je somme Robert ! J'invite respectivement Messieurs les membranes de l'Institut. Je mobilise la Faculté ! Le Collège de France ! Tous mes amis du corps en saignant ! Notez : fading ! Le sixième sens de l'homme ! Apprenez par cœur : l'odorat, le toucher, l'ouïe, le goût, la vue, le fading. J'inspecterai, juré ! Ferai réciter en commençant par les profs. Six sens ! Qu'on se le dise, se le répète ! Six sens ! Pour le septième, la prémonition, on verra plus tard. Chaque chose en son temps ! Six sens ! Dès la maternelle faut inculquer ! Passer dans les campagnes, dans les usines, les boxifs, partout où les gens travaillent et n'ont point le temps de réapprendre. Y mettre des haut-parleurs. Six sens ! Le sixième étant le sens du fade, ou fading ! Six sens ! Interdite sur les antennes la diffusion du Cygne de Saint-Saëns, pour pas confusionner le peuple. L'extirper de la tronche, ce slogan idiot de nos cinq sens ! Et surtout, pas ratiociner, hein ? J' veux pas de galimatias, d'objections, de oui mais ... Par exemple, inutile de venir me dire que le sixième sens ne se révèle chez l'homme qu'à partir d'un certain âge, alors que tu vois, dans leur berceau, des bébés se caresser le gnougnouf avec leurs nounours en peluche ! Même avant la vue, il manifeste, le fading ! Avant de reconnaître Môman ! Tout cela étant dit et, je l'espère, bien dit, j'en reviens à mon septième sens. D'accord, çui-là, pas tout le monde le possède. Moi qu'ai cette chance privilégière, je sais qu'on est en pleine pistouille tartinée merde sur ses deux faces."

 

Nathalie Perreau, de son vrai nom Sophie Vieillard, (L’amour en soi, Ramsay, 1990) le dit moins crûment, au nom des femmes : « La jouissance est un sixième sens. Mon sublime pouvoir ». Dès les premiers temps, le mâle a eu vite fait de s’approprier la chose (das Ding) : contre Aristote, saint Jérôme, saint Augustin et Albert le Grand (au XIIIe siècle) qui avancent que le plaisir féminin n’est pas essentiel à la fécondation, le médecin grec Galien (129-216) oppose que le plaisir féminin est bien utile à la fécondation, thèse reprise par les médecins et les théologiens des XVIe et XVIIe  siècles.

 

La jouissance sexuelle, la plus sublime des paroles pour appréhender son corps et le monde et l’énoncer par hautes voies.

 

4- Autre sixième sens : le sens interne,

le sentiment que l'on a de son propre corps

 

Le philosophe Michel Serres (Les Cinq Sens : Philosophie des corps mêlés - 1, Grasset, 1985) identifie un sixième sens, le sens interne, le sentiment que l'on a de son propre corps. « Une question intéressante se pose, concernant la sixième tapisserie, la seule portant un cartouche inscrit. Avons-nous cinq sens ou six ? ... Un sixième sens est nécessaire par lequel l'individu peut se retourner vers l'intérieur et le corps sur lui-même, un bon sens ou un sens interne. Une sixième île était nécessaire ... une tente représente cet intérieur ... » (p. 53), sens dont le rôle serait de percevoir l’intériorité cénesthésique des contours de l’intériorité du corps.

Pour Michel Serres, il est à chercher dans la tapisserie Mon seul désir où le cartonnier a pu le symboliser par la tente. Comment habitez-vous votre tente de peau ? Vous sentez-vous bien dans votre peau ? A l'intérieur de cette tente, nous avons le sentiment d'abord du toucher (qui est le sens prédominant car il concerne toute la peau ; dans chaque tapisserie, Mary, des deux mains, touche quelque chose) et ensuite du monde extérieur.

Dès qu'un organe est malade, on entend un appel venu de l'estomac, du genou… le corps crie et notre sixième sens perçoit ce cri de détresse.

Une tapisserie est une sorte de peau, un tissu vivant collé au mur. Sous notre peau, seraient visibles les terminaisons nerveuses, les vaisseaux sanguins… ; derrière la tapisserie, se voient les attaches, les nœuds, tout l'entrelacs des tissus.

Michel Serres voit dans cette tente dans laquelle Mary s’apprêterait à entrer une métaphore de l’enfermement du cogito et du langage. Evoquant l’inscription (lue incomplètement !), il écrit : « Depuis que cela est écrit, je désire… » (p. 57). Ce sixième sens devient aussi pour lui un lieu caché du désir que chacune et chacun tente de combler, en vain. C’est la loi du désir, du manque, que le langage essaie de cerner pour s’approprier son objet désiré, continûment en fuite, insaisissable.

Mais, malheureusement, Michel Serres reprend l’antienne erronée répétée à l’envi par les copieuses-colleuses et les copieurs-colleurs mal informés ou peu curieux, facilitant ainsi la fabrication d’une vérité révélée que des générations vont se contenter de reproduire.

Il classe nos sens dans l'ordre suivant : le toucher - l'ouïe - le goût - l'odorat - la vue - le 6e sens.

 

Paul Valéry, répond en écho dans L'Idée fixe (1931) : " Ce qu'il y a de plus profond en l'homme, c'est la peau en tant qu'il se connaît. […] Et puis moelle, cerveau, tout ce qu'il faut pour sentir, pâtir, penser… être profond, ce sont des inventions de la peau ! "

 

5- Autre sixième sens : le système immunitaire

 

Il se rapprocherait de celui de Michel Serres.

Le système nerveux et le système immunitaire parlent un langage biochimique commun et communiquent via un circuit bidirectionnel complet impliquant des ligands (molécules « liantes ») comme les neurotransmetteurs, les hormones et les cytokines.

 

André Bourguignon, L'homme imprévu : Histoire naturelle de l'homme. I, PUF, 1989.

Jean-Paul Lévy, La fabrique de l'homme, Odile Jacob, 1997.

http://jeanluc.lasserre.pagesperso-orange.fr/07approche.html

Anne-Marie Filliozat, Gérard Guasch, Aide-toi, ton corps t'aidera, Albin Michel, 2006.

Alain Braconnier, Protéger son soi: pour vivre pleinement, Odile Jacob, 2010.

André Holley, Le Sixième Sens: Une enquête neurophysiologique, Odile Jacob, 2015.

 

J. Blalock, “The immune system: Our sixth sense”, Immunologist, p. 8-15, 1994.

A. Craig, “How do you feel? Interoception: the sense of the physiological condition of the body”, Nat Rev Neurosci, p. 655–666, 2002.

J. Blalock, “The immune system as the sixth sense”, Journal of Internal Medicine, p. 126-138, 2005.

Sheldon Cohen (2006), Thomas Alford (2007), Elliott Dacher (2014)

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2818254/

 

 

6- Autre sixième sens : la mémoire

 

Pour Jean-Yves et Marc Tadié (respectivement professeur de littérature à l'université Paris-Sorbonne, et professeur de neurochirurgie à l'université Paris-IX), la mémoire est le sixième sens de l'être humain, celui qui lui permet d'être ce qu'il est. Sans activité sensorielle, pas de mémoire. Mais sans mémoire, l’activité sensorielle ne serait que le défilement bruyant et stérile d’informations. La mémoire transforme cette succession de stimulations en souvenirs, apprentissages, culture.

Jean-Yves et Marc Tadié, Le sens de la mémoire, Gallimard, 1999.

 

Nicole Mazô-Darné, « Mémoriser grâce à nos sens », Mémoire et mémorisation dans l'apprentissage des langues, vol. XXV, n° 2, 2006.

 

 

 

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