Analyse historique des tapisseries
dans l'ordre chronologique

 

Car les coses ki vivent si sentent de .v. sens, che sont veïrs, oïrs, flairiers, gousteirs et touchiers. (Car les créatures vivantes sentent par leurs cinq sens qui sont voir, entendre, sentir, goûter et toucher)
Richard de Fournival (1200 ?-1260 ?), Bestiaires d'Amours et de Responses


On pourrait appliquer à La Dame ce qu'Henri Focillon écrit dès le début de son livre Le Monde des formes, paru aux PUF en 1943 :

" Les problèmes posés par l'interprétation de l'œuvre d'art se présentent sous l'aspect de contradictions presque obsédantes. L'œuvre d'art est une tentative vers l'unique, elle s'affirme comme un tout, comme un absolu, et, en même temps, elle appartient à un système de relations complexes. Elle résulte d'une activité indépendante, elle traduit une rêverie supérieure et libre, mais on voit aussi converger en elle les énergies des civilisations. Enfin (pour respecter provisoirement les termes d'une opposition tout apparente) elle est matière et elle est esprit, elle est forme et elle est contenu. Les hommes qui s'emploient à la définir la qualifient selon les besoins de leur nature et la particularité de leurs recherches.
Celui qui la fait, lorsqu'il s'arrête à la considérer, se place sur un autre plan que celui qui la commente et, s'il se sert des mêmes termes, c'est dans un autre sens. Celui qui en jouit avec profondeur et qui, peut-être, est le plus délicat et le plus sage, la chérit pour elle-même : il croit l'atteindre, la posséder essentiellement - et il l'enveloppe du réseau de ses propres songes. Elle plonge dans la mobilité du temps, et elle appartient à l'éternité. Elle est particulière, locale, individuelle, et elle est un témoin universel. "


En 1510, à 40 ans environ, Antoine Le Viste reçoit de la ville de Tournai, " a me Anthoine Le Vistre, seigneur du Frasnes et de Saint-Gobert, conseiller du roi, une pièche d'or et de soie où est figurée l'image de saint Christophe " qu'elle achète au grand marchand tapissier local, Jean Grenier, 31 livres 10 sous. Par ce cadeau, la cité de Tournai récompensait des services rendus et se montrait soucieuse de conserver sa liberté en demeurant sous la protection certes lointaine du roi de France mais capable de limiter la sphère d'intervention du puissant souverain des Pays-Bas voisins. Si cette tapisserie existe encore, qu'elle soit accrochée sur le mur à l'entrée de la rotonde de Cluny. Là est sa place, Antoine recevant ses invités et les priant de pénétrer plus avant. Dans le secret de Mary. Au plus doux. Au plus douloureux.


Découvrons maintenant les tapisseries dans l'ordre chronologique des événements qu'elles représentent :
1- Le Goût : Mary est encore reine de France. Confiante, elle envoie quelques perles et diamants à son frère Henry VIII.
2- L'Ouïe : Louis XII est mort. Pendant quarante jours et autant de nuits, Mary est cloîtrée à Cluny.
3- La Vue : Mary cherche à apaiser la colère de son frère par l'envoi du Miroir de Naples.
4- L'Odorat : Mary n'est pas enceinte, elle n'est donc plus reine. Elle pleure et défait sa couronne royale.
5- Le Toucher initial (La Tente) : elle a le pardon de son frère. Elle peut regagner l'Angleterre.
6- Pavie : dix ans ont passé. A la bataille de Pavie, François 1er est fait prisonnier.

 

 

L'anachronisme, dès lors, pourrait ne pas être réduit à cet horrible péché qu'y voit spontanément tout historien patenté. […] si l'histoire des images est une histoire d'objets surdéterminés, alors il faut accepter — mais jusqu'où ? comment ? toute la question est là — qu'à ces objets surdéterminés corresponde un savoir surinterprétatif.
Georges Didi-Huberman, Devant le temps, p. 21-22.

… l'historien doit renoncer à quelques séculaires hiérarchies — faits importants contre faits insignifiants — et adopter le regard méticuleux de l'anthropologue attentif aux détails, et surtout aux moindres.Georges Didi-Huberman, Devant le temps, p. 104.

 

 

 

LE GOÛT

 

 

Lourd drageoir - que le pied ne faille point - en or
Etonnamment chargé pour les faims et les soifs

Garderas-tu longtemps – avant qu'ils ne s'envolent –
Onze et sept de tes fruits - perles qu'une Pomone
Un à un lentement comme distraitement
Transmue d'une caresse en pomme de discorde

 

C'est par l'appréciation, mieux la dégustation de ses détails, que s'ancre et se développe le plaisir du tableau, au risque d'en défaire l'unité idéale.
Daniel Arasse, Le Détail, Flammarion, 1992

 

Il y a, à l'intérieur de chaque œuvre d'art véritable, un endroit où celui qui s'y place sent sur son visage un air frais comme la brise d'une aube qui point. Il en résulte que l'art que l'on considérait souvent comme réfractaire à toute relation avec le progrès, peut servir à déterminer la nature authentique de celui-ci. Le progrès ne loge pas dans la continuité du cours du temps, mais dans ses interférences : là où quelque chose de véritablement nouveau se fait sentir pour la première fois avec la sobriété de l'aube.
Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le Livre des passages, Cerf, 1989, fragment N 9a, 7, p. 492.

 

http://www.musee-moyenage.fr/homes/home_id20393_u1l2.htm

http://sarah.vanden.free.fr/pages/gout.html

http://www.neomillenium.org/htm/lic.htm

 

Mais avais-tu besoin, toi, qu'elle le fût, Reine ?
Ne pouvais-tu pas te l'inventer de toutes pièces, sans couronne ?
Aragon, La Mise à mort


Tout est beau ! Ainsi l'ont voulu le commanditaire et le peintre : un chant d'amour, de gloire, de splendeur. Un hymne, flamboyant.

A n'en pas douter, cette tapisserie représente le goût, l'un des cinq sens. Comme dans L'Odorat, un petit singe résume à lui seul toute la scène. C'est le singe qui accomplit le geste attendu dans les tapisseries où s'exposent le Goût, l'Odorat et Pavie. Il dégusterait, affirment certains, une friandise de couleur rouge alors que le contenu du drageoir est blanc ! C'est à des détails comme celui-ci que j'ai appris à douter de la version officielle et que la réelle signification de La Dame se révèle.

 

Claude de France

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_de_France_%281499-1524%29

http://www.enluminures.culture.fr/documentation/enlumine/fr/rechexperte_00.htm (dans le cadre 'recherche libre', taper : Claude de France)

La position fléchie de Claude indique aussi un geste d'offrande :
elle offre à sa reine le Trésor de France.

Claude porte un imposant drageoir en or, qui, comme le plat de L'Odorat, a dû faire partie de la vaisselle d'or du litige entre François 1er et Henry VIII. Ni dragées ni friandises dans ce drageoir mais des diamants, des perles blanches ! Elle ploie le genou devant Mary, sa souveraine, par déférence ; elle ne le fait plus en présentant le plat d'œillets dans L'Odorat ou le coffret dans Le Toucher (La Tente) car elle est à son tour reine dans ces tapisseries.

 

L'oiseau

 

Toute l'attention de Mary est portée à un oiseau que beaucoup nomment " perruche ". Jean Lemaire de Belges, adressera le 1er Mars 1510, à Maistre Jehan Perréal de Paris, sien tressingulier patron et protecteur, painctre et varlet de chambre ordinaire du roy treschrestien la lettre dédicatoire de son Epître de L'Amant Vert écrite pour Marguerite d'Autriche, sa protectrice, poème où l'Amant Vert, mort d'amour, est un papegai ou oiseau de paradis, perroquet très en vogue dans les cours princières à l'époque. Réponse-clin d'œil du peintre au poète ? Au Moyen Âge, le perroquet était l'emblème de Marie car ne disait-il pas Ave !

La page suivante nous apprend que :
– " Le perroquet est un exemple parfait de symbole à deux faces, selon qu'il se situe dans un contexte profane ou dans un contexte sacré. "
– C'est " un oiseau excessivement luxurieux " (Aristote)
– Dans un contexte religieux, le perroquet est un symbole de l'Immaculée Conception.
http://artifexinopere.com/?p=2959

"L'oiseau vert" se retrouve dans des représentations de l'amour, profane ou sacré. Il accompagne la Vierge et son Fils (Martin Schongauer, Vierge à l'Enfant au perroquet, v. 1470-1475, Colmar, musée Unterlinden), il est l'oiseau du paradis, mais, revers de la médaille, il est vu aussi avec des prostituées. Voyons dans cet oiseau le messager de l'amour, de la joie (La Joye, dessin dans un recueil de poèmes et dessins variés, v. 1500-1505, BnF, ms. Ars. 5066, f° 110) et de la capacité à aimer. Ce que Louis XI attend de Mary.

 

Cette perruche se retrouve dans le blason de Michelle Gaillard de Longjumeau (1470-1549), épouse de Florimont Ier Robertet.

Jeanne, la fille d’Antoine Le Viste, épousera son neveu Jean IV Robertet et mettra au monde Florimond II Robertet.

Un des deux fils de Michelle Gaillard, Claude, épousera Anne Briçonnet.

Antoine épousera Charlotte Briçonnet en secondes noces.

Les grandes familles se regroupent !

http://jf-coutel.com/pontonnier93.fr/montreuil2012/conversion/Les%20seigneurs%20laics.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Famille_de_Robertet#Fran.C3.A7ois_Ier_et_Jean-Ren.C3.A9_Robertet

 

Marie-Louise von Franz, dans son livre La Voie de l'individuation dans les contes de fées (Ed. La Fontaine de Pierre, 1978, pp.195sq), signale dans de nombreux contes la présence d'un perroquet 'démon' qui cache un diamant. Pour obtenir ce diamant, le perroquet doit être abattu, et magie du conte ! l'oiseau devient humain. Ainsi, le conte signifie que privé d'espérance l'on risque le durcissement, la pétrification à l'égard des autres et de soi-même. L'accès au 'diamant' ou à la 'perle' qui est en chacun de nous, à son Soi, doit passer, durant le 'processus d'individuation' cher à C. G. Jung, par la destruction de la cage qui les enferme avant l'envol libérateur.

" La voie de l'individuation signifie : tendre à devenir un être réellement individuel et dans la mesure où nous entendons par individualité la forme de notre unicité la plus intime, notre unicité dernière et irrévocable, il s'agit de la réalisation de son Soi dans ce qu'il a de plus personnel et de plus rebelle à toute comparaison. On pourrait donc traduire le mot d'individuation par 'réalisation de soi-même', 'réalisation de son Soi' " (Carl Gustav Jung, Ma vie, p. 457)

Peut-être la présence de cet oiseau sur la main de Mary que beaucoup reconnaissent comme un perroquet a-t-elle cette signification symbolique.

Je veux aussi voir dans cet oiseau un faucon posé sur sa main gantée et mentalement le regard de Mary pourrait se poser également sur la Licorne majestueusement cabrée, située au-delà sur une même ligne. Ce faucon, loin de vouloir se délecter d'une dragée, va symboliquement s'envoler vers l'Angleterre, emportant une perle dans sa patte enserrée. Une des dix-huit perles, d'une valeur de 10 000 couronnes anglaises, que Mary fit parvenir à son frère avec des diamants, avant l'envoi du Miroir de Naples, et qui ne furent jamais rendus à la France malgré les exhortations de François 1er.

gravure sur bois illustrant le livre imprimé en 1500/1501
Ordonnances royaulx de la jurisdicion de la Prevosté des marchans
et eschevinage de la ville de Paris

BHVP, Rés. 110090

 

Doit-on suivre la piste indiquée par Grasset d'Orcet : " On sait qu'en vieux français le perroquet se dit pape guay et pape gault, autrement dit pape Gouliard. Les Gouliards possédaient, en effet, une hiérarchie qui parodiait celle de l'Eglise romaine, et dont l'énumération complète nous est fournie par le fameux chapitre de Rabelais sur l'Île sonnante. Ils avaient donné au perroquet le nom de leur plus haut dignitaire, et ils sont aussi anciens que le nom du pape gault. "
Julius Evola note que " dans les allégories médiévales chevaleresques, le perroquet est précisément l'oiseau qui correspond à la chevalerie et qui combat pour le droit à la Dame. "

Le site http://www.bourges1ere.fr/Histoire.htm décrit 'le jeu du papeguay': " Le jeu du papeguay (ou papeguay ou papegault), qu'on pourrait assez justement appeler le Tournoi de la bourgeoisie, remonte au commencement du XIVème siècle. C'était un tir à l'arc, à l'arbalète ou à l'arquebuse, dont le vainqueur prenait le titre de roi. Au XVème siècle, cette coutume encouragée par les rois de France, dans le but d'engager l'élite des bons citoyens à apprendre l'exercice de l'arbalète, de l'arc et l'arquebuse, avait donné lieu à la formation dans chaque province de corporations assez puissantes, et jouissant de privilèges assez considérables. "
Un recit de la fin du 14ème ou du début du 15ème siècle intitulé "le chevalier au papegau" donne pour compagnon au jeune roi Arthur un papegau, oiseau merveilleux qui enchante les cœurs par ses chants et ses paroles.

Peut également se retrouve Horus, dont le nom signifie 'le lointain', "le faucon (ou l'épervier) aux plumes bigarrées" ainsi que le nommaient les anciens Egyptiens. Notre 'perroquet', cet Apollon égyptien, nous présente son œil gauche (celui de la lune, que blessa Seth, que reconstitua Thot et que l'on nommait Oudjat, œil-amulette aux vertus magiques et prophylactiques. Remarquons que les quatre faucons des tapisseries originelles regardent vers la droite et présentent donc leur œil droit, celui du soleil !

 

 

Faut-il rapprocher cette scène (où Mary reçoit en tant que reine consort non le royaume de France mais la difficile tâche d’en procréer le futur roi) de celle peinte au XIIIe siècle dans la Chapelle Sainte-Radegonde à Chinon où Richard, successeur désigné d'Aliénor au duché d'Aquitaine, reçoit de sa mère un faucon, symbole de ce domaine ?

 

 

 

« Cette peinture murale de 1,15m x 2,65m occupe l'emplacement où, à l'origine, devait se trouver la cellule de l'ermite Jean. Sa facture exceptionnelle laisse supposer qu'elle fut commandée par de hautes personnalités, seules susceptibles de s'attacher les services d'un artiste de talent. La technique ainsi que le contexte architectural la situent à la toute fin du 12e siècle. Les insignes royales (couronnes, manteaux à doublure de vair, armes peintes sur le troussequin de la selle) ont fait penser qu'il s'agissait de membres de la famille des Plantagenêt. On peut donc supposer que cette peinture, placée dans un contexte religieux, a valeur d'ex-voto et l'hypothèse la plus récemment formulée évoque le départ en captivité d'Aliénor d'Aquitaine, dont on sait qu'il eut lieu effectivement à Chinon.

Le personnage de tête (à droite), qui pointe le doigt vers l'avant, serait Henri II Plantagenêt. Le personnage central représenterait Aliénor avec, à ses côtés, sa fille Jeanne qui l'accompagna en prison. Quant à l'avant-dernier personnage, ce pourrait être Richard, successeur désigné d'Aliénor au duché d'Aquitaine, qui reçoit de sa mère un faucon, symbole de ce domaine. Le dernier personnage est probablement un subalterne : il reproduit le geste du doigt du supposé Henri II. »

 

http://peintures.murales.free.fr/fresques/France/Centre/Indre-et-Loire/Chinon/chinonRadegonde.htm

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Chapelle_Sainte-Radegonde_de_Chinon

 

http://touraine-insolite.clicforum.fr/t907-La-chapelle-Sainte-Radegonde.htm

 

http://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1999_num_42_168_2766

 

L'envol vers l'Angleterre

 

Devant chaque tapisserie de La Dame, regardons bien et ne nous laissons pas endormir par la version " officielle ". Chaque détail concourt, en tant que symbole, à soutenir la nouvelle hypothèse " mary-tudorienne " :

- un clayonnage très ajouré semi-circulaire où grimpent des rosiers en fleurs : l'Angleterre
- la douce malice visible sur le visage de Mary conquérante : le bonheur d'être reine de France
- le faucon : la fuite des joyaux
- le singe farceur au dessus du faucon et la pie kleptomane un peu plus haut : le vol, à la fois envol et larcin
- le renard qui d'un regard en coin nous signifie sa joie de plumer la volaille du poulailler
- la genette et le singe qui fixent la pointe de la hampe de gauche de forme curieusement phallique
- le drageoir : le Graal de la transsubstantiation ; ceci est une perle !

La pie est parfois surnommée margot, diminutif de marguerite. Le mot marguerite vient du persan margiritis, puis du grec margaritès et enfin du latin margarita, mots qui signifiaient perle. Plus tard, la fleur qui, fermée, ressemble à une perle fut appelée "marguerite".
Au 13ème siècle le mot margarite emprunté au latin avait le sens de 'perle', mais fut concurrencé par le mot actuel perle. Déjà au 14ème siècle, le mot margot, bien vivant dans les divers patois, est attesté avec le sens de 'pie'.

http://etymologie-occitane.chez-alice.fr/M.html

Le Moyen Âge occidental oppose le blanc et le rouge, comme dans le jeu d'échecs par exemple. Mais dans la nature, l'opposition la plus marquée est cellle du blanc et du noir. Ainsi, dans les bestiaires et les aviaires, la pie, bavarde et voleuse, revêt le plumage du mensonge et de la dissimulation, comme son compère ailé le cygne qui cacherait sous son plumage blanc une chair noire.

Quelques taches blanches sur sa robe noire peuvent être évocations de perles.


Les roses

Beaucoup de roses sur ces tapisseries ! Représentées en tant que fleurs dans cette tapisserie et dans L'Odorat, et stylisées dans la plupart des bijoux. Leur double couleur rappelle La Guerre des Deux Roses qui a divisé un temps l'Angleterre et dont le père de Mary est sorti vainqueur. Suite d'affrontements (dont la naissance remonte en 1399 quand le roi Richard II fut détrôné par son cousin, Henry Bolingbroke, duc de Lancastre) entre deux branches royales de la maison des Plantagenêt, la maison de Lancastre (dont l'emblème était la rose rouge, la Rosa gallica qu'Edouard de Lancastre aurait découvert en 1279 lors d'un voyage à Provins) et la maison d'York (dont l'emblème était la rose blanche, une 'Alba romaine'), cette guerre civile prit fin en 1485, quand le dernier des rois Plantagenêt Richard III d'Angleterre mourut au combat à la bataille de Bosworth, et qu'Henri VII devint roi. Son mariage avec Élisabeth d'York, seul enfant survivant du roi Édouard IV, rallia les deux familles déchirées, union que la " rose Tudor ", rouge avec un centre blanc, symbolise. Commence alors la puissante et prospère dynastie des Tudors. Six roses rouges sont regroupées à gauche de la haie, les blanches en occupant le centre et la partie droite.

 

Hic ubi cultoris lasciua industria docti
Miscere gaudet punicanteis candidis
Plurimaque in spina rutilat rosa et albicat una
Ut lacteum si murici iungas ebur…

 

Dans mon jardin, l'habile cultivateur avec joie
Et raffinement mêle les rouges et les blanches
Et fait rutiler sur la même épine les deux couleurs
Comme si l'on joignait la pourpre à l'ivoire…

 

Erasme

Ode pour dire les mérites de l'Angleterre,
de son roi Henry VII et des enfants royaux
, 1499

 

Ces mêmes fleurs stylisées se retrouvent dans le bois d'un mobilier de chêne qu'Henry VII a fait exécuter pour son fils aîné, Arthur, l'un des frères de Mary. Le tombeau d'Henry VII est également décoré de médaillons ornés de roses de bronze et de roses dorées, en relief, dans la chapelle de Westminter. Ces fleurs se retrouvent encore de nos jours dans l'Héraldique anglais.

 

Licornes et Lions

Le Lion se dresse face à la Licorne, furieux, la queue entre les jambes. La longue langue rouge lancée en direction du faucon voleur comme pour le dévorer, les griffes sorties, son attitude d'envol, les ailes de la cape l'assimilent au Dragon : voyons-y François 1er, en protection derrière son épouse Claude, très en colère de voir son trésor s'enfuir à tire d'ailes vers l'étranger. Les contorsions du corps et les mimiques apparaissent notées négativement dans un but satirique. L'une des premières caricatures d'un souverain français. En face de lui, la Licorne-Henry VIII tente d'adopter la même silhouette, en Pégase cornu. Cette licorne nous regarde. Ce regard, qui nous prend à témoin de la confiance pour l'heure anglaise, part des regards du lion et de Claude (le couple français) levés vers la nouvelle reine et transite par le regard de Mary qui fixe la licorne-frère. Jeu subtil que ce chemin mental qui parcouru à rebours doit nous conduire à percer le mystère de cette tapisserie.

Le Goût

 

 

François Ier
Henry VIII


Tout semble envol. En vol.

Quelle que soit la tapisserie, chaque Lion représente le personnage indispensable à la crédibilité de la scène. Comparer morphologiquement les têtes des Lions aux portraits de personnages est toujours probant. Impossible d'interchanger les Lions au risque de perdre tout sens à la tapisserie ainsi modifiée.
Chaque Lion situé près de Mary (sauf dans Pavie tissé dix ans plus tard) représente un personnage anglais, Henry VIII, Wolsey ou Charles Brandon. Auprès de Claude, c'est un personnage français, François 1er ou Louise de Savoie. (voir page Lions et Licornes)

Les armes d'Antoine Le Viste sont "annulées" dans deux cas : dans Le Goût, les pointes des croissants partent vers le haut à droite sur la cape du Lion et dans L'Odorat, elles partent vers le bas à gauche sur l'écu porté par la lionne.

Je pense que la règle suivie par l'artiste est la suivante :

– les armes d'Antoine Le Viste qui flottent tout en haut des mâts doivent demeurer intactes, puisqu'elles ont atteint les cimes de la gloire et de l'honneur. Elles ne sont pas portées contre le corps du lion ou de la licorne qui ne tiennent simplement que la hampe.

– celles qui sont portées par un lion ou une licorne représentant un personnage français doivent être "annulées" : sur la cape du lion du Goût car le lion est François 1er et sur l'écu de la lionne de L'Odorat où les croissant sont même à l'envers car les armes sont portées par une femme, Louise de Savoie qu'Antoine devait assurément peu porter dans son cœur.

Cette règle "politique" du port des armoiries d'Antoine en dit beaucoup sur les sentiments qui animaient en 1515-1516 l'artiste et son commanditaire.

 

Mary

La coiffure que porte Mary est une coiffe normande que Guillaume le Conquérant exporta outre-Manche et que les Dames saxonnes prisèrent fort aux 11ème et 12ème siècles. Ainsi que dans Le Toucher (La Tente), le vent du large fait voler la voilette de la coiffe et équilibre ainsi le geste du bras gauche. Ce vent de l'Histoire qui l'a couronnée reine de France et qui fera d'elle une fugitive quand il tournera dans la nuit du nouvel an 1515. Pour l'heure, jeune et insouciante, elle est loin de songer à ses malheurs futurs. Elle domine la scène d'un maintien presque hautain. Sur sa robe de brocart à la longue traîne, des pommes d'or surmontées de la fleur de lys, symbole de royauté, mais déjà placée à l'envers. Nous savons le caractère éphémère de son pouvoir.

Mary est représentée avec un visage serein, qu'elle retrouvera dans Le Toucher (La Tente), un tantinet malicieux, tandis que Claude m'apparaît maussade. Le peintre et Antoine savent que Claude règne à son tour sur la France, aussi comme dans toutes les tapisseries où elle apparaît, sa mise est splendide : robe de moire bleue doublée rouge orangé à manches courtes, jupe de brocart à manches longues, cheveux peignés en arrière tenus par une résille d'orfèvrerie, collier chargé de pierreries.

A la hauteur de la tête de Mary est tissée une jeune licorne dont la corne n'a pas encore apparu. Mary " vierge " est en promesse de grossesse. Jeune fille de 18 ans, " l'état de femme " est arrivé, Louis XII s'y emploie. Le petit lapin qui dialogue avec cette jeune licorne suggère une descendance prochaine. Mary y pense, tout le royaume y pense, toute l'Europe aussi. Une possibilité que chacun à en tête. Les animaux " potentiellement dangereux ", genette, lionceau, renard, faucon, sont rejetés à la périphérie. La paix règne.

Un petit chien blanc, silencieux et attentif, se tient sur la traîne de Mary. Un autre petit chien blanc, moins sympathique, trône aussi sur le vêtement du cardinal Jean Rolin dans la peinture sur bois du musée d'Autun, Nativité, de 1470 ou 1480, attribuée au Maître de Moulins. Clin d'œil d'un artiste à un confrère ? Même artiste ? Une simple remarque… Selon la date du tableau, différente selon les critiques, Jean Perréal, né entre 1455 et 1460, peut être l'auteur de cette Nativité.

 

Rivalités

A bien y regarder, le faucon juché sur la main gantée de Mary est agressif. Oiseau aristocratique sur une main de reine. Symbolisme de l'action et du pouvoir. C'est à une joute aristocratique qu'a pensé le peintre en introduisant ces éléments métonymiques de la chasse que sont le faucon et le gant de cuir. Mary est sereine, souriante même. Cette pièce du Goût ouvre fièrement la série comme Pavie la poursuivra dix ans plus tard. Entre ces deux dates bornant la part française de la vie de Mary, désillusion, tristesse, larmes, angoisse.
Pour l'heure, affichage de sa force et de sa valeur. Je suis reine de France, jeune et belle. Mon fils régnera sur terre, en l'un de ses plus puissants royaumes. M'appartient ce trésor dont je dispose selon mon plaisir, où je puise selon mes désirs. De toi, François, simple prétendant au trône, je n'ai cure. Et ta femme Claude, déférente, est bien petite !
Rivalité, assurément. Entre les deux royaumes d'Angleterre et de France. Entre deux hommes, Henry VIII couronné et François pas encore roi. Lutte corps à corps au Camp du Drap d'Or où François l'emportera. Rivalités sur les champs des batailles terrestres ou maritimes.
La chasse, joute, courtoise mais brutale, entre deux guerres. Plus civilisée, au gibier différent. Ici, en un jardin herbu aux multiples fleurs, fruits et animaux. Locus amoenus, lieu agréable où l'on se retrouve entre amis, parmi la faune pacifique et la flore hospitalière. Un paradis d'où Mary sera chassée, à son tour proie apeurée, gibier esseulé. L'idée l'a peut-être effleurée quand, en Angleterre, là, juste derrière elle, cette haie de rosiers en fleurs, avant le départ, elle a exigé de son frère l'autorisation d'épouser l'homme de son cœur si les choses tournaient mal, mais plus tard…
Mais, en cet instant du dessin tissé, Mary provocante, provocatrice, en ce double vol, le sien et celui de l'oiseau. Oiseau de combat, impitoyable, aux ailes déjà éployées. Et vole aussi le foulard qui équilibre pour l'œil les mouvements emplumés.

 

La dame et le faucon - Bréviaire de Renaud de Bar (Metz, vers 1302-1305 ?) - BM de Verdun, ms 107, f.12r

Même posture, tournée vers la gauche, le faucon la regarde, un gant à la main gauche, la droite tient peut-être un leurre, une étoffe vole vers la gauche pour équilibrer le bras droit.

Ici, de plus, la noble dame chercherait-elle à séduire : cambrure du corps, sein gauche apparent ; défi amoureux, érotisme…?

Un arbre (dont un houx) de chaque côté de la scène, des fleurs au sol.

 

Scène métaphorique où la puissance anglaise défie la royauté française. Au sein même du paradis où tout est ordre et harmonie. Enjeu historique de l'Europe et du monde. Quelle Histoire dans nos livres si Mary avait enfanté un fils ? Dans quel ordre européen autre vivrions-nous en cet aujourd'hui ? Scène métaphorique du pouvoir : Claude pliant le genou devant Mary. Mary puisant à même le Graal sa puissance et sa gloire. Récipient merveilleux où puiser une 'nourriture' inépuisable, voire l'immortalité. Le Saint Graal, si l'on suit cette hypothèse, deux fois présent dans La Dame comme dans la geste christique, le premier ici où Mary distribue les perles comme Jésus l'aurait fait du pain et du vin lors de la Cène (Ceci est mon corps, ceci est mon sang), le second dans L'Odorat où Mary y abandonne les œillets comme le Crucifié son sang et son eau.
Champ clos de l'île. Lice de la joute. Déjà ensemencé ? Matrice d'où sortira le successeur. Les hampes, les capes et les oriflammes clament déjà son nom. Déjà divin par le Graal et la trinité des croissants de lune. Déjà reconnu des dieux.
Ô terre généreuse et féconde, qui multiplie la vie à foison, fleurs, arbres, animaux prolifiques ; somptuosité des couleurs, des senteurs, des mouvements. Exubérance de la vie sous toutes formes.
Première île de bonheur. Utopia, pour un instant. Avant les brouillards de Westhorpe.

Mary, femme-reine, au destin commun. " C'est la condition naturelle de l'homme, le naufragé de l'espace sans limites dans la prison sans murailles de l'île inconnue " ainsi que le note Louis Marin (Le Portrait du roi, Les éditions de Minuit, 1981, p.288). L'artiste de La Dame anticipant ce que Blaise Pascal écrira dans l'une de ses Pensées (11-194) que cite Louis Marin : " Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j'ignore le plus est cette mort que je ne saurais éviter."

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Galli Marika. "Conceptions diététiques anciennes et appétits charnels : effets de la nourriture sur la sphère sexuelle". In: Seizième Siècle, N°7, 2011. pp. 99-110.
http://cour-de-france.fr/article3311.html

 

 

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