PAVIE 1

 

 

 

L'étendard à la main ô déesse aux yeux pers
Etonnamment parée pour la danse macabre

Trouveras-tu enfin au belliciste bal
O Pallas-Athéna à qui Mars a souri
Une vengeance heureuse aux peurs continentales
Comptant que huit et cinq signifieront bonheur
Hélène renaissante aux libres et longs cheveux
Eternelle étincelle aux trahisons tramées
Raison sagesse ayant de tes yeux la pâleur

 

http://www.neomillenium.org/htm/lic.htm

http://sarah.vanden.free.fr/pages/toucher.html

C'est un fait d'expérience sans cesse rééprouvé, inépuisable, lancinant : la peinture, qui n'a pas de coulisses, qui montre tout, tout en même temps, sur une même superficie - la peinture est douée d'une étrange et formidable capacité de dissimulation …
Le nombre de choses que nous ne distinguons pas dans la peinture est confondant.

Georges Didi-Huberman, Devant l'image, Editions de Minuit, 1990

 

Cette tapisserie illustre bien le sens du toucher, mais, avouons-le, elle apparaît différente des cinq autres. Tous les éléments communs sont présents, à l'exception de la Suivante, mais comme dégradés. L'île y est plus petite car la plongée est moins prononcée ; les arbres y poussent aux bords extrêmes ; sa faune et sa flore sont excessivement réduites : seulement deux lapins devant et derrière le Lion ; l'espoir n'est plus d'engendrer le futur roi de France. L'impression initiale qui s'en dégage pour qui la découvre pour la première fois est son caractère " glacial ". " C'est une tapisserie tissée contre quelqu'un ! Une provocation ! " ai-je entendu dire dans la rotonde de Cluny.
Pour sa part, George Sand écrivait dans son Journal d'un voyageur pendant la guerre de 1870 : " Dans un des tableaux, la dame prend des bijoux dans une cassette ; dans un autre, elle joue de l'orgue ; dans un troisième, elle va en guerre, portant un étendard aux plis cassants, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur son train de derrière. "

 

Cette tapisserie d'après-Pavie a été composée autour d'au moins trois intentions :
- la dérision : se moquer de François 1er, vaincu et prisonnier
- la transgression : un homme, le Connétable Charles de Bourbon, "devient" une femme, sa belle-mère, Anne de France, dame de Beaujeu
- la transfiguration : une princesse, Anne de Beaujeu, "devient" la déesse Athéna chargée de tous ses attributs, de toutes ses attributions

 

La Dame

Rememorez que faictz victorieux
Font vivre l'homme en memoire eternelle !
Jean Marot, Le Voyage de Venise

 

La Dame y est plus grande, plus noble, plus altière. Elle tient fermement dans sa main droite une lance - étendard, ce qu'elle ne fait nulle part ailleurs, laissant ce soin aux animaux tenants d'armoiries. (En anglais, Henry VIII aurait dit gaillardement : she shakes a spear , elle secoue la lance. Les armes familiales du poète-dramaturge anglais étaient un faucon dressé tenant une lance dont la symbolique masculine paternelle est explicite). De l'autre, elle touche tendrement la corne spiralée de la Licorne à qui elle tourne pourtant le dos. La corne, " bâton de commandement, sceptre, baguette mosaïque… signe de pouvoir d'un seul, de la puissance impartageable comme l'amour " (Bertrand d'Astorg). Sa chevelure opulente, en escalier, tombe dans son dos. Son regard décidé troue l'espace devant elle, les yeux étranges, anormalement agrandis. Son visage au nez busqué ne peut être rapproché des autres visages de la Dame.
Ses vêtements sont somptueux : robe de velours bleu noir doublée d'hermine, à manches courtes, ouverte sur le côté et portée sur une jupe de brocart d'or sur fond bleu sombre ; un diadème, une ceinture et sa chaîne attachée, un collier d'or, parures métalliques et guerrières à l'aspect de chaînes et de leurs maillons.
Elle pourrait être la dixième Preuse de la série qui décore depuis 1411-1416 un mur de la Sala baronale du château de Manta, à Saluzzo dans le Piémont italien que l'artiste a dû voir, une œuvre de Giacomo Jaquerio et des artistes de son atelier.

 

Licorne et Lion

 

Une fois encore, regardons chaque détail attentivement. La Licorne n'a pas la même morphologie que ses consœurs : les oreilles sont différentes, son corps n'est plus lisse et souple, mais couvert de longs poils. Ce n'est pas un cheval comme le voudrait la tradition. Il y a de la chèvre dans cet animal métamorphosé ! Ne serait-ce pas Amalthée, la chèvre qui a nourri Zeus et dont il a donné la peau à sa fille Athéna pour en faire la terrible Egide ( bouclier et/ou tunique) ?

Le Lion a les yeux exorbités, la mâchoire ouverte et pendante, l'air souffreteux ; sa tête s'avère laide. Tous les commentateurs de cette tapisserie ont noté son " visage humain " ! Qui ne reconnaîtrait point dans la tête de ce Lion au regard de connivence posé sur nous la caricature même du visage de Charles Quint ? La ressemblance est frappante, n'est-ce pas Bernard Van Orley ! N'est-ce pas Lucas Horenbout ! N'est-ce pas Le Titien ! Ne pas pouvoir, ou vouloir reconnaître Charles Quint dans ce lion est refuser frileusement de comprendre La Dame. Ce lion de Pavie porte la barbe comme la portait Charles Quint ; les autres lions n'ont pas les prémices d'une barbe sur les joues comme ici. De plus, il est le seul lion à être assis les quatre pattes touchant le sol, dans 'la position assise' de Charles Quint sur le tableau du Titien, portant un écu de forme dite allemande.

Lucas Horenbout, v. 1525-1530, British Museum.

L'ambassadeur vénitien Federico Badoaro écrit en 1557 : "Sa majesté Impériale a le front large, les yeux bleus et d'une expression énergique, le nez aquilin et un peu de travers, la mâchoire inférieure longue et large, ce qui l'empêche de joindre les dents, et fait qu'on entend pas bien la fin de ses paroles. Ses dents de devant sont peu nombreuses et cariées ; son teint est beau ; sa barbe est courte, hérissée et blanche." Max von Boehn écrit : "Sa laideur la plus grande ce fut la bouche, car les dents d'en bas ne correspondaient pas à celles d'en haut, et elles ne se rencontraient jamais, et il en résultait deux maux : le premier, d'avoir une façon de parler fort dure, dont les mots semblaient dits par des lèvres de cheval ; et l'autre, de ne pas bien mâcher ce qu'il mangeait, ni bien digérer, ce dont il soulait tomber malade."


Ce lion est anormalement velu. Cette crinière très différente de celle des autres lions de La Dame, trop abondante et trop bouclée pour être celle d'un lion, regardons-la comme l'évocation de la Toison d'Or, de ce collier que Charles Quint porte au cou chez Le Titien pour rendre un culte à l'ordre de chevalerie que son ancêtre bourguignon, Philippe III le Bon, duc de Bourgogne (1419-1467), avait créé à Bruges le 10 Janvier 1430, à l'occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal, dans le dessein entre autre d'unifier la noblesse autour de lui, et qui devint un ordre autrichien puis aussi espagnol.

Le Titien - Charles Quint - 1548 - Pinacothèque - Munich


Pavie

Le lys s'installa sur la rive du Tessin, mais le courant emporta la rive, et le lys avec elle.
Léonard de Vinci, Maximes, fables & devinettes, Arléa, 2001, traduction de Christophe Mileschi


Pourquoi croyez-vous que je date tout ce que je fais ? C'est qu'il ne suffit pas de connaître les œuvres d'un artiste. Il faut aussi savoir quand il les faisait, pourquoi, comment, dans quelle circonstance
Pablo Picasso, Conversations avec Brassaï, 6 Décembre 1943

 

La capture de François Ier à Pavie

Tapisserie du XVIème siècle fabriquée à Bruxelles d'après un carton de Bernard van Orley - Naples - musée Capodimonte.

La Bataille de Pavie, Nicolas Spinosa, Emmanuel Coquery, Marina Santucci, et al., Collection Catalogue Exposition, Editeur RMN Réunion des Musées Nationaux, 1999.

Triomphes de Charles Quint
Commandé par Philippe II d'Espagne à Giulio Clovio
Bibliothèque de l'Escurial

Tous les animaux, " chasseurs " (un loup, deux panthères) ou de Cour (deux singes), sont entravés ou portent des colliers de contrainte, alors qu'ils sont libres sur les autres pièces. Dans le ciel, le faucon poursuit sa chasse face à une héronne qui paraît " s'offrir ", mais attention, le bec est pointu et les griffes acérées !

Alors, qu'en déduire ? Ceci : cette tapisserie du Toucher n°2 n'a pas pu être conçue avant 1525, date de la défaite de François 1er à Pavie. Le 24 Février 1515, la veille du 25è anniversaire de Charles Quint. Quelle jeunesse !

En effet, je pense que cette tapisserie relate, au second degré, le conflit entre François 1er d'un côté, Henry VIII, Charles Quint et le Connétable de Bourbon (Charles III, 1490-1527) de l'autre. Les animaux entravés symbolisent la captivité de François 1er puis celle de ses deux enfants, François le Dauphin et son jeune frère Henry (le futur Henry II) qu'il avait livrés, assez veulement, à Charles Quint, afin d'obtenir sa propre liberté. Châtiment divin sans doute aucun, pleinement mérité, punissant la transgression royale, pense-t-on alors dans certains milieux.

Livré à ses instincts que symbolisent les deux singes, François 1er a plongé son royaume dans le désarroi et la menace d'invasion et d'annexion. Que la justice humaine, après la divine, œuvre à l'ombre du démonologique Marteau des Sorcières des deux inquisiteurs dominicains Jakob Sprenger et Heinrich Kraemer !

Ces animaux prisonniers sont autant d'insultes à l'adresse de François 1er. Ainsi les deux panthères tachetées, symboles dionysiaques car excitables et bondissantes comme une bacchante, qui font face au drapeau : celle de gauche, noire ; celle de droite blanche comme son ancêtre du Bestiaire d'amour de Richard de Fournival du 14ème siècle à la Bibliothèque Municipal de Dijon. Elles déclinent doublement le rébus paon-(à)-terre pour signifier que l'orgueilleux roi est vaincu.

Le loup, tant redouté, grand amateur de chair humaine, animal de Satan nuisible et cruel, est enchaîné. La Bible n'a pas bonne opinion du loup. L'Ecclésiastique (13.21) l'éloigne de l'agneau comme le pécheur ne fréquente point le juste (Comme le loup n'a jamais de commerce avec l'agneau, ainsi le pécheur n'en a point avec le juste) ; Ezéchiel (22.27) et Jérémie (5.6) compare les actes des magistrats et des princes rapaces à son comportement cruel ; Matthieu (7.15) et Actes (20.29) l'humanisent en un barbare sans foi ni loi, faux prophète et séducteur.

 

D'Agrippa d'Aubigné, quelques vers extraits des Tragiques, édités en 1616, qui évoquent non François 1er, mais ses successeurs pendant les Guerres de religion...

Les Valois
François Ier : né en 1494 - mort en 1547 - Roi en 1515
Henri II : né en 1518 - mort en 1559 - Roi en 1547
Francois II : né en 1543 - mort en 1560 - Roi en 1559
Charles IX : né en 1550 - mort en 1574 - Roi en 1560
Henri III : né en 1551 - mort en 1589 - Roi en 1574

Les Bourbons
Henri IV : né en 1553 - mort en 1610 - Roi en 1589
Louis XIII : né en 1601 - mort en 1643 - Roi en 1610

Les Rois, qui sont du peuple et les Rois et les peres,
Du troupeau domesticq sont les loups sanguinaires
Misères (vers 197-198)

Nos princes mignons
Qui ont beaucoup du singe et fort peu des lions
Princes (vers 295-296)

Ce Roy donc n'est plus Roy, mais monstrueuse beste
Princes (vers 485)

Les poëtes ont feint que leur feinct Jupiter
Estant venu du ciel les hommes visiter,
Punit un Lycaon mangeur d'homme, exécrable,
En le changeant en loup à sa tragique table.
La Chambre Dorée (vers 187-190)

 

Cette tapisserie est à l'opposé des récits post-Pavie qui, relatant la bataille au cours de laquelle le roi fut blessé et en grand danger, avaient tenté une identification christique…

Pavie

Charles Quint

Henry VIII

 

La conclusion de l'étude de Pierre Pradel : Les autographes de Jean Perréal (in Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1963, tome 121, pp. 165-166)

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1963_num_121_1_449654

peut nous aider à trouver au moins un motif, une désillusion certaine qui aurait poussé en 1525 Jean Perréal à créer Pavie : Le " titre même de peintre s'espacera d'ailleurs peu à peu dans les textes mentionnant Perréal, laissant place au qualificatif plus sonore et plus creux de " contrerolleur " qui prévaudra sous le règne de François 1er.
Peut-être nous sera-t-il permis de connaître un jour l'exacte portée de cette fonction qui témoigne d'aspirations très nettes, quels que soient les effets qui en résultèrent. Il reste en tout cas à Perréal l'incontestable honneur d'avoir voulu hausser la condition de l'artiste en France et d'avoir recherché auprès de Marguerite d'Autriche et à la Cour de France une sorte de contrôle général des Arts. Il semble qu'il fut dépassé par les événements. L'idée ne sera pas perdue ; mais c'est à des Italiens que François 1er confiera la fonction et il faudra attendre le règne de Louis XIV pour voir s'établir cette gérance de l'art officiel dont Perréal avait rêvé à son profit dès les premières années du XVIè siècle. "

Antoine Le Viste avait peut-être aussi à se plaindre des emprunts forcés destinés à couvrir les frais de guerre et d'élection impériale.

 

Gilbert Jacqueton, La politique extérieure de Louise de Savoie ; relations diplomatiques de la France et de l'Angleterre pendant la captivité de François Ier (1525-1526), Paris, E. Bouillon, 1892.
http://www.archive.org/details/lapolitiqueextr00jacqgoog

 

En ces temps, les panthères étaient représentées tachetées de différentes couleurs.

Barthélemy l'Anglais - Livre des Propriétés des Choses - enluminé par Perrin Remiet
2nde moitié du 14è - BNF - fr. 216 fol. 283

Richard de Fournival - Bestiaire d'amour - début du 14è.s.
BM Dijon - ms. 526, f. 24v
Panthère médiévale au corps ocellé de taches de diverses couleurs

Grotte Chauvet - Panneau de la panthère

Le collier que portent chacune des deux panthères de la tapisserie Pavie et auquel peut être attachée une corde fait-il allusion à ces vers extraits du Chant XVI de L'Enfer de Dante, vers 106-108 ?

Io avea una corda intorno cinta,
e con essa pensai alcuna volta
prender la lonza a la pelle dipinta.
J'avais une corde autour de la ceinture,
Avec laquelle je pensai un moment
Prendre la lonce à la peau tachetée.

 

Cette corde peut être :
- celle de l'ordre de Saint François auquel Dante pouvait appartenir
- l'allégorie de la vertu opposée à la 'lonce' = la 'panthère', c'est-à-dire la 'luxure'
- le symbole de la 'vertu' opposée à la 'fraude', représentée dans L'Enfer de Dante par Géryon, dont elle contrôle les mouvements ; elle représenterait alors les vertus comme 'justice' et 'vérité'.

Cinq animaux dépeignent François 1er en sa geôle madrilène, quand un seul aurait sans doute suffi. Est-ce l'image de l'Hydre que Perréal voulait soumettre à la contemplation ? Figure condamnable du multiple qui s'oppose à l'Unique du désir unitaire. Non pas le double spéculaire comme l'Antéchrist, mais sa multiplication, sa prolifération dangereuse. Le dragon aux sept têtes de l'Apocalypse et le monstre des légendes antiques et païennes comme l'Hydre de Lerne. C'est l'appellation appliquée à l'Hérésie, c'est le nid de vipereaux mis au monde par une seule vipère, c'est Lucifer (ou le "Grand Fou luthérien" pour Thomas Murner vitupérant Martin Luther en 1522) crachant une grande quantité de diablotins. C'est la moderne cellule cancéreuse qui prolifère et tue.
Jean Perréal, plutôt que la mort, semble avoir choisi la moquerie acerbe, l'ironie sarcastique pour condamner François 1er, donnant à Anne de France les armes qu'utilisa Héraclès pour vaincre l'Hydre de Lerne, le glaive tranchant et flambeau purificateur, soit ici la corne de la licorne acérée et l'étendard flamboyant.

 

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Un exemple plus tardif

Richelieu ôtant les chenilles d'une fleur de lys
Jean Ganière - vers 1637-1638

En ces années, la France était en pleine guerre de Trente Ans.
La France (la fleur de lys) combattait l'Espagne (le lion) et le Saint-Empire romain germanique (l'aigle), attachés au même poteau car dirigés par la même dynastie, les Habsbourg.
http://cardinalderichelieu.forumactif.com/t155-gravure-de-richelieu


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La présence symétrique de deux gallinacés de la famille Phasianidae, un faisan et une perdrix, poursuit l'ironie et la critique des agissements de François 1er.
La double étymologie du terme " gallinacé " (latin gallinaceus de l'époque impériale substantivation de gallus, coq, dérivé de gallina, poule) permet aussi de lire l'ironie envers François 1er :
- éthnonyme gaulois rattaché à un étymon indo-européen commun *gal (" pouvoir, puissant ") qui donne aussi, en latin, via le grec ancien Galatae (" Galates ") et Galatia (" Galatie "), Galatea (" Galatée "), Celtae (" Celtes "), Celtiber (" celtibère "), et, via l'hébreu et le philistin, Goliath (" Goliath ").
- du grec ancien Gállos, proprement " castré ".
Le nom latin de Galli, pluriel de Gallus, habitants de la Gallia " Gaule ", a été associé à la Renaissance à son homophone gallus " coq ", devenu ainsi l'animal emblématique de la France.


La symbolique de la perdrix se situe dans le registre de " la chute " : la tradition chrétienne décèle en elle l'incarnation du démon qui promeut tentation et perdition, luxure, lascivité et lubricité.

Le regard justicier de la perdrix

Dans son tableau de 1565, La Chute d'Icare (Musée des Beaux-Arts - Bruxelles), Pieter Bruegel l'Ancien convoque à l'endroit même de la noyade une perdrix perchée sur une branche, allusion métaphorique à la mythologie grecque : au cours des funérailles d'Icare, une perdrix vint railler Dédale et troubler de son chant, sa douleur.

En effet, à Athènes, Dédale s'était chargé, à la demande de sa sœur Perdix, de la formation de son neveu Talos (appelé aussi Kalos, Circinos, Perdrix, Tantale). Comme Talos avait inventé tout seul la roue du potier, la scie et le compas, Dédale, jaloux, précipita son élève du haut de l'Acropole en prétendant une chute accidentelle. Au terme de sa chute, Athéna métamorphosa en perdrix le jeune homme qui resta boiteux.

Talos-Tantale, celui qui "boite et titube", comme Héphaïstos précipité du haut de l'Olympe par sa mère Héra qui le trouve laid le jour de sa naissance, et qui épouse Aphrodite à qui la perdrix est consacrée. Et la sœur de Dédale s'appelle Perdix. Et la perdrix mâle claudique dans sa danse d'amour. Comme Daedalion, roi de Trachis, qui éperdu de douleur après la mort de sa fille Chioné, se jette du haut du Parnasse et qu'Apollon transforme en épervier : perdikothéras, " le chasseur de perdrix " et kirkos, " le tournoyant ".

Ovide, Métamorphoses, VIII, 183-259.
http://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met08/M-08-152-259.htm
Ovide, Métamorphoses, XI, 291-345
http://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met11/Met11-194-409.htm

Voir Michèle Dancourt, Dédale et Icare, métamorphose d'un mythe, CNRS, 2002.

" Cependant, Dédale qui s'était fait admirer par l'excellence de son art fut exilé par les juges de l'Aréopage en punition d'un meurtre qu'il avait commis: en voici le sujet. Dédale avait un neveu appelé Talos, fils de sa sœur, et qui n'était encore qu'un enfant lorsqu'il fut mis sous sa discipline. L'écolier devint plus habile que le maître ; il inventa, pour son coup d'essai, la roue dont se servent les potiers de terre. Ayant ensuite rencontré la mâchoire d'un serpent et s'en étant servi pour couper un petit morceau de bois, il tâcha d'imiter avec le fer l'âpreté des dents de cet animal. C'est ainsi qu'il donna aux gens de sa profession la scie qui est un de leurs instruments les plus utiles. Enfin, c'est de lui que nous vient le tour et quantité d'autres inventions d'un grand usage dans les arts mécaniques. Dédale porta lui-même envie à son neveu et craignant que sa réputation ne s'élevât au-dessus de la sienne, il s'en défit par trahison. Mais il fut découvert pendant qu'il enterrait ce corps et ayant été interrogé sur ce qu'il faisait, il répondit qu'il enterrait un serpent. Il y a lieu de remarquer ici que le même animal qui avait donné occasion à ce jeune homme d'inventer la scie, servit aussi à déceler l'auteur de sa mort. Au reste, Dédale accusé de ce meurtre devant les juges de l'Aréopage et condamné par eux, s'enfuit d'abord dans un bourg de l'Attique dont les habitants retiennent encore à présent le nom de Dédalides : il se retira ensuite dans l'île de Crète où sa grande habileté lui acquit bientôt l'amitié du roi Minos. "
Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 76, 5.

 

 

Illustration des Métamorphoses d'Ovide - Venise - 1522

Ovide - Métamorphose de Perdix (VIII, 236-259).

Hunc miseri tumulo ponentem corpora nati
garrula limoso prospexit ab elice perdix
et plausit pennis testataque gaudia cantu est ;
unica tunc uolucris nec uisa prioribus annis,
factaque nuper auis longum tibi, Daedale, crimen.

Pendant que Dédale mettait au tombeau le corps de son malheureux fils,
une perdrix bavarde l'observa depuis une rigole boueuse,
elle applaudit en battant des ailes et témoigna sa joie par son chant.
Elle était alors seule de son espèce, avant on ne l'avait jamais vue.
Cette récente métamorphose était pour toi, Dédale, un reproche perpétuel.

(Traduction de A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2007)

 

http://bruegel.pieter.free.fr/icare.htm

La présence d'une perdrix dans cette tapisserie évoque-t-elle la " chute " de François 1er ou sa grave maladie qui faillit l'emporter dans sa prison madrilène ?

La perdrix


— Après les Grecs (Physiologus, Hippolyte, Origène) et les Latins (Jérôme, Filastre de Brescia, Ambroise, Chromace d'Aquilée), Jérémie (17, 9-11) parle ainsi de la perdrix :

" Le cœur est tortueux par-dessus tout, et il est méchant : Qui peut le connaître ?
Moi, l'éternel, j'éprouve le cœur, je sonde les reins, Pour rendre à chacun selon ses
voies, Selon le fruit de ses œuvres
Comme une perdrix qui couve des œufs qu'elle n'a point pondus, Tel est celui qui acquiert des richesses injustement ; Au milieu de ses jours il doit les quitter, Et à la fin il n'est qu'un insensé. "

Saint Augustin (354-430) reçoit ce symbole du mal, bien utile dans sa lutte contre l'hérésie, dans une tradition déjà généralisée. Interprète la perdrix comme la figure du diable, il dit que la perdrix est un animal querelleux et qui aime la discorde. Dans son Traité des hérétiques, il lui compare les hérétiques qui aiment à contester, et qui veulent l'emporter dans la dispute pour séduire les simples.

" Ô Lecteur, considère diligemment ces paroles de saint Paul, Ismaël, qui était né selon la chair, persécutait Isaac né selon l'Esprit. Ainsi est-ce maintenant.
Les charnels persécutent les spirituels, et ne peut être fait autrement. Car tout ainsi que Isaac, en tant qu'il était le plus jeune, était aussi le plus faible, et ne pouvait persécuter Ismaël : ainsi maintenant les Chrétiens, pour ce qu'ils sont nés après les Antéchrists, et sont les plus faibles, et imbéciles, ne sauraient persécuter l'Antéchrist.
Et ceci a été signifié par beaucoup d'autres exemples : car Abel n'a point persécuté Caïn, ni Noé les Géants, ni Loth les Sodomites, ni David Saül, ni les prophètes les faux Prophètes, ni Christ, ou les Apôtres, les Scribes et Pharisiens : mais tout au contraire. Que si aucuns d'eux l'eussent pu faire, toutefois si ne l'ont-ils pas fait. Comme David, qui alors que Saül le persécutait (comme une puce, ou comme une perdrix par les montagnes) et ayant trouvé Saül une fois, voire deux, destitué de toute aide, le pouvait facilement occir, mais il ne voulut pas : ainsi les bons aujourd'hui sont comme une puce, laquelle les méchants persécutent. Et s'il advient quelquefois que les bons puissent nuire aux méchants, tant s'en faut qu'ils leur nuisent, que même ils leur profitent, et cherchent leur salut : et ont appris cela de David leur père, comme les autres ont appris de Saül leur père, de nuire à ceux, desquels ils ont reçu des biens. Tu as ici les signes, et marques des bons, et des mauvais. "

Isidore de Séville (v. 560-636) écrit à son égard : avis dolosa atque immunda (Or. 12, 7)

— Pour Horapollo, le couple de perdrix désigne la pédérastie dans son livre d'emblèmes édité à Venise en 1505.

Le Physiologus (bestiaire chrétien de l'antiquité) comparait l'ardeur des perdrix à voler les œufs d'autres oiseaux au zèle de l'Eglise.

— Le récit d'Ambroise sur le vol de l'œuf par la perdrix (Hexaemeron, VI, 3, 13) partage avec la notice 18 du Physiologus le même verset biblique et la même interprétation allégorique.
La perdrix de la première collection grecque réapparaît sous les mêmes traits dans la deuxième collection, à la différence qu'elle y vole des œufs en bonne mère, pour la bonne cause, ressortant victorieuse d'un combat contre la vraie mère qui réclame ses petits. Ici, l'exégète renverse la morale en faveur de cette audacieuse perdrix par l'exhortation qu'il adresse au lecteur chrétien :

" Toi aussi, homme spirituel, lorsque tu as fait beaucoup d'aumônes, ne t'en satisfais pas, dit-il, et cours vite chercher d'autres commandements et remplis bien ton nid, autrement dit ton coeur, et durcis ta confrontation avec les puissances adverses. À l'instar de la perdrix, qui tient bon dans son propre nid et refuse de rendre les œufs qu'elle a volés, tiens bon, toi aussi, homme spirituel, dans ta foi, et ne restitue pas les œufs que tu as soustrais au Diable, autrement dit les commandements de Dieu, et ne te laisse pas dominer par les puissances adverses. "

 

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Le faisan, en symétrie, équilibre la composition faunistique et apporte le contre-point lumineux que la mythologie extrême-orientale lui accorde en l'unissant aux thèmes de l'harmonie et de la liberté. Est-il un rappel du Banquet du Faisan tenu à Lille en 1454 à la cour de Philippe le Bon (encore lui !), duc de Bourgogne, de Brabant et de Lothier, comte de Flandre, d'Artois et de Hainaut ? C'est sur le faisan, oiseau supposé originaire d'Asie Mineure, que les nombreux convives ont fait vœu de partir en Croisade contre les Turcs qui ont pris Constantinople en 1453. S'agit-il, en 1525, de se mobiliser contre " l'ennemi " qui a conduit le royaume au désastre de Pavie ?

Charles V et ses ennemis, gravure de Martin von Heemskerck, dessinée par Julio Clovio, tirée de Divi Caroli V Victoriae (Les Triomphes de Charles Quint), 1556, Warburg Institute :
Une parmi les 12 gravures célébrant les victoires de Charles Quint les résume toutes :

- au centre : Charles Quint entre les deux colonnes de son emblème, tenant le glaive et le globe
- à gauche : François 1er, le pape Clément VII, et le sultan Soliman
- à droite : Jean Frédéric, électeur de Saxe, Philippe, landgrave de Hesse et Guillaume, duc de Clèves.

Tous attachés et tenus " en laisse " au bec de l'aigle impéria

Le faisan à droite d'Anne-Athéna (le côté béni du dieu) et du Lion-soleil ; la perdrix, à gauche, sinistre position à senestre.

 

 

Les années 1521-1525 sont des années difficiles. Philippe Hamon (L'Argent du roi, les finances sous François 1er) écrit pages 131-133 : " De 1521 à 1525, la monarchie française fait collection d'échecs dans la région [le Milanais]. Cette conjoncture militaro-financière dramatique s'inscrit dans un contexte de particulière tension pour le royaume. Elle correspond tout d'abord à la fin des guerres d'Italie au sens traditionnel : il faut d'adapter aux nouvelles conditions géopolitiques qui découlent de l'édification de 'l'empire' de Charles Quint. A l'intérieur, le climat politique n'est pas bon : difficultés avec le Parlement de Paris, inquiétude des officiers de finance, 'trahison' du connétable et traumatisme du roi prisonnier. Enfin c'est déjà le commencement de la fin - ou du moins la fin du commencement - pour le 'beau 16ème siècle'. L'équilibre entre prix et salaires se rompt et dans les grands terroirs céréaliers, un tassement de production commence à se manifester. Alors que la crise frumentaire menace, en Bretagne et en pays de Caux comme à Paris, la peste fait un noir retour en 1522. " Soit " vague pestueuse et retournement de conjoncture, hausse des dépenses monarchiques, crise politique, défaites militaires et capture du roi. " En résumé : " la 'crise' des années 1521-1525, avec ses prolongements jusqu'à la Paix des Dames, est sûrement la plus rude que traverse la monarchie entre régence des Beaujeu et guerres de religion. "

«  Une fois de retour, le joyeux viveur tombe le masque, et la grogne parlementaire doit baisser le ton. Un lit de justice, un arrêt du Conseil du roi, L'arrestation de quelques contribuables en colère, la mise à l'écart de quatre robins acrimonieux, et la partie de bras de fer est gagnée. La contestation qui avait sévi pendant la régence de Louise de Savoie n'est bientôt plus qu'un souvenir. Le Roi est là. 
« L'opération le plus difficile semble avoir été le sauvetage des humanistes et réformistes religieux poursuivis par le Parlement.» (Gilbert Gadoffre, La Révolution culturelle dans la France des Humanistes, Droz, 1997, p.173) (entre autres Louis Berquin, Pierre Toussaint, Jacques Lefèvre d'Etaples, Cornelius Agrippa, Gérard Roussel, Michel d'Arande, Etienne Dolet, Clément Marot)
« De sa prison madrilène, François 1er a eu vent de cette chasse aux sorcières et, à peine libéré, il envoie un message au Parlement dès Avril 1526, interdisant tout procès de doctrine en son absence, menaçant les juges de leur faire rendre des comptes dès son retour. »
Mais le cas Louis Berquin fut un « échec au roi ». Après la condamnation au bûcher de Berquin, « François 1er n'hésitera plus à s'en prendre aux citadelles de résistance passive qu'il n'avait attaquées jusque-là que de biais : le Parlement et l'Université. »

 

Pour Denis Crouzet aussi (La Genèse de la Réforme française, Sédès, 1996, pp.170-175), l'année 1525 est " une année de mutation dans le rapport de forces ". Il relève deux facteurs " de raidissement " :

1- la défaite de Pavie " qui tend à être perçue comme un châtiment divin ", en particulier de l'hérésie et de ceux qui la permettent, et qui " a des conséquences immédiates. Elle met les tenants de la réaction religieuse en position de force " qui lancent " une offensive antiluthérienne et gallicane ", rencontrant positivement " la première préoccupation de la cour souveraine [qui] est la restauration des libertés de l'Eglise gallicane, suivie par l'éradication de la doctrine luthérienne. " Antoine Le Viste est l'un des rédacteurs des 33 articles de la Remontrance adressée à Louise de Savoie le 10 Avril 1525, dont les cinq premiers concernent la religion, avant de faire feu sur l'ensemble de la politique royale : le Concordat, le désordre des finances, la vénalité des offices, dont le responsable serait François 1er lui-même !. " Les traditionalistes profitent de l'absence du roi pour pousser en avant ce qui est leur tactique d'origine : réaliser l'amalgame entre luthérisme, érasmisme et biblisme " qui rejoint des textes polémiques en français comme Le Blason des heretiques de Pierre Gringore (1524), Le Sermon de charité de Thomas Illyricus (1525) ou La Déploration de l'Eglise militante de Jehan Bouchet (1512, réédité en 1525).

2- la guerre des Paysans qui débute en Allemagne en mai 1524 pour s'achever par la défaite de Frankenhausen le 15 mai 1525 : elle " ne touche pas le royaume de France, mais elle est sur sa périphérie, …sur les confins de la Franche-Comté " où des abbayes sont dévastées. " Des bandes paysannes sont écrasées sur la fin juillet 1525 à Villersexel … Mais surtout, il y a la guerre des Rustauds alsaciens, dont les événements sont vite connus dans la capitale par l'impression d'une grande relation historique, une manière d'épopée biblico-homérique rédigée par un proche du duc Antoine de Lorraine " que reprendra une chanson parisienne de 1525 qui " fait allusion à la guerre des Paysans et aux affaires de Meaux pour attaquer sans nuances tous ceux qui ont été séduits par un 'fantôme diabolique.' "
Ainsi s'explique la poursuite de la répression contre les 'hérétiques' de toutes sortes. La 'seconde affaire Berquin' début 1526 promeut la tension entre le pouvoir royal et le Parlement à son paroxysme. François 1er intervient de sa prison madrilène. " Son retour à Paris change la face de l'histoire. "

Dans les années qui voient la création de La Dame et surtout dans l'après-Pavie, une forte angoisse eschatologique face à la mort et à l'imminence du Jugement dernier invite puissamment, des deux côtés des camps chrétiens occidentaux, à la participation salvatrice au combat du Bien contre le Mal. Pour un fidèle de l'Eglise Catholique Romaine qu'Antoine Le Viste semble être, " la certitude de participer au combat ultime contre les agents de Satan, l'assurance de 'faire' ou promouvoir son salut par la violence et l'exclusive permettent de refonder une conscience tranquillisée, d'évacuer l'angoisse ou de la sublimer " (Denis Crouzet, L'Histoire tout feu tout flamme, Albin Michel, 2004).

Faut-il suivre C.A Mayer et D . Bentley-Cranch (Florimond Robertet, homme d'Etat français, Ed. Champion, 1994) quand ils écrivent que " pour comprendre la période qui suit la défaite de Pavie et la captivité du roi il faut d'abord se défaire d'une légende souvent répétée, à savoir que la Sorbonne et le Parlement de Paris prirent toutes les mesures possibles pour sauvegarder la France et pour assurer la mise en liberté du roi. Il n'en est rien. Au contraire ces deux corps semblent avoir été plus que contents non seulement de la captivité de François 1er mais de l'absence à Lyon de la Cour et de Marguerite d'Angoulême, ce qui leur permit de frapper ceux que le roi et sa sœur avaient toujours protégés, les novateurs de Meaux, Louis de Berquin et Clément Marot. La politique, l'ordre du royaume et surtout les affaires étrangères furent menés par Louise de Savoie, Duprat et surtout par Robertet " (p. 79).
Pour ce qui est de la défense du territoire, je pense qu'Antoine Le Viste fit de son mieux pour en maintenir l'intégrité. Pour ce qui concerne la captivité de François 1er, il peut paraître vraisemblable (et la tapisserie Pavie le prouve) que beaucoup en France la voyait d'un 'bon œil', en ce qu'elle les laissait libres de s'attaquer aux 'hérétiques' et aux 'responsables' des malheurs du royaume. Le discours tenu par Charles Guillard à François 1er lors du Lit de Justice dès son retour de prison en dessine les fondements.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Lit_de_justice (cliquer sur l'image pour l'agrandir)

http://fr.wikipedia.org/wiki/Parlement_de_Paris

Quant à l'alliance franco-anglaise recherchée par Louise de Savoie, Duprat et Robertet (peut-être suggérée par la lettre écrite de Rome le 8 Mars 1525 par Lodovico de Canossa, évêque de Bayeux), elle n'est certes pas celle exposée dans Pavie où Charles Quint et le Connétable de Bourbon côtoient Henry VIII.
Le faisan rappelle aussi l'ambassade française qui fut envoyée auprès du sultan Suleiman, certainement pour demander aide. En 1526, Le Magnifique répondit à François 1er en ces termes : " Il n'est pas étonnant que des empereurs soient défaits et deviennent prisonniers. Prenez donc courage et ne vous laissez pas abattre. Nuit et jour notre cheval est sellé et notre sabre est ceint. Que Dieu très-haut facilite le bien ! "

 

Le livre de Denis CROUZET, Charles de Bourbon, connétable de France, Fayard, 2003, que j'ai lu en Septembre 2008, me conforte dans la lecture que je fais de la tapisserie Pavie.

En 1504/1505, Anne de Bourbon offre à sa fille Suzanne, peu avant son mariage avec Charles de Montpensier, un ouvrage manuscrit orné de miniatures attribuées à Jean Bourdichon, les Enseignements moraux, suivis de l'Extraict d'une Epistre consolatoire adressée à Katherine de Neufville, dame de Frène, relative à la mort de son fils unique.
Denis Crouzet écrit à ce sujet, page 469 : " Il se peut que le genre consolatoire n'ai été, de la part d'Anne de Beaujeu, que le moyen de développer un discours politique ou, plus précisément, de structurer les rudiments d'une culture défensive pour le lignage auquel elle appartenait et que sa fille et son gendre se devaient de maintenir au plus haut degré d'honneur et de puissance, envers et contre toutes les menaces possibles. " Et page 472 : " La haine, quoi qu'il en soit, fait partie d'une réalité des rapports sociochevaleresques qui s'établissent dans les temps de guerre, et il faut penser que la duchesse Anne de Bourbon, par-delà la dimension consolatoire de son écriture, voulut signifier symboliquement qu'il est un point au-delà duquel l'honneur nobiliaire implique la résistance à un acte de tyrannie et au-delà duquel la vengeance, la plus obstinée et la plus sanglante même, est la seule voie de restitution de l'honneur. " Et page 477 : " Ne faut-il pas penser que, dans le cadre de la pensée allégorique dominante au tournant de la fin du XVè siècle et du tout début de XVIè siècle, le mari et la femme ne sont que les deux interfaces d'un même désir d'absolu, abnégation et fierté, sacrifice et honneur, raison et volonté ? " Mari et femme, mais aussi belle-mère et gendre par Suzanne interposée !
Ainsi, je pense que la tapisserie Pavie illustre parfaitement ces réflexions de Denis Crouzet. Dans le dessin de l'artiste de La Dame sourdent les notions d'honneur, de fierté et de volonté. Et sous les traits d'Athéna - Anne de Beaujeu, c'est bien Charles de Bourbon qui est convoqué.

 

Il faut lire les pages que Denis Crouzet consacre aux années précédant Pavie (chapitre IV : sur les sentiers de la haine et chapitre V : la vengeance en la mort) pour comprendre que " la guerre fut instrumentalisée comme une vengeance, redonnant une plénitude d'honneur à celui qui en avait été ignominieusement dépouillé. A l'opposé, le déshonneur de François 1er donne lieu à des discours ludiques. " (p.516)
Regardons ainsi la tapisserie Pavie, à l'image de l'Epistre Satiricque, publiée à Anvers en 1527, où, sur le mode ironique, dame Congnoissance tutoie le roi :
Moins que jamais déliberant me suyvre,
En oubliant la foy qu'avois promis
Et le tien sang que en gaige tu as mis,
Trop plus subgect à tes plaisiers complaire…

 

Au lendemain de Pavie, pour en finir au plus vite avec François 1er et avant que Charles Quint ne rétablisse l'empire de Charlemagne, Henry VIII suggère une marche concomitante des différentes armées alliées sur Paris où il recevrait la couronne française comme prévu dans le projet initial. Un autre projet prévoit le démantèlement de la France entre le roi anglais, le duc de Bourbon et François 1er dépouillé pour toujours de sa puissance. Charles Quint demeure plus prudent : il souhaite récupérer la Bourgogne, lieu d'origine de l'ordre de la Toison d'Or, dont l'idéal de 'croisade' est toujours vive devant la poussée ottomane ; il désire aussi, en faisant preuve de clémence, que François 1er libéré devienne son allié contre Soliman.

La tapisserie Pavie peut évoquer la problématique de chacun des protagonistes dans un souci d'apaisement et d'équilibre européen, le royaume de France n'étant pas envahi et dépecé ou encore réuni au royaume d'Angleterre d'Henry VIII après un partage qui donnerait le Dauphiné à Bourbon, la Bourgogne, la Provence et une partie du Languedoc à Charles Quint.

Denis Crouzet note (p.519) que Charles Quint, par un avertissement secret adressé à Charles de Lannoy et à Bourbon, réclame une surveillance rapprochée : le roi de France est 'le principal fruict' de la victoire" : la mort de François 1er en prison jetterait le déshonneur sur l'empereur "aux prétentions universalistes" et sonnerait le glas de la paix universelle.

" A l'intervention militaire impliquant une désagrégation de la structure politique française mais mettant Henri VIII à la tête d'un ensemble territorial puissant, Charles Quint et Mercurino Gattinara préfèrent un traité dont les clauses verraient la remise en liberté du roi de France en échange de concessions radicales alliant à des abandons territoriaux des indemnités pécuniaires considérables, ainsi qu'une restitution au connétable de ses anciens Etats et la cession à ce dernier de la Provence. Une paix entre chrétiens ainsi scellée serait une consécration pour Charles Quint. Elle devrait permettre à l'empereur d'agir dans le sens de son accomplissement messianique : elle lui laisserait les mains libres pour réduire l'hérésie qui montait en force dans les terres d'Empire, réformer l'Eglise romaine, et surtout s'opposer aux Turcs et à leurs progrès toujours plus inquiétants. " (p.527)

Quels étaient les 'projets' de l'artiste et de son commanditaire quant au devenir du royaume de France ?

 


La lance

Détail, toujours… Le roi prisonnier que nargue le blason d'Antoine. Regardons de très près la pointe de la lance ; elle ne ressemble pas à celles des autres tapisseries (exception peut-être du Goût, tapisserie où Mary affirme fermement son pouvoir et de La Vue où elle se marie) ; ici, il s'agit bien de la pars obscena du corps masculin ; une manière de lancer au roi et aux nobles défaillants et battus : " le plus couillu n'est pas celui qui s'en donne l'air " en pensant à la mode des pantalons qui mettaient en exergue les parties viriles de certains hommes. Ou bien encore : " tu l'as dans le cul, François ! " si, bien sûr, l'expression existait en 1525. Opposition extrême, semble-t-il, aux Valois-Angoulême ! Le pamphlet de laine et de soie atteint ici son paroxysme avec ce "doigt d'honneur". Antoine jouait gros s'il était découvert ! Et Jean Perréal itou !
Entre 1525 et 1531, sur des cartons de Bernard Van Orley, furent tissées à Bruxelles sept tapisseries illustrant la bataille de Pavie puis offertes à Charles Quint par les Etats Généraux de Flandre réunis en cette ville. Elles sont actuellement exposées au Musée de Capodimonte de Naples.

 

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"Le 25. Octobre on publia dans Paris les nouvelles de la prise de Milan par le roy. Le Te Deum fut chanté solemnellement à N. D. le mesme jour, & l'on fit des feux de joie par toute la ville. Le lendemain on fit une procession générale, où l'on porta la croix de victoire, de la Ste Chapelle à N. D.
Les ruës estoient tenduës. L'Evesque de Tournai officioit & le parlement assista en robes rouges à la procession, ayant à sa gauche le prevost des marchands, les eschevins, les marchands, archers, arbalestriers & arquebusiers de la ville. Le Dimanche 6. de Novembre il se fit une autre procession où le chapitre de N. D. porta l'image de S. Sebastien; les ruës estoient pareillement tenduës, & le mesme prelat officioit mais l'hostel de ville seul, sans le parlement, assista à la cérémonie.

Une lettre escrite de la Chartreuse de Pavie le 28. Octobre avoit fait esperer aux habitans de Paris que le roy seroit bien-tost maistre de Pavie dont les commandans avoient déja capitulé. Mais si ces nouvelles avoient donné de la joye, celles qu'on receut le 7. de Mars jettérent la consternation dans tous les esprits. On apporta au parlement des lettres de la mere du roy regente du royaume, escrites à S.Just sur Lyon le 4. du mesme mois, par lesquelles elle mandoit la prise du roy & sa détention, & prioit la cour de s'employer à tout ce qu'elle jugeroit necessaire pour le bien & la conservation du royaume.

Aussi-tost le parlement ayant fait venir l'archevesque d'Aix, le prevost des marchands & les eschevins, & le lieutenant criminel, ordonna que pour la sureté de la ville, on en fermeroit toutes les portes, que tous les ponts en seroient levez, & les clefs portées à l'hostel de ville, excepté des portes S. Antoine, S. Denis, S. Honoré, S. Jacques, & S. Victor, qui demeureroient ouvertes. Mais afin qu'il n'y pust entrer aucunes personnes suspectes, il fut reglé que la garde y seroit faite tour à tour par les presidens & conseillers du parlement, par les officiers de la chambre des comptes, les generaux de justice, & les plus notables bourgeois, qui seroient accompagnez d'un grand nombre d'archers, arbalestriers & arquebusiers de la ville.

Il fut commandé de plus que l'on tendist les chaînes de la riviere, tant au dessus, qu'au dessous de la ville ; que l'on tinst prestes les chaînes des ruës, pour les tendre en cas d'alarme ; que le guet bourgeois fust continué & renforcé ; que les lanternes ci-devant ordonnées fussent remises à chaque maison ; que les portes de la ville fussent ouvertes à six heures du matin & fermées à huit heures du soir ; que les quarteniers en gardassent les clefs ; que le chevalier du guet menast regulierement le guet à cheval toutes les nuits ; enfin que les pescheurs & les basteliers ne passassent personne de nuit par la riviere, & tinssent leurs bateaux enchaînez & cadenassez. Le prevost des marchands & les eschevins eurent bon ordre d'aller loger à l'hostel de ville, & d'y tenir auprès d'eux un bon nombre de gens armez ; pour mettre ordre à tout selon les occurrences.

Pour exciter les autres à faire leur devoir, Jean de Selve premier president, & Antoine le Viste president s'offrirent à monter la garde aux portes, les premiers, dès le lendemain. Il fut enjoint au prevost des marchands & au lieutenant criminel d'envoyer deffendre à tous ceux qui tenoient hostelleries, d'y loger qui que ce fust, sans en avertir la cour, l'archevesque d'Aix, ou le prevost des marchands, & d'ordonner aux quarteniers de sçavoir, chacun en son quartier, combien il y avoit de gens en chaque maison & qui ils estoient, & d'en faire leur rapport chaque jour au prevost des marchands & aux eschevins. Il fut aussi reglé que chacun des commissaires seroit accompagné de dix sergens, pour empescher qu'il n'y eust aucun émeute dans la ville ; & que le prevost & les eschevins feroient mettre en estat l'artillerie de la ville.

L'estat present demandoit qu'il y eust un corps de conseil pour veiller sur les affaires publiques. Le parlement députa pour se trouver à l'assemblée qui se devoit tenir à ce sujet le mesme jour après disner au palais, les presidens, un maistre des requestes, & dix conseillers, & ordonna qu'on y mandast l'évesque de paris ou ses vicaires, le chapitre de N.D. les gens des comptes, le prevost des marchands & les eschevins, les quarteniers avec une douzaine des plus notables bourgeois, & les generaux de la justice.
Enfin il fut advisé que Nicolas d'Origni l'un des conseillers de la couriroit aux convents des Carmes, des Jacobins, des Augustins & des Cordeliers, & aux colleges de l'université, pour faire rolle des religieux & escoliers estrangers qui y estoient, & faire deffense aux prieurs de ces convents & aux principaux des colleges, de laisser partir de la ville, ou de recevoir aucuns estrangers, sans en avertir la cour, l'archevesque d'Aix, ou le prevost des marchands.

Dans l'assemblée qui se tint le mesme jour après disner, on confirma ce qui avoit esté reglé le matin. Jean Morin prevost des marchands adjousta qu'il avoit esté résolu à l'hostel de ville de mettre à chacune des portes qui demeureroient ouvertes, une douzaine d'archers, arlelestriers ou arquebusiers, avec quatre bourgeois, & un ou deux presidens ou conseillers de la cour, ou officiers de la chambre des comtes, & trente ou quarante hommes, qui feroient le tour des murailles pendant la nuit, pour la sureté de la ville. Il fut reglé que l'evesque de Paris ou son vicaire ordonneroient des prieres publiques & des processions pour la delivrance du roy & des autres prisonniers, & pour la conservation du royaume ; & que du parlement, de la chambre des comptes, & de la ville, on choisiroit vingt personnes, qui, à commencer dès le lendemain, s'assembleroient au palis à la chambre du conseil, pour adviser à ce qui seroit le plus convenable pour le bien public ; & qu'on leur mettroit d'abord entre les mains les ordonnances qui avoient esté faites à l'occasion de la derniere descente des Anglois, afin qu'ils y adjoustassent & qu'ils en retranchassent ce qu'ils jugeroient à propos.

On fut d'avis, outre cela, d'envoyer vers le seigneur de Montmorency, pour le prier de venir à Paris & d'y amener quinze ou vingt gentilshommes capables de donner conseil, & avec cela gens d'execution.
Enfin le parlement se chargea d'escrire au duc de Vendosme, au comte de Guise, & au grand senechal de Normandie, qui estoient sur les frontières de Picardie, Normandie, Champagne, & Bourgogne, pour les avertir de toutes les mesures qu'on avoit prises, & les prier de faire sçavoir à la ville, de leur costé, ce qui se passeroit…"

 

Naissance de la nation France

On doit combatre pour vivre franchement
Et que mieulx vault la mort que servitude.
Jean Marot, Le Voyage de Gênes

Une grande et magnifique tapisserie, " pleine d'images tissées ", " aux tons fleuris ", le poïkilos, narrait la lutte des dieux (en particulier d'Athéna et de Zeus, son père) contre les Géants et peut être considérée comme une sorte d'agalma, une offrande précieuse que conservait la péplothèque, après les Grandes Panathénées, la fête nationale de " tous les Athéniens " (entre autres fêtes consacrées à Athéna) et l'exposition pendant quatre ans dans le temple d'Athéna Polias ou dans le Parthénon.
Ce second peplos panathénaïque, ouvrage féminin offert à la déesse tous les quatre ans, voyons-le comme le symbole de l'unité de la cité, un drapeau national qui réclame à chacun de s'en montrer digne.


La tapisserie Pavie s'inscrit dans la continuité de l'intention historique qui a présidé à la conception de La Chasse à la Licorne : la mise en scène de la " Naissance de la nation France " telle que la décrit Colette Beaune dans son important ouvrage (Gallimard, 1985). Nation (natio) et Nature (natura) ont même origine étymologique : le verbe naître. Il s'agit de se construire une 'naissance' qui complèterait la précédente..
Il serait sans aucun doute abusif et a-historique de concevoir ici la naissance de l'incarnation de la France : Marianne par l'association des deux prénoms que la Dame de la tenture a successivement portés, Mary et Anne.
L'anachronisme empêche d'écrire l'équation Mary + Anne = Marianne puisque cette allégorie de la France ne naîtra qu'en 1792 de la contraction de Marie et Anne, les deux prénoms les plus répandus au 18ème siècle. La dévotion rendue à Marie se répercutera sur sa mère, Anne, et fera de ces deux prénoms des prénoms très usités que le 'hasard' de l'Histoire et la 'volonté' d'un artiste réuniront au début du 16ème siècle dans La Dame.

L'allégorie qui marie la Liberté et la République et le nom de Marianne naissent concomitamment en deux lieux différents :
– l'image (dont suivent quelques exemples) est créée pendant la Révolution. Après la proclamation de la République le 22 Septembre 1792, sur proposition de l'abbé Grégoire, la Convention, trois jours plus tard, décide que le nouveau sceau de l'Etat sera une " figure de la liberté " ; il " portera pour type la France sous les traits d'une femme vêtue à l'antique, debout, tenant de la main droite une pique surmonté du bonnet phrygien ou bonnet de la Liberté. "
– le prénom est lancé à l'automne 1792 par une chanson en occitan, La Garisou de Marianno, par le chansonnier Guillaume Lavabre, un cordonnier protestant de Puylaurens, dans le Tarn, qui a choisi les deux prénoms féminins à caractère marial les plus usités au 18ème siècle et les plus communément et pieusement accolés dans cette région méridionale. Une révolution faite par le peuple quelque peu " mariolâtre " !
Mais à la fin de la Révolution, l'accolement de l'allégorie et du prénom n'est pas encore complète car disparaissent dans les Empires et les Restaurations successives, et la République et Marianne entrée dans le combat clandestin de l'opposition et des sociétés secrètes.

 

sceau de la 1ère République
Antoine-Jean Gros (1771-1835)
La République - 1794
Versailles - Musée du Château

 

Eugène Delacroix - La Liberté guidant le peuple - 1830 - Louvre

Marianne révolutionnaire et guerrière (la liberté s'acquiert par les armes) : le bonnet phrygien (porté par les esclaves affranchis en Grèce et à Rome) ou le casque comme Athéna - le faisceau de licteurs - le niveau (de l'égalité) - le drapeau tricolore - une arme : lance ou fusil

Honoré Daumier - La République
1848 - Musée d'Orsay

Armand Cambon - La République - 1848
Musée Ingres - Montauban

Les personnifications renvoyant à la figure maternelle de la "femme - France" et de la "femme - République" sont fixées iconographiquement lors de la révolution de 1848.

Marianne assagie mais vigilante, maternelle et champêtre, voire conservatrice :
A la fois un fond de mythologie antique : bouclier de Minerve - faisceau de l'union - rameau d'olivier de la paix - des végétaux : couronne et gerbe - le drapeau déployé - un rameau (symbole de paix) - l'épée pointe en bas
Et un fond de mythologie catholique : les ailes, le serpent (elle foule aux pieds un serpent symbole de la discorde) - le lion (emblème de la force populaire)

Site sur les timbres-poste Marianne :

http://amisdemarianne.free.fr/timbre-marianne.html

http://www.histoireimage.org/site/rech/resultat.php?mot=marianne&submit=Envoyer

(taper : marianne puis cliquer sur l'image 1)

Pourtant, il est difficile de ne pas reconnaître dans cette Dame fièrement debout le royaume de France au lendemain du désastre de Pavie quand l'ennemi était aux portes même de Paris et le roi prisonnier. L'Histoire rejoint ici le mythe : " On a bien dit que la loi salique était le palladium [bouclier, garantie, sauvegarde] de la France, car tout ainsi que les Troyens ont eu cette opinion que leur royaume demeurerait ferme et stable tant qu'ils conserveraient leur image de Pallas, laquelle perdue, leur royaume fut ruiné, ainsi l'observation de la loi salique a été cause de la conservation de cet état et si il advient qu'elle soit abolie ou ostée, ce sera le comble de la ruine. " (Laurent Bouchel, Bibliothèque de droit français, 1615)
Retenons de cette citation plus tardive le rappel de la légende attribuant l'origine des Gaulois et/ou des Francs à des Troyens fuyant leur ville en flammes qui permet de lire certaines tapisseries de La Dame avec un regard nouveau. S'y trouvent concentrés plusieurs aspects de l'Histoire de (la) France : le mythe de l'origine, la patiente construction de ce qui fut nommée 'la loi salique'. Comme dans
Le Toucher (La Tente) (et peut-être dans les deux Trônes disparus), sont convoquées la fleur de lis, la couronne royale et son épine christique.

Pallas, le surnom qu'Athéna s'était donné pour honorer le nom de sa victime après avoir malencontreusement tué une fille de Triton nommée Pallas. En son hommage, elle sculpta aussi le Palladion, cette petite statue de Pallas que Zeus fit tomber aux pieds d'Ilos le fondateur de Troie et qui fut placée dans le temple d'Athéna, assurant ainsi la protection éternelle à la ville. Les Grecs, au cours de la Guerre de Troie, n'en auraient dérobé qu'une copie et l'original aurait été apporté en Italie par Enée : Troie renaissait de ses cendres à Rome.

Pavie évoque la devise de Louis XII, Ultus avos Tojae, venger nos ancêtres troyens, rappelle que les rois de France se prétendaient descendants d'Hector. La Dame du Toucher 2 est-elle la Pallas-Athéna qui protégeait Troie et ses habitants ou bien l'Athéna qui portait sans cesse aide et secours aux héros de l'Attique et à la plupart des chefs grecs lors de la guerre de Troie ? Elle est ici à la fois la protectrice de l'Etat et la déesse de la Guerre.

Notre peintre poursuit dans chaque tapisserie de La Dame (après l'avoir entrepris dans La Chasse à la Licorne ?) l'image que les artistes (peintres des enluminures et des tapisseries, poètes, dramaturges) ont décliné : le jardin de France.

En toute chose je plains
Le beau jardin de grâce plein
Où Dieu par especiauté
Planta le lys de royauté…
Tel jardin fut à bon jour né
C'est le jardin de douce France

Gervais du Bus, Le Roman de Fauve, 1314

 

Ce jardin spécifique reprend des éléments bibliques car la France se veut la plus chrétienne des nations de l'Eglise : la clôture, la fontaine centrale, les quatre fleuves, l'arbre de la connaissance, l'arbre du bien et du mal. Il est représenté rond car parfait, polygonal ou losangé comme les écus des dames nobles ; clôturé par des haies ou des murs ; azuré ou célique (la couleur verte viendra après 1400) ; engazonné et fleuri d'une multitude de fleurs où trônent les roses, les lys dorés ou blancs ; ombragé par des arbres aux fruits abondants, habité d'une faune nombreuse. Jardin de Dieu mais aussi de la Vierge où le dogme de l'Immaculée Conception peut se développer. Ce substrat idéologique devait certainement " guider " l'imagination, le crayon, le pinceau de notre peintre. Mary l'Anglaise était devenue reine de France pour enfanter le successeur à Louis XII en ligne directe selon la 'loi salique'. Son prénom l'associait à la Vierge. L'idée d'une île-jardin close avec trônes, arbres, fleurs (des lys stylisés, royaux et non plus mariaux, un peu partout !), animaux (lapins et agneaux, gibiers) s'imposait au peintre. " Le jardin de France est à mi-chemin entre le réel et le signifié… La notion de territoire propre, doté de vertus spécifiques, s'impose à travers cette image, un effort pour se situer du côté du bien, du beau, de l'ordre, une construction très parallèle à l'imagerie religieuse. Qu'y a-t-il de plus proche qu'une Vierge au Jardin clos et une France couronnée et vêtue de bleu et d'or dans le même jardin clos, toutes deux inviolatae, jamais soumises à un tyran ou à un prince étranger, fidèles à leur prince naturel ? " conclut Colette Beaune.
Notre peintre reprend dans Pavie, à un moment vécu douloureusement par ses contemporains, cette foi dans " la nation " et affirme son " patriotisme " comme Antoine Le Viste se portera volontaire pour monter la garde à la porte Saint-Antoine à l'heure où les Anglais menacent Paris. Cette notion de patriotisme est neuve en cette France de 1525. Sa conscience claire retrouve les racines de l'Antiquité gréco-latin pour qui ceux qui meurent pour la patrie fréquentent les hauts sentiers des Champs Elysées et de la mémoire éternelle des humains :

Dulce et decorum est pro patria mori (Horace, Odes)

Racines que les Pères de l'Eglise avaient coupées pour leur substituer l'amour pour Dieu, la mort heureuse étant celle des martyrs et la patrie, la Jérusalem céleste. L'édition de 1514 du Guidon des guerres du chevalier de La Tour Landry, proclame : " Nul ne doit douter la mort pour le bien commun défendre, car il y a mérite et aussi est-on tenu de combattre pour son pays… C'est une bonne œuvre et charitable d'exposer ainsi sa vie… pour le bien du pays on ne doit point douter à répandre son sang. " Le chevalier Bayard, mourant sur le champ de bataille, aurait dit en 1524 au Connétable de Bourbon : " Monseigneur, je meurs en homme de bien mais j'ai pitié de vous qui servez contre votre prince et votre patrie ". Mais l'attitude du Parlement, sous l'impulsion entre autre d'Antoine Le Viste, dissociera la patrie et le prince puisqu'il demandera des comptes à François 1er et à Duprat.
Dans Pavie, l'espoir est encore de mise car les arbres ont conservé feuilles et fruits. L'arbre tort, desséché, ne pousse pas en terre Perréalienne ! Comme l'écrit Colette Beaune, " l'arbre et le jardin, ces deux symboles possibles du pays de France, étaient complémentaires, l'un renvoyant au territoire, l'autre à l'ensemble du peuple. "
La Dame à la Licorne met en scène " la France " en gestation sous les deux formes idéales où elle apparaît au 15ème siècle : une dame et un jardin de paradis.
Qu'elle soit Mary Tudor ou Anne de Beaujeu, la Dame est cette princesse aux longs cheveux blonds et ses attributs : robe blanche, couleur royale et/ou manteau bleu à fleurs de lys, couronne d'or, sceptre. Une reprise de la Vertu Charité qu'aurait pu remplacer les Vertus Justicia à l'épée ou Libertas au bonnet phrygien qui devra attendre 1789. Le 16ème siècle la verra tour à tour reine ou guerrière. La Dame en est un exemple magnifique.

[Marie (dont Mary a reçu le prénom), mère de Jésus selon les Evangiles, vierge et continente, peut se voir comme la continuatrice d'Athéna, la déesse qui n'appartient à personne (physiquement) pour mieux se donner (spirituellement et protection) à tous.]

L'écriture de la devise en français et non en latin complète cette affirmation encore fragile d'un sentiment national français, construit lentement tout au long du Moyen Âge. La Chasse à la Licorne que je pense antérieure à La Dame narre l'histoire de cette " nation France " où se retrouvent tous ses héros fondateurs et ses symboles royaux. Antoine Le Viste a-t-il rêvé d'en faire partie ?

Faut-il regarder aussi Pavie comme l'affirmation et la revendication hautement clamées qu'une femme peut régner sur le royaume de France (ce que fit Anne de France, la Dame de Beaujeu, qui fut régente pendant la minorité de son frère Charles VIII, de 1483 à 1491 avec son mari, et Louise de Savoie, régente en 1515 et en 1525). Notre peintre et son commanditaire pensaient-ils que Mary aurait pu exercer la régence si elle accouché d'une fille ou d'un fils en 1515 ?

Un texte va permettre d'authentifier mon hypothèse la Dame = Anne de France = Athéna (Minerve pour les Romains). Un poème de Jacques de Brézé (v.1440-1490), d'une très riche famille normande, Grand Sénéchal, qui dut pour sortir des prisons de Louis XI épouser Charlotte de France, fille naturelle de Charles VII et d'Agnès Sorel qu'il trucidera en 1477 en même temps que son amant, Pierre de Lavergne, son frère de lait et ami intime. Les Louanges de Madame Anne de France, écrit pendant la régence d'Anne de France, certainement entre 1488 (la victoire de Saint-Aubin-du-Cormier qui clôt la Guerre Folle est évoquée aux vers 18-19) et 1490 (mort de l'auteur).
L'auteur de La Dame connaissait forcément Les Loenges de Madame Anne de France, duchesse de Bourbon, faictez par Monsieur le grant seneschal de Normendie envoieez a Mestre J. Robertet, secretaire du roy et greffier de l'ordre. La seconde strophe (vers 12-22) constitue à mes yeux la source littéraire du Toucher 2, l'ekphrasis chère à Ernst Gombrich, et établit comme suit " l'identité " Anne de France = Minerve :

Qui vouldra veoir une passe Minerve [une femme qui surpasse Minerve-Athéna]
Et de son temps la plus sage sybille,
De qui le sens tout autre engin enerve [sa raison dépasse tout autre esprit]
Plus que Judith a tout bien faire habille, [habile]
Qui rent la force aux rebelles debille [débile, faible]
Et les abat par sa seule conduicte,
Qui vouldra veoir celle qui a reduicte
La guerre en paix et rigueur en justice,
Soit bon, mauvais, desloyal ou juste, isse [issu de]
Des biens comprins [compris] en ceste Anne de France.

 

Ces vers lui sont venus à l'esprit quand il lui fallut dessiner cette huitième tapisserie après le désastre de Pavie. Jeanne d'Arc (v.1412 - 1431) était certainement trop loin dans les mémoires ; Anne de France, " la rose des dames ", " la belle rose fleurye " selon les termes de Jacques de Brézé, " celle qui fortifie / Le fait du roy et son auctorité " (vers 60-61), avait l'avantage d'être encore dans toutes les pensées pour ses " vertus " :

Qui vouldra veoir l'escharboucle tres clere
Qui resplendist et fait France reluire,
Qui vouldra veoir le soleil qui esclere
A tout le siecle ou fait ses rayons luyre,
Qui vouldra veoir celle que on doibt eslire
Pour gouverner du monde la machine

Mais abolist et remet toute injure,
S'adresse a moy, car par Dieu je luy jure
Dont je dy vray sans excez de vantance,
Dont trop louer ne puis Anne de France. (vers 45-55).

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Anne_de_Beaujeu

 

Anne de Bourbon

Une dernière explication est nécessaire pour une meilleure compréhension de cette tapisserie du Toucher 2. Si le visage de la Dame a une très grande différence morphologique avec les autres visages de la Dame, c'est qu'Anne de Bourbon, marraine, belle-mère et protectrice de Charles III de Bourbon, lui a prêté ses traits. Sinon, il manquerait un quatrième personnage : le Connétable de Bourbon.

Dessin de Clouet

http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_III_de_Bourbon

" Sans doute c'est à Mantegna [alors au service de François de Gonzague, marquis de Mantoue] que Georges d'Amboise demandait un portrait [celui du cardinal Georges d'Amboise] ; mais c'est sur Perréal qu'il comptait pour l'avoir ressemblant. " (Pierre Pradel, Les autographes de Jean Perréal, p. 141) (lire l'épisode complet pp. 138-146). Elément qui a une grande importance pour mon explication de la tapisserie Pavie : François de Gonzague était apparenté à la Maison de France : sa sœur Claire de Gonzague était la comtesse de Montpensier, mère du futur connétable de Bourbon.


Une comparaison s'impose entre ce visage et celui du portrait d'Anne de Bourbon du Louvre ou celui du Triptyque de Moulins : front haut, menton petit, yeux en amande, bouche serrée, volonté affichée.

Jean Hey (le Maître de Moulins ?) entre 1492 et 1493
Anne de France présentée par saint Jean l'Evangéliste Musée du Louvre

Le Triptyque dit du Maître de Moulins ou Triptyque de la Vierge en gloire

 

Hec est illa de qua sacra canunt eulogia sole amicta / Lunam habens sub pedis / Stelis meruit coronare duodenis.

Voici celle que chantent les louanges sacrées, enveloppées de soleil, les pieds sur la lune, elle a mérité d'être couronnée de douze étoiles. (Apocalypse)

http://triptyquemoulins.free.fr/z_analy0.htm

Tapisserie Pavie : http://www.neomillenium.org/Images/galerie/lic/8.jpg

 

Portrait du Louvre
La Dame de Pavie
Portrait de Moulins

La Dame pourrait également représenter Mary si la pointe de sa couronne est considérée comme la houppe qui prolonge la couronne des duchesses.

La Dame " est " tout à la fois Athéna, Anne de Beaujeu et son neveu Charles de Bourbon, sans qu'il y ait de la part de Perréal, sous cette sorte de travestissement transgressif d'un homme en femme en dehors de Carnaval, condamnation du Connétable par amollissement ou déchéance. En ces années post-1525, il ne peut s'agir non plus de perturbation des ordres social et divin que le Deutéronome (22,5) stigmatise ainsi : " Une femme ne portera point un habillement d'homme, et un homme ne mettra point des vêtements de femme ; car quiconque fait ces choses est en abomination à l'Éternel, ton Dieu. "

Athéna avait la possibilité de changer ses traits. Elle s'était transformée en vieille femme dans la querelle d'Arachné. Elle avait pris les traits de Mentor pour protéger Ulysse et son fils Télémaque. Anne de Bourbon venait de mourir (à Chantelle en 1522) peu d'années avant la création de cette tapisserie et Jean Perréal, (s'il est vraiment le cartonnier et pourquoi pas le mystérieux Maître de Moulins ?) dut en avoir beaucoup de tristesse et lui rendait ainsi un dernier hommage. Il avait beaucoup travaillé pour elle. Un compte en date du 14 février 1498 mentionne plusieurs noms d'artistes à son service, tels Jean Perréal et Jean Richer dit d'Orléans en tant que peintres, et Jean Musnier, architecte de la collégiale de Moulins. Elle accueillit à sa Cour le sculpteur Jean de Chartres, les compositeurs Johannes Ockeghem, Loyset Compère et Alexander Agricola, et peut-être François Villon.
La disparition d'une grande part des archives de la maison de Bourbon dans l'incendie du château de Moulins en 1755, et à la Chambre des Comptes de Paris en 1793, limite notre connaissance du mécénat d'Anne de France et de celui des Beaujeu.

Anne de France fut l'égale mortelle d'Athéna. Tour à tour pacifique et guerrière ; sage et modérée, éloignée de tout mysticisme ; intelligente, active, inspiratrice des arts ; pédagogue industrieuse. Elle montrait aussi, comme Athéna, un esprit dominateur que son frère, le roi Charles VIII, redoutait.

Bertrand Portevin, dans son étude ô combien vivifiante des albums d'Hergé, à lire absolument, (Le Monde inconnu d'Hergé en 2 volumes, Dervy, 2001 et 2004), signale que Tintin, "c'est Athéna : la déesse au casque d'or à cimier. C'est la Sagesse. Quelle divinité Hergé aurait-il pu choisir pour mieux incarner son idéal ? Divinité androgyne, il sut en faire un petit garçon en papier, pur, aux cheveux d'or à houppette. Chez les Grecs, elle est la 'protectrice des enfants'..." (volume 2, pp.22-23). Et de citer Robert Graves (Les mythes grecs, Fayard) : "bien que déesse de la guerre, elle n'aime pas les batailles ... elle est heureuse quand elle peut faire cesser une querelle ou lorsqu'elle peut soutenir le droit par des moyens pacifiques ... en temps de paix, elle ne porte pas d'armes ... et ele n'est jamais vaincue." C'est bien ce caractère qui se dégage à mes yeux de cette tapisserie.

Ne pourrait-on pas l'entendre prononcer les mots que lui prêtait Eschyle dans sa pièce les Euménides ?
La déesse Athéna s'adresse ainsi au chœur des Erinyes : " Je te pardonne ta colère, car tu es plus âgée que moi et tu possèdes une plus grande sagesse ; mais Zeus m'a donné aussi quelque intelligence. N'allez point sur une autre terre. Vous regretteriez celle-ci. Je vous le prédis. La suite des temps amènera des honneurs toujours plus grands pour les habitants de ma ville et toi, tu auras une demeure glorieuse dans la cité d'Erechtée, et tu seras ici, dans les jours consacrés, en vénération aux hommes et aux femmes, plus que tu ne le serais jamais partout ailleurs. Ne répands donc point sur mes demeures le poison rongeur de tes entrailles, funeste aux enfantements, et brûlant d'une rage que le vin n'a point excitée. N'inspire point la discorde aux habitants de ma ville, et qu'ils ne soient point comme des coqs se déchirant entre eux. Qu'ils n'entreprennent que des guerres étrangères, et non trop éloignées, par lesquelles est éveillé le grand amour de la gloire, car j'ai en horreur les combats d'oiseaux domestiques. Il convient que tu acceptes ce que je t'offre, afin qu'étant bienveillante, tu sois comblée de biens et d'honneurs et que tu possèdes ta part de cette terre très aimée des dieux ! "
Ainsi, les Erinyes qui poursuivent Oreste dans son errance, deviennent les Euménides (les Bienveillantes) et la malédiction qui pesait sur les Atrides est levée. Qu'ainsi le royaume de France soit épargné de la division et de la guerre civile...

Et ainsi qu'Athéna a donné son nom à la ville d'Athènes, Anne de France donne ici son nom à son pays retrouvé et délivré, conquérant.

Anne de Beaujeu a une autre raison pour être présente dans cette tapisserie aux côtés de Charles Quint. Dans son Essai sur le gouvernement de la Dame de Beaujeu -1483-1491 (éd. Garnier, 1882), Paul Pélicier révèle que " dans certains cas, particulièrement vers la fin de sa carrière politique, la dame de Beaujeu a fait passer l'intérêt de sa famille avant l'intérêt même du pays ". Ainsi, en 1487, pendant sa régence, dans un acte secret dont le but était d'empêcher le retour à la Couronne de tous les fiefs de la maison de Bourbon soumis à la règle des apanages, elle obtient de son frère Charles VIII qu'elle et son mari soient autorisés à se faire réciproquement l'un à l'autre toutes les donations qu'ils jugeraient convenables ; donations concernant des biens actuels mais aussi des biens acquis ultérieurement. Ainsi se reconstitua au centre du royaume " une souveraineté féodale analogue à celle que les ducs de Bourgogne avaient fondée dans la France du Nord et que Louis XI eut tant de peine à détruire ".

Et, selon Paul Pélicier, le dernier conseil qu'Anne de France donna à son gendre, le connétable Charles III, ne laisse point de doute sur ses intentions : " Mon fils, considérez que la maison de Bourbon a été alliée de la maison de Bourgogne, et que durant cette alliance, elle a toujours fleuri et été en prospérité. Vous voyez à cette heure ici les affaires que nous avons, et le procès que on vous met ne procède que à faute d'alliance. Je vous prie et commande que vous preniez l'alliance de l'Empereur. Promettez-moi d'y faire toutes les diligences que vous pourrez, et j'en mourrai plus contente ", propos rapportés de la déposition faite par l'évêque d'Autun au cours du procès du connétable.

http://archive.org/details/essaisurlegouve00unkngoog

et

http://cour-de-france.fr/article2786.html

 

François-Auguste Mignet, dans son livre Rivalité de François 1er et de Charles Quint (Didier, 1876), reconnaît : " ainsi ce qu'avaient fait tous les grands feudataires du royaume, ce qu'avaient fait tous les princes de sang royal lorsqu'ils étaient en opposition d'intérêt avec la Couronne, ce qu'avaient fait tout récemment encore les ducs de Bourgogne, les ducs de Bretagne, et Louis XI, n'étant que dauphin, et ce qui devait se faire pendant le cours du 16ème siècle et jusqu'au milieu du 17ème par les rois de Navarre, les ducs d'Orléans et les princes de Condé, Anne le conseilla au connétable son gendre avant de mourir ".

http://fr.wikisource.org/wiki/Rivalit%C3%A9_de_Charles-Quint_et_de_Fran%C3%A7ois_Ier

http://fr.wikisource.org/wiki/Auteur:Fran%C3%A7ois-Auguste_Mignet

 

Quelques éloges écrits à son propos :
" Cette dame estoit plaine de vertu, saige et discrète, miroir resplendissant, hardie en couraige, prudente en conseil, subtille en ses faicts et benigne à chascun " écrit l'auteur anonyme des Séjours de Charles VIII et de Louis XII à Lyon sur le Rhosne.

Dans son Séjour d'Honneur dédié en 1526 à Charles VIII, le poète Octavien de Saint-Gelais parle comme suit d'Anne de France : " Près de luy [Pierre de Bourbon], congneuz aussi l'excellence de la lumière de toutes féménines, le trésor de beaulté, la minière de saigesse, l'adresse de vertu, le compte de tous biens. Que scay-je moy ? C'estoit, à brief parler, celle qui a gaigné avoir cueur et vouloir de tous subgectz et qui, par sens et industrie, oultrepassant celle de toute femme qui ayt ouy ou par cronicque ou par espreuve, avoyt si bien guydé en bonnes meurs l'adollescence de cestuy Honneur, qu'en jeunes ans, yssant du ber, il subjugua ses adversaires et débella la superbe violence des répugnans chasteaulx et des citez à luy voulans tenir frontier, et tout cecy par la conduicte d'icelle redoubtée dame, comme une autre Sémyramys ou comme nouvelle royne des Amasones en ce siècle ressuscitée pour capter paix. Ceste pour vray dont tant je dis et que peu sçay-je de loz parer, c'estoit madame Anne de France, d'iceluy Honneur très chère seur et très amée, qui tant a fait son loz et renommée voller que toute terre en est garnie ".

http://www.elianeviennot.fr/FFP.html

Des rapports étroits ont existé entre Anne de Bourbon et Mary. En 1514, Louis XII la fit venir de Moulins pour vivre à la Cour et enseigner les "modes et façons de France" à sa troisième épouse. (Pierre Pradel, Anne de France, 1461-1522, Publisud, 1986. p. 197). De solides liens d'amitié durent se former entre elles car toutes deux avaient à lutter contre une ennemie commune : Louise de Savoie.

" De nouveau Anne de France jouait un rôle à la cour. Le roi avait fait encore appel à sa vocation d'éducatrice pour instruire la nouvelle reine sur les manières de France […] Anne de France avait repris la route Paris, où elle faisait de longs séjours auprès de la nouvelle reine. Elle avait pour Marie d'autant plus de sympathie que Louise de Savoie la détestait et la surveillait constamment "
Jean-Charles Varennes, Anne de Bourbon, Roi de France, Perrin, 1978, p. 313.

En 1516, année où les pensions et gages ne sont plus versées par François 1er au Connétable de Bourbon, " un violent incident oppose à Amboise sur ce sujet Anne de Bourbon et Louise de Savoie " signale page 399 Philippe Hamon dans son livre L'argent du roi, les finances sous François 1er, pour poursuivre : " L'affaire est entendue : le roi tente d'exploiter financièrement son connétable " et conclure page 400 : " Bourbon offre la particularité toute 'féodale' de ne pas dépendre assez financièrement et donc politiquement, du roi et de ses coffres. C'est sans doute là l'essentiel : l'exploitation financière vise à affaiblir un homme dont la position socio-politique n'est pas suffisamment tributaire du roi… La séquestration est vite prononcée, dès août 1523, et la saisie suit dès mars 1524, après la 'trahison' : tout ceci ressemble à s'y méprendre à un expédient financier pour période difficile, sans parler un peu plus tard de la vente des terres confisquées, la confiscation définitive n'intervenant qu'en juillet 1527. L'affrontement spectaculaire du 'dernier féodal' (Nevers excepté ?) et de son suzerain est donc, pour une part non négligeable, une affaire d'argent. "

Et puis, si Mary avait accouché d'un fils, destiné peut-être à devenir orphelin de père, Anne de Bourbon aurait pu être désignée comme Régente du royaume. Elle aurait alors pu faire appel à Charles de Bourbon dans cette tâche transitoire. Louis XII a toujours préféré les Bourbon aux Angoulême.

Une première robe sombre est déjà apparue dans la tapisserie L'Odorat, à l'heure où Mary doit rendre sa couronne pour la laisser à Claude, épouse du nouveau roi François 1er. Cette couleur bleu-noir convenait à la tristesse de ses " adieux " au titre de reine de France et à toute la gloire et à tous les honneurs qui lui étaient attachés. Le peintre avait pris grand soin d'en atténuer l'aspect négatif par l'apparition de la doublure rouge, Mary en ayant relevé les pans à mi-hauteur.


Dans Pavie, le noir (ou le bleu nuit profond) de la robe de la Dame est utilisé de façon " brutalement " frontale (même si cette couleur s'éclaircit par endroits) pour exposer une opposition axiale :

thème de l'accusation véhémente déclinée en colère et en opposition idéologique pour dénoncer la meurtrissure d'un royaume livré aux ennemis par une noblesse incapable

thème, antagoniste, de la célébration d'une femme (ou à travers elle, d'une coalition qui a vaincu " l'usurpateur " ?) où se lisent l'hommage d'un ancien " peintre serviteur " et la vénération pour un être d'exception.

Soit, dans ce récit historique où passé, présent et futur apparaissent unis dans une même scène :

l'humiliation d'un royaume qui, par punition méritée, se retourne contre le responsable suprême, François 1er lui-même, livré ironiquement enchaîné à nos regards.

la fierté d'un peuple qui se redresse et combat l'ennemi aux portes même de Paris ; et celle d'une femme, Anne de Beaujeu, encore appelée Anne de France.

 

Par sa double origine latine, le noir de sa robe souligne donc :

— la gravité sombre d'une situation historique inquiétante si l'on fait appel au latin ater (d'où est issu atrabilaire). Noir lié par les références bibliques à la maladie et à la mort, au péché et au mal, au déshonneur et à la mise au banc social ; et par la symbolique des couleurs, à la terre donc au monde souterrain et à l'enfer.

— le relèvement possible, l'annonce d'un futur plus " brillant " si l'on privilégie le latin niger. Aux temps " réformateurs ", noir respectable d'une nouvelle exigence éthique et religieuse qui réclame tempérance, humilité, austérité, rigueur morale empreinte de vertu et de piété ; mais aussi et surtout de plus en plus dès cette époque, noir de l'autorité (que rehausse la coulée latérale d'hermine blanche) ; puis noir de l'élégance noble, le noir princier de la Renaissance que Jean Clouet, Titien et Tintoret emploieront dans leurs portraits des personnages " de qualité ".

 

Un extrait de : Michel Pastoureau, Noir, histoire d'une couleur, Seuil, 2008
" La mode du noir, en effet, ne plaît pas seulement à la bourgeoisie marchande et aux gens de robe longue. Rapidement, d'autres classes se mettent à les imiter, d'abord le haut patriciat, puis surtout les princes. Dès la fin du 14ème siècle, on note la présence de vêtements noirs dans la garde-robe de très grands personnages : le duc de Milan, le comte de Savoie, les seigneurs de Mantoue, Ferrare, Rimini, Urbino. Au tournant du siècle, la mode nouvelle sort d'Italie : rois et princes étrangers se mettent eux aussi au noir. À la cour de France, par exemple, c'est pendant la folie de Charles VI, après 1392, que cette couleur commence à être portée par les oncles du roi et surtout par son frère Louis d'Orléans, sans doute influencé par sa femme, Valentine Visconti, qui a apporté avec elle les usages de la cour de Milan. […] L'Italie du Nord avait lancé la mode du noir princier, la France et l'Angleterre la répercutent désormais dans tout le monde européen, dans les pays d'Empire, en Scandinavie, dans la péninsule Ibérique et jusqu'en Hongrie et en Pologne.

Cependant l'étape décisive se situe quelques années plus tard, en 1419-1420, lorsqu'un jeune prince appelé à devenir le plus puissant d'Occident adopte lui aussi la mode nouvelle et y reste fidèle sa vie durant : le duc de Bourgogne Philippe le Bon (1396-1467). Tous les chroniqueurs ont souligné cette constance du noir chez Philippe et expliqué qu'en portant celle couleur le duc portait le deuil de son père, Jean sans Peur, assassiné par les Armagnacs au pont de Montereau en 1419. Cela n'est pas faux, mais on peut remarquer que ce même Jean sans Peur était un fidèle du noir depuis longtemps, peut-être dès 1396 et l'échec de sa croisade contre les Turcs à Nicopolis. Tradition dynastique, mode princière, événements politiques et histoire personnelle semblent s'être associés pour vouer Philippe le Bon à cette couleur, dont son prestige personnel assure dans tout l'Occident la promotion définitive.


Le 15ème siècle est en effet le grand siècle du noir curiaI. Jusqu'aux années 1480, il n'est pas une garde-robe royale ou princière dans laquelle celle couleur ne soit abondamment présente sur les draps, les fourrures et les soieries. Elle peut être employée seule, le vêtement ou la pièce de vêtement étant alors monochrome, ou bien, plus fréquemment, associée à une autre couleur, généralement le blanc, le gris ou le violet. Sa vogue ne s'achève du reste pas en 1477 lorsque meurt le dernier des grands ducs de Bourgogne de la maison Valois, Charles le Téméraire, lui aussi, comme son père, très attaché au noir. […]

Le noir princier, né vers la fin du 14ème siècle, est encore bien présent dans les cours du 16ème siècle et même du premier 17ème. Désormais ce sont les Habsbourg, ceux d'Autriche et ceux d'Espagne, qui, en parfaits héritiers des ducs de Bourgogne, se font les champions du noir. Marie de Bourgogne (1457-1482), fille de Charles le Téméraire, apporte en effet à son mari Maximilien de Habsbourg (1459-1519) non seulement une puissance politique incomparable, appuyée sur un vaste ensemble de territoires, mais aussi une étiquette de cour et des modes vestimentaires qui deviennent en quelques décennies celles de la cour d'Espagne. Dès les années 1520, cette cour impose à l'Europe entière ses codes et ses usages : partout, jusqu'au milieu du 17ème siècle, triomphe la fameuse " étiquette espagnole". Le noir en fait partie, comme il faisait partie au siècle précédent du protocole bourguignon.

D'autant que l'empereur Charles Quint (1500-1558), petit-fils de Marie et de Maximilien, montre en tous domaines un goût personnel pour cette couleur. Homme de grande piété, il voit dans le noir une couleur majestueuse, digne de son rang et de son pouvoir, mais aussi une couleur vertueuse, symbole d'humilité et de tempérance. À l'image de son ancêtre Philippe le Bon, il lui reste fidèle toute sa vie, comme l'attestent les comptes, les chroniques, les témoignages des contemporains et presque tous les portraits conservés.

Son fils Philippe II (1527-1598), roi d'une Espagne alors au sommet de sa puissance, affiche le même goût pour le noir. Peut-être plus encore que son père, il semble imprégné de la dimension éthique de cette couleur. Elle est pour lui, homme profondément mystique, qui se veut héritier de Salomon et défenseur de la foi, le symbole de toutes les vertus chrétiennes. " (pp.102-3)

 

De très belles photos : "Les coulisses d'une séance photo"
http://la-dame-a-la-licorne.blogspot.fr/2014/03/les-coulisses-dune-seance-photo.html

 

 

 

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