Composition des tapisseries

 

 

 

« Cela peut sembler paradoxal, mais c’est une évidence en art : on atteint son but par l’emploi du maximum d’artifice, et l’on parvient d’autant plus à faire quelque chose d’authentique que l’artificiel est patent. »

Francis BACON, Entretiens avec Michel Archimbaud, Gallimard, 1996, p. 141.

 

 

Dans cette étude de la composition des tapisseries, deux dangers sont à éviter signalés par ces deux phrases : " A bien chercher, on trouve ce que l'on veut trouver " et " tant que l'on se satisfait d'à-peu-près, on peut considérer de telles affirmations comme exactes ".

Les tapisseries de La Dame apparaissent construites sur la triade :

- la proportion (en partie fondée sur le nombre d'or, la divine proportion)

- la symétrie (statique, ou ordinaire, ou jumelle)

- le symbolisme.

En cela, elles appartiennent à l'art du Moyen Âge et de la Renaissance.
En ces temps anciens pour nous, les grands artistes cumulaient parfois diverses fonctions ou qualités : peintres, sculpteurs, mathématiciens, architectes, constructeurs, astronomes… Lisons donc les six tapisseries dans l'esprit de celui qui les a conçues et de ceux qui les regardaient en ces débuts de Renaissance française.

 

Je vous recommande le site suivant : http://expositions.bnf.fr/fouquet/index.htm qui m'a beaucoup aidé dans l'analyse des tapisseries de La Dame.

 


" 1. L'ordonnance d'un édifice consiste dans la proportion, chose à laquelle l'architecte doit apporter le plus grand soin. Or, la proportion naît du rapport de grandeur [qui] est la convenance de mesure qui existe entre une certaine partie des membres d'un ouvrage et le tout ; c'est d'après cette partie qu'on règle les proportions. Car il n'est point d'édifice qui, sans proportion ni rapport, puisse être bien ordonné ; il doit avoir la plus grande analogie avec un corps humain bien formé.
Vitruve, De l'architecture, III, 1,1 (écrit vers -25, et dédié à l'empereur Auguste)

3. Il en est de même des parties d'un édifice sacré : toutes doivent avoir dans leur étendue particulière des proportions qui soient en harmonie avec la grandeur générale du temple. Le centre du corps est naturellement au nombril. Qu'un homme, en effet, soit couché sur le dos, les mains et les pieds étendus, si l'une des branches d'un compas est appuyée sur le nombril, l'autre, en décrivant une ligne circulaire, touchera les doigts des pieds et des mains. Et de même qu'un cercle peut être figuré avec le corps ainsi étendu, de même on peut y trouver un carré : car si on prend la mesure qui se trouve entre l'extrémité des pieds et le sommet de la tête, et qu'on la rapporte à celle des bras ouverts, on verra que la largeur répond à la hauteur, comme dans un carré fait à l'équerre.

4. Si donc la nature a composé le corps de l'homme de manière que les membres répondent dans leurs proportions à sa configuration entière, ce n'est pas sans raison que les anciens ont voulu que leurs ouvrages, pour être accomplis, eussent cette régularité dans le rapport des parties avec le tout. Aussi, en établissant des règles pour tous leurs ouvrages, se sont-ils principalement attachés à perfectionner celles des temples des dieux, dont les beautés et les défauts restent ordinairement pour toujours.
Vitruve, De l'architecture, III, 1, 3-4

Les édifices de la période hellénistique ont été intégrés dans un tout organisé et soumis aux règles de la disposition axiale et de la symétrie.
La perspective axiale de La Dame renoue avec la tradition antique de l'architecture hellénistique sur laquelle s'appuie Vitruve.


Pour Vitruve, la beauté d'un édifice (ajoutons-y les arts figuratifs) résulte de l'harmonie de ses différentes parties entre elles et de leur apport à l'ensemble. L'eurythmie sera in fine l'aboutissement du mariage heureux de la commodulatio et de la proportio.
L'eurythmie est l'aspect agréable, l'heureuse harmonie des différentes parties de l'édifice. Elle a lieu lorsque les parties ont de la justesse, que la hauteur répond à la largeur, la largeur à la longueur, l'ensemble aux lois de la symétrie.
Vitruve, De l'architecture, I, 2, 3

http://remacle.org/bloodwolf/erudits/Vitruve/index.htm

 

 

Pour faciliter la lecture des analyses des tapisseries :
O est le point de rencontre des 2 médianes, verticale et horizontale, et des deux diagonales.
—phi indique les droites qui divisent harmoniquement selon le nombre d'or la hauteur et la largeur des dessins (au début du 20e siècle, le mathématicien Mark Barr a nommé phi le nombre d'or en hommage au Grec Phidias, architecte duParthénon).
— le triangle fondamental est le triangle d'or dont l'angle au sommet mesure 36°.
— les triangles d'or sont inscrits dans le pentagone régulier, figure d'or, car la proportion entre une diagonale et un côté est le nombre d'or.
— le rectangle doré est la surface délimitée par les 4 droites phi.
— le pentacle est le pentagone régulier étoilé.

Conçues à l'origine de dimensions variables selon l'emplacement prévu dans l'appartement parisien d'Antoine Le Viste, les tapisseries ont subi des amputations en largeur et en hauteur. Il ne demeure sur les bords que quelques parties du chef, l'étroite bordure brune qui servait de lisière. Les tapisseries exposées aujourd'hui ne correspondent plus aux maquettes originales. Ainsi…

a perdu
en hauteur
en largeur
Le Goûtde 14 à 17cm 6 cm
L'Ouïede 8 à 9cm =
La Vue48 cm =
L'Odoratde 7 à 8 cm de 3 à 7cm
Le Toucher (La Tente)de 16 à 17 cm 3 cm
Paviede 9 à 13 cm de 2 à 8 cm
par rapport aux dimensions 1941-1943


L'étude des tracés régulateurs de chaque pièce sera assise sur les dimensions externes de la fenêtre "albertienne".

Le léger décalage de Mary par rapport à l'axe médian vertical, vers la gauche ou vers la droite, permet d'animer la structure qui serait trop identique d'une pièce à l'autre et rendrait l'ensemble monotone.
Le sentiment qui se dégage des quelques heures passées à cette analyse me permet de conclure que les dessins originaux, œuvre d'un peintre miniaturiste dont la recherche d'une technique raffinée et l'amour du moindre détail sont constants, obéissent à des tracés régulateurs très réfléchis, basés sur le nombre d'or, voire racine de 2 et racine de 3.
Il en est ainsi de bien des œuvres d'art depuis la plus haute Antiquité jusqu'à nos jours.

Pour les six tapisseries, une structure de base :
-— 2 triangles (1 pour tous les personnages + 1 pour Mary)
-— les yeux placés presque toujours sur des lignes fortes : phi, diagonales ou cercles

 

Sur quelles lignes sont situés les yeux de …
Mary
Claude
Lion
Licorne
Le Goût
phi supérieure
phi de gauche
même ligne entre phi supérieure et la médiane
L'Ouïe
phi supérieure
?

sur les côtés du pentagone

et médiane
-
La Vue

 

médiane verticale

 

(absente)

 

sur le cercle circonscrit
les 2 licornes : médiane horizontale
L'Odorat
phi supérieure
médiane horizontale
même ligne, entre la médiane
et phi inférieure
Le Toucher (La Tente)
médiane verticale
phi de droite
- sur cercle circonscrit
- sur même ligne entre médiane et phi inférieure
Pavie
phi supérieure
(absente)

phi inférieure (et phi de droite pour la licorne)

 

— le pentagone régulier dont le centre est le nombril supposé de Mary renferme la scène centrale
— Mary occupe le triangle fondamental
— l'un ou les 2 triangles d'or adjacents sont occupés par Claude quand elle est présente et/ou un animal.
— Mary est toujours au centre des réseaux, des jeux de perspectives, des couleurs, des détails…
— les rondes des animaux qui gravitent autour de la scène centrale créent un dynamisme discret et agréable auquel s'ajoute la variété de leurs positions et de leurs comportements.

—- l'emplacement du cœur de Mary est parfois (dans La Vue, L'Odorat, Le Toucher (La Tente) à l'intersection des diagonales de la 'fenêtre'. Johann Daniel Mylius (Philosophia reformata, 1622) place l'âme dans le "point central du cœur' (punctum cordis medium) en même temps que l'esprit que l'on pourrait comparer à l'ange 'qui est infusé' (infunditur) dans ce point avec l'âme (dans le sein maternel) (précision dans Jung Carl Gustav, Mysterium Conjunctionis, Albin Michel, 1982, p.80)

 

 

Le Goût

 

Cette tapisserie a perdu de 14 à 17 cm en hauteur, dans le haut me semble-t-il.

On peut lui appliquer les éléments structurels dégagés sur l'ensemble des tapisseries, c'est-à-dire un dessin s'appuyant sur les lignes fortes (médianes, lignes phi, verticales et horizontales) déterminant des triangles dans lesquels s'inscrivent les quatre protagonistes de la scène narrée.


Le schéma indique le réseau de ces lignes. Quelques remarques de détail toutefois :

 

 

— si Mary n'était pas légèrement décalée vers la droite, le point O pourrait indiquer son nombril et la médiane verticale passerait par Mary et le singe gourmand.

· les yeux de Mary sont sur la ligne phi supérieure. Ceux du lion et de licorne sont alignés sur une ligne entre la ligne phi supérieure et de la médiane.

· le rectangle doré enserre les éléments nécessaires à la compréhension de la scène : les regards de Mary et de Claude, le drageoir et le faucon prêt à s'envoler dans deux angles opposés.

· la ligne phi de droite relie les trois animaux symbolisant le geste de Mary : la pie voleuse, le singe espiègle et le faucon receleur.

· la ligne phi de gauche limite le drapeau et porte Claude, la jeune licorne, le lévrier.

· comme dans L'Ouïe, L'Odorat et Le Toucher (La Tente), le peintre, jouant avec la perspective inversée se joue de Claude en diminuant sa taille par rapport à celle de Mary. Même placée plus près du spectateur, elle est beaucoup plus petite, plierait-elle le genou !

Des raisons expliquent que Claude est plus petire que Mary : elle est plus jeune (elle a 15 ans et Mary 18) ; elle est affligée d'une boiterie comme sa mère, Anne de Bretagne ; elle a (pour l'instant) un statut inférieur.

· la ligne d'horizon se situerait à la limite supérieure de l'île. Cette position très basse, par un effet de rhétorique picturale, contribue à rendre les personnages de la scène plus frontaux et plus imposants.

· la perspective vers l'avant créée par les lignes des troncs placées derrière les hampes projettent Mary vers l'avant de la tapisserie, lui donnant la première place qu'elle occupe déjà par sa position centrale, sa taille, la lumière de son vêtement…

· la partie droite de la haie de rosiers, oblique, crée la profondeur que retient son retour horizontal, délimitant ainsi un territoire identifiable.

 

 

L'Ouïe

 

· le rectangle doré contient ce qui me semble être un début de grossesse chez Mary, sur la médiane horizontale.· le point O, centre du dessin, paraît situé sur le doigt de Mary appuyant sur la note ré.

· la droite phi supérieure passe par les yeux et l'oreille de Mary.

· la droite phi de gauche passe par le faucon ; celle de droite par la héronne et la main gauche de Claude.

· la médiane horizontale porte les regards du lion et de la licorne, le bras droit et la main droite de Mary.

· la limite supérieure de l'île et celle inférieure des arbres est sur la droite phi inférieure

 

· le pentagone régulier et le cercle où il s'inscrit contiennent le positif, l'autel et les quatre personnages. Deux côtés passent par l'oreille extérieure de chaque animal.

· dans le grand pentacle de centre O, les quatre têtes s'inscrivent entre les points.

· dans le petit pentagone régulier, le triangle fondamental reçoit Mary.

· un réseau de lignes verticales et horizontales, symétriques par rapport aux médianes : les hampes et les troncs des arbres, les animaux dressés, Mary et Claude, les montants du positif pour les verticales.
Le bas de l'île, le bas des robes, les limites inférieures et supérieures des arbres et des drapeaux pour les horizontales.

· ce qui apparaîtrait lourdaud par le réseau décrit ci-dessus est dynamisé par un jeu d'obliques qui délimitent le triangle d'or fondamental : le dos de Mary, les lignes des tuyaux du positif et de l'autel dessinés en perspectiva naturalis et rappelées par la corne penchée de la licorne, perspective antique qui crée la profondeur non rendue ici par le décalage des hampes et des troncs.

· la taille de Claude, réduite par la perspective inversée insiste ironiquement sur son physique ingrat et le peu d'importance qu'elle a aux yeux du peintre.

 

La Vue

 

· la tapisserie a perdu 50 cm dans sa partie inférieure. La photo prise en 1942 avant sa restauration montre la présence de six animaux supplémentaires : un héron, un singe et un renard dont on voit les têtes au bas de la tapisserie actuelle, plus un lionceau et deux lapins.

· la médiane verticale passe par la toupet, l'entre-deux yeux de Mary très légèrement décalée vers la gauche et les pattes de la licorne posées en toute confiance au giron de Mary, là où la virginité gîte, là aussi où se jouent les jeux de l'amour physique.

· le point O est situé sur la pierre précieuse au centre du collier de Mary (comme un œil supplémentaire).

· la ligne phi supérieure joint le sommet de la tête du lion, l'œil de la licorne dans le miroir et la base de la tête de la licorne.

· la ligne phi inférieure passe par la gueule du lion et les deux mains de Mary, les yeux du lévrier et le bas des frondaisons des deux arbres.

· le rectangle d'or contient les trois regards : celui de Mary (sur la médiane verticale) et des deux licornes (sur la droite phi supérieure)

· le chien de gauche aligne son regard avec ceux du lion et de la licorne du miroir dans le rapport du nombre d'or.

 

· le cercle circonscrit au pentagone régulier dont le centre serait placé au nombril supposé de Mary, contient les trois personnages.

· Mary s'intègre parfaitement dans le triangle fondamental ; le miroir et la licorne prennent place dans les deux triangles d'or adjacents.

· l'œil de la licorne dans le miroir se situe sur une branche du pentagone étoilé.

· l'île penche vers la gauche. Gaucherie du tissage ?

· les quatre animaux du fond groupés par deux dans le coin supérieur gauche et le coin inférieur droit sont symétriquement placés par rapport au milieu du segment joignant les deux regards des deux licornes. Ces deux couples d'animaux miment la scène du miroir, les yeux de l'un étant le miroir où l'autre se mire.

· si nous laissons à La Vue ses dimensions actuelles, elle s'intègre davantage à l'ensemble des tapisseries, le bas de l'île n'étant pas placé trop haut dans la composition. Dans la tapisserie de 1942, l'ensemble paraît flotter dans un espace trop haut et l'accumulation d'animaux sous l'île, dans un espace égal au quart de l'ensemble, semble artificielle, voire inesthétique.

· le dessin original a-t-il été conçu ainsi ? Le doute est permis tant cette tapisserie détonnerait parmi les autres.

 


L'Odorat

 

 

· la tapisserie a perdu quelques centimètres en hauteur et en largeur.

· Mary est légèrement décalée sur la gauche par rapport à la médiane verticale.

· la médiane horizontale joint le regard de Claude, les mains de Mary et la couronne. Elle coupe les ramures des arbres inférieurs en deux parts égales.

· le centre O se situe légèrement au dessus du poignet gauche de Mary.

· la droite phi supérieure passe par les yeux de Mary et délimite le haut des arbres supérieurs.

· le centre du plat d'œillets tenu par Claude est à l'intersection de la droite phi inférieure, de la droite phi de gauche et d'une diagonale.

· le panier de roses est à l'intersection de la droite phi inférieure, de la droite phi de droite et d'une diagonale.

· le rectangle doré délimite les éléments qui donnent sens à la scène : les yeux de Mary, le plat d'œillets, le panier de roses et l'opération de " détissage " de la couronne royale.

· les yeux du lion et de la licorne sont sur la même ligne horizontale entre la médiane et phi inférieure.

 

· le pentagone régulier contient les trois personnages centraux : Mary, Claude et le singe, à l'exception des deux animaux.

· Mary occupe seule le triangle fondamental, Claude et le singe se trouvant dans les 2 autres triangles d'or adjacents.

· le peintre a combiné ici :
— la perspectiva naturalis dans le dessin du banc qui creuse en profondeur et qui s'affronte avec la perspective en avant créée par les lignes des arbres et celles des hampes ici décalées, les hampes étant frontales et plus centrales.
Le même procédé se retrouvera dans
Le Toucher (La Tente) qui vise à mettre encore et toujours la Dame au premier plan.
— la perspective inversée qui nanifie Claude par rapport à Mary.

 

Le Toucher (La Tente)

 

· la médiane horizontale passe grosso modo par les seins de Mary, la broche de son vêtement et le haut du toupet de Claude.

· la médiane verticale coupe le pavillon en deux parties symétriques. Le décalage de Mary vers la gauche crée un léger déséquilibre animant la composition et rend la coulée des bijoux plus dynamique.

· la droite phi inférieure situe la limite supérieure de l'île et la tête du chien au tabouret ; elle passe par la langue apparente du lion ; elle soutient le bras gauche de Claude et le bas du coffret.

· les lettres extrêmes A et R sont sur les deux droites phi verticales.

· le rectangle doré contient le geste qui donne son sens à la tapisserie : le dépôt de bijoux dans le coffret selon une de ses diagonales. Il reçoit aussi sur ses limites la devise, le corps de Mary jusqu'au sexe.

 

 

· 4 cercles de centre O délimitent les positions des divers éléments :
- C1 : l'une des pattes antérieures du lion et de la licorne, les deux hampes, les deux coins et le haut du pavillon, le départ des deux cordages, le bas du chien.
- C2 : les yeux et la seconde patte antérieure du lion et de la licorne, les yeux du singe, le bas de la robe de Mary, la corne de la licorne, le sommet de la tente
- C3 : les pieds et le bord extérieur du chêne et de l'oranger, le haut des troncs du pin et du houx, les pointes des hampes, les queues du lion et de la licorne, les limites de la tapisserie dans sa hauteur
- C4 : les limites de la tapisserie dans sa largeur et de l'île, les limites extérieures du pin et du houx.

Remarquons que le rapport R3/R1 = 2 et que le rapport R3/R1 = 1.618

· la médiane verticale sert d'axe de symétrie pour les couples suivants : Claude/chien-banc, les deux hampes, les troncs des arbres, le lion et la licorne, les animaux chèvre/chien, lapins/agneau, chien/lapins.
Une construction fortement verticale qui intègre un triangle trapu, délimité par le bas de l'île et les deux cordages, la pointe au sommet de la tente. Ce grand triangle intègre lui-même le triangle aux côtés formés par les pans relevés et les deux animaux dressés.

· le pentagone régulier inscrit dans le cercle R2 comporte l'essentiel de la scène : le pavillon, Mary et Claude, le trésor et le chien, mais ignore le lion et la licorne.

· le cercle passe par les regards du lion, de la licorne et du singe qui semblent surveiller ce qui se passe.

· le triangle d'or du pentagone régulier inscrit dans le cercle R2 livre le message suivant par les éléments qu'il comporte (de haut en bas : la fleur de lys centrale, le mot SEUL, Mary en entier, le coffret et son trésor, le chien) : " moi, Antoine, fidèle et seul comme un chien, je t'aimerai toujours, toi, Mary, désormais Duchesse Reine douairière ".

· dans trois pointes du pentacle s'inscrivent les têtes de Mary, de Claude, le coffret et le chien.

· le peintre a combiné ici :
- la perspective curvilinéaire et le nombre d'or, dans la structure générale et l'agencement des éléments et des personnages
- la perspective inversée dans la taille très diminuée de Claude par rapport à Mary.
- la perspective naturalis dans le dessin du coffret, du banc et de l'ouverture de la tente alliée à la perspective en avant créée par les arbres et les hampes, procédé signalé dans l'Odorat.

· les yeux, les regards donc, sont mis plusieurs fois en valeur car situés sur différentes lignes, droites ou courbes. Regardez bien ! semble être un des messages subliminaux.

 

Pavie

 

 

· comme l'ensemble des tapisseries, Pavie est solidement bâtie sur des lignes verticales distribuées symétriquement par rapport à la médiane verticale : lignes de la hampe et de la licorne (corne, poitrail, pattes avant), lignes des troncs d'arbres.

· Mary, debout et de profil, présente son nombril au centre même de la " fenêtre ". Le reste de son corps et de son vêtement s'écarte légèrement de l'axe médian et dynamise ainsi la composition.

· les 3 personnages s'inscrivent aisément dans un triangle quasi équilatéral, fortement charpenté.

· ce réseau de lignes met clairement les personnages en valeur : Mary/Anne (future Marianne déjà en gestation, symbolisant ici la France, la mère-patrie, dans la tourmente ?)

· ce réseau vertical est renforcé par un autre composé de lignes horizontales, elles aussi symétriques par rapport à la médiane : lignes du bas de l'île, du haut des têtes des 2 animaux, du haut des troncs du pin et du houx passant par le haut de la tête de Mary, du haut des arbres supérieurs et du drapeau.

· les yeux des personnages occupent des places privilégiées :
- Mary : son regard est situé à l'intersection de la médiane verticale et la droite phi supérieure.
- les yeux du lion et de la licorne : sur la droite phi inférieure
- les yeux de la licorne : à l'intersection des deux droites phi inférieure et de droite.
- comme dans
Le Toucher (La Tente), les regards sont mis en valeur pour recommander : regardez bien !

· la droite phi supérieure relie les yeux de Mary, les deux singes enchaînés, le faisan et la perdrix libres.

· la main de Mary sur la hampe est située sur la médiane horizontale.

· la hampe du drapeau suit la droite phi de gauche.

 

Anomalies

 

Certaines et certains « critiques d’art », s’ils notent ce qu’elles et ils appellent des anomalies, elles et ils les attribuent aussitôt à des « erreurs », soit de dessin, soit de tissage. Leur explication unique : l’artiste ou le lissier a confié un certain travail à un apprenti qui a travaillé comme un cochon en salopant le boulot. C’est bien connu, les apprentis ne savent rien faire et leur patron ne vérifie pas leur travail.

 

Quelques exemples :

― « la licorne, moins bien dessinée que sur la pièce précédente » de Pierre Verlet et Francis Salet dans leur livre de 1960 

― « Dans la tenture de Cluny, le lion et, surtout, la licorne sont dessinés avec des courbes somptueuses. A l'exception de la pièce du Toucher où règne un dessin lourd et malhabile jusque dans le visage de la Dame, faiblesse qui dénonce l'intervention d'un collaborateur » de Charles Sterling (La Peinture médiévale à Paris, Tome 2, 1990) 

― « Le dessin est inégal » pour la tête du lion de Pavie ;  « L’écu, porté par le lion, comporte une erreur… » ; « seul l’avant-train de la licorne est visible, quelque peu disproportionné et maladroitement dessiné d’ailleurs » dans un livre paru en 2007.)

 

Pour ne rien dire du commanditaire qui reçoit des tapisseries avec au moins une erreur sur chacune d’elles ! Quand on s’appelle Antoine le Viste, on n’accepte pas une tenture avec tant « d’erreurs », surtout vu son prix ! Imaginez : avoir sous les yeux, toute sa vie, des tapisseries fourmillant « d’erreurs » ! Honte et colère !

Mais il en faut beaucoup plus pour démonter les « critiques d’art » dont je parle.

 

Voici les anomalies que j’ai relevées dans les six tapisseries rescapées :

 

L’Ouïe :

- un triangle inexplicable, bleu comme l’île, entre le tapis et la robe de la dame

- la silhouette et l’expression de la licorne

- le visage un peu déformé de la suivante

 

La Vue :

- peut-être le bras gauche trop long

- le reflet de la tête de la licorne inversé dans le miroir

 

L’Odorat :

- les armoiries Le Viste à l’envers sur l’écu de la lionne

 

Le Toucher (La Tente) :

- la forme bleue dans le triangle sommital de la tente

- le tronc du pin de gauche caché par les chênes alors qu’il est planté devant eux

 

De toutes ces anomalies, deux me paraissent explicables par un tissage erroné :

- le bras gauche (peut-être) trop long dans La Vue 

- les dépassements supérieurs des îles dans L’Ouïe et Pavie

- les non concordances de niveau des îles dans Le Goût, L’Odorat et Le Toucher

 

Pour les autres, le dessin est voulu par l’artiste car il est signifiant.

On ne peut découvrir sa signification possible que si on s’appuie sur une autre interprétation que celle des cinq sens, voire six.

 

Le tracé des îles

Le Goût :

- non concordance entre le lion et Claude

 

L’Ouïe :

- un « dépassement » triangulaire entre la robe de Mary et le tapis

 

La Vue :

- aucune anomalie

 

L' Odorat :

- non concordance (?) au niveau du banc

 

Le Toucher (La Tente) :

- non concordance de chaque côté du cou du lion 

 

 

Pavie :

- aucune anomalie

 

 

En une journée, un lissier tisse une surface égale à celle d’une main.  On compte 1 m2 de tissage par mois pour un seul lissier soit 12 m2 en 1 an.

La surface totale (environ 100 m2, voire plus) des 7 tapisseries initiales de La Dame (les Cinq Sens + les deux Trônes) demande le travail de 3 lissiers pendant 2 ans.