222 ans à BOUSSAC (Creuse)
 
 
Aux familles Pérencevic et Baron 
qui m’ont accueilli comme l’un des leurs.
À la rue des Rochers, la si bien nommée, 
d’où j’ai découvert, chaque jour de mon enfance, le  château.
À la ville de Boussac, qui m’a tant donné.




 

Tissées dans les premières années du XVIe siècle pour Antoine Le Viste, les tapisseries de La Dame à la licorne sont arrivées au château de Boussac, par héritages successifs, en 1660, à la suite du mariage en secondes noces de Geoffroy de La Roche-Aymon (après la mort de Françoise d’Aubusson-Beauregard, héritière possible de la tenture, selon Henry Martin) avec Henriette Madeleine des Grillets de Brissac, veuve de Jean de Rilhac, propriétaire du château de Boussac. Elles y demeureront 222 ans.

 

 

Ancienne carte postale du château de Boussac

vu de la route de Guéret

 

 LA DAME DANS LES RETS D'UNE LEGENDE TENACE

 

Joseph Joullietton paraît être le premier à signaler en 1814 la présence des tapisseries de La Dame à la licorne au château de Boussac et être à l’origine de la légende qui voulait (et veut toujours pour certains) que le prince Djem, dit Zizim (1459-1495), en ait la « paternité », sans écrire toutefois que le prince Djem les ait fait tisser pendant sa captivité ou qu’il les ait apportées de Turquie :

 

« Au rez-de-chaussée est une très grande salle, avec deux cheminées, dite salle des Gardes ; à droite et à gauche, sont deux superbes escaliers, qui communiquent à des galeries, dont il n’existe plus que quelques restes ; un troisième escalier, au milieu, aboutit à la salle de réception, où l’on remarque d’anciennes tapisseries turques, qui meublèrent les appartements de l’infortuné Zizim, dans la tour de Bourganeuf. »

 

En 1853, Henri Aucapitaine précisera la légende en ses détails :

 

« Dans un des salons actuels du Sous-Préfet, on voit trois pans de tapisserie de haute lisse. Ces trois morceaux excitent dans le cœur un sentiment indéfinissable de pitié, quand on songe qu’elles furent exécutées au château de Bourganeuf (Creuse), sous la direction du malheureux prince oriental Zizim, qui, sous le froid et brumeux climat de la Marche, cherchait à s’entourerdes souvenirs de ce chaud et voluptueux ciel d’Orient qui l’avait vu naître. L’Almée du Sérail, la sultane favorite, y est toujours représentée, entourée de plantes et d’oiseaux orientaux, tantôt elle fait de la musique, elle admire des bijoux ou reçoit un étendard armorié à écusson semé de croissants. Au point de vue de l’histoire, et surtout du fini de l’exécution, ces tapisseries sont des plus remarquables. Je ne comprends guères comment un historien du pays [Joullietton] a pu les regarder comme d’origine Turque, il n’en avait sans aucun doute jamais vus, elles ont été très probablement tissées à Aubusson ? et peuvent rivaliser avec les plus magnifiques produits des Gobelins. »

 

portrait de George Sand

par A. Charpentier en 1835

 

 

Quant à George Sand, que beaucoup donnent encore pour la créatrice de cette légende, elle n’a fait que reprendre les élucubrations précédentes dans son roman de 1844, Jeanne :

 

« La plus belle décoration de ce salon était sans contredit ces curieuses tapisseries énigmatiques que l’on voit encore aujourd’hui dans le château de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées d’Orient par Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité. Je les crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus qui trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu’elles ont charmé les ennuis de l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles sont revenues à celui qui les avait fait faire ad hoc, Pierre d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes sont de la fin du XVe siècle. Ces tableaux ouvragés sont des chefs-d'œuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort curieuse. »

 

 

 

Chambre actuelle de George Sand.

 

Dans son article de L’Illustration accompagné de trois dessins de son fils Maurice, elle apporte quelques bémols non négligeables :

 

« Or, voici la tradition. Ces tapisseries viennent, on l’affirme, de la tour de Bourganeuf, où elles décoraient l’appartement du malheureux Zizim […]. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de cette explication, qu’un quart d’heure d’examen nouveau desdites tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma mémoire omet ou amplifie à son insu, une solution tout aussi absurde qu’on pourrait l’attendre d’un antiquaire de profession. Car, après tout, le croissant n’a rien d’essentiellement turc, et on le trouve sur les écussons d’une foule de familles nobles en France. »

       

Et dans le Journal d’un voyageur pendant la guerre, elle écrira le dimanche 2 octobre 1870 :

 

« J’en profite pour regarder les trois panneaux de tapisserie du XVe siècle qui sont classés dans les monuments historiques. La tradition prétend qu’ils ont décoré la tour de Bourganeuf durant la captivité de Zizime. M. Adolphe Joanne croit qu’ils représentent des épisodes du roman de La Dame à la licorne. C’est probable, car la licorne est là, non passante ou rampante comme une pièce d’armoirie, mais donnant la réplique, presque la patte, à une femme mince, richement et bizarrement vêtue, qu’escorte une toute jeune fillette aussi plate et aussi mince que sa patronne. »

 

Dans sa lettre du 18 juillet 1841 à Ludovic Vitet, président de la Commission des monuments historiques, créée à son initiative, Prosper Mérimée rappelle la légende sans vraiment la considérer vraie :

 

« Il y a dans ces tapisseries quelque chose de singulier qui permet de croire […] qu’elles ont été faites pour le fils du Grand Turc. Toutes les six représentent une très belle femme […] richement habillée et d'une façon toute orientale. »

 

En 1907, Henri de Lavillatte évoquera encore longuement la légende Zizim, tout en éludant l’arrivée de La Dame à Boussac et la présence des armes Le Viste qu’il signale pourtant en citant des notes d’Edmond du Sommerard.

 

 

ET VINT PROSPER MERIMEE QUI INVITE LA DAME A SEJOURNER A PARIS

 

Regroupant les communes de la partie nord-est du département de la Creuse dans les quatre cantons de Boussac, Chambon, Châtelus-Malvaleix et Jarnages, l’arrondissement de Boussac redonnait une unité administrative à cette région, « marche » de la Marche, tiraillée sous l’Ancien Régime entre le Berry, le Bourbonnais, la Combraille, l’Auvergne et la Marche.

La sous-préfecture, au personnel bien réduit, était installée dans le château qui abritait aussi la gendarmerie. Elle occupait les appartements du premier étage, cloisonnés de façon soignée au XVIIIe siècle, et le rez-de-chaussée à droite de la salle des gardes. L’escalier principal lui était réservé jusqu’au premier étage : il était cloisonné entre le premier et le second.

La gendarmerie utilisait l’escalier de la tour ronde et occupait tout le reste du château.

 

 

 

 

 

Après de longues tractations, le 24 avril 1833, sous la présidence du maire, Vincent Narbonne, le conseil municipal accepta les propositions de Mme Claire Pauline de Carbonnières, épouse de Henri Arnaud, comte de Ribeyreix, dernière descendante de la famille de Carbonnières, et décida l’achat du château moyennant la somme de 22 500 francs payables en quinze annuités.

 

Prosper Mérimée en 1844

 

En 1837, le ministère de l’Intérieur invita les préfets à recenser les anciens monuments faisant partie « du patrimoine national et du trésor intellectuel de la France », à les classer par ordre d’importance et à indiquer les sommes nécessaires à leur conservation. Ces listes devaient être soumises à l’examen de la Commission des monuments historiques nouvellement créée.

Pour le département furent retenues l’église Sainte-Valérie de Chambon, l’église Notre-Dame de La Souterraine et les thermes antiques d’Évaux. Mais, dans sa séance du 3 septembre 1839, le conseil général de la Creuse émit le vœu que « l’administration départementale recueille sur nos monuments historiques en général tous les renseignements qui peuvent les faire apprécier, afin de réclamer à l’État les fonds nécessaires à leur conservation ». Étaient cités en particulier les églises de Bénévent, de Moutier-d’Ahun, de Saint-Pierre-de-Fursac et le château de Boussac.

 

Le début de l’année 1840 voit alors un échange de lettres entre Boussac, Guéret et Paris pour faire classer le château.

Le 21 janvier, le sous-préfet, Télémaque Faure de Fournoux, envoie à Guéret les plans du château, une notice historique et un devis de restauration. Il avoue cependant que les plans laissent à désirer et que la notice « dit à la fois trop et trop peu » mais que Saincthorent lui avait fait connaître l’urgence de l’envoi, la commission étant sur le point de siéger. Le 24 janvier, le préfet, Mathieu Fleury, transmet les documents au ministère. Dans sa lettre d’accompagnement, il dit avoir visité le château, en admirant la hardiesse de la construction, les vastes salles des gardes et les immenses cheminées. Il ajoute qu’il regrette bien qu’un inspecteur des monuments historiques n’ait pas visité ce château pour le placer « au premier rang des monuments de cette catégorie dont il me paraît digne sous tous les rapports » ; mais des tapisseries, il n’en est aucunement question.

 

Peut-être en raison du retard apporté à l’envoi, la demande reste sans effet. Aussi est-elle renouvelée, avec l’appui du nouveau sous-préfet, Prosper Brugière de Barante, qui n’était pas sans relations à Paris. Et, le 22 février 1841, en séance de la Commission, Prosper Mérimée présente, entre autres, un rapport sur le château de Boussac dont l’état déplorable lui avait été signalé et en particulier « la grande salle qui portait des tapisseries laissées par le prince Zizim à Bourganeuf où il fut enfermé ».

 

Quelques semaines plus tard, le 9 mars, Charles Duchâtel, ministre de l’Intérieur, fait connaître au préfet sa décision. Ce n’est pas un refus, mais un ajournement motivé :

 

« Monsieur le Préfet, une demande qui m’avait été adressée l’année dernière à l’effet d’obtenir des secours sur le crédit des monuments historiques pour la restauration du château de Boussac vient de m’être très vivement recommandée parM. de Barante, Sous-Préfet de cet arrondissement.

J’ai soumis cette affaire de nouveau à la Commission des monuments historiques ; le résultat de son examen est que le devis qui m’a été adressé contient des dépenses de nature à ne pas être effectuées avec les fonds du crédit, telles que distributions intérieures, etc. Les seules auxquelles mon administration pourrait concourir sont celles de consolidation des parties monumentales de l’édifice ; elles s’élèvent à la somme de 5 000 f. environ sur un devis total de 24 334 f. et ne forment pas un chapitre séparé. De plus, les dessins annexés sont tellement informes qu’ils ne peuvent servir à juger de l’importance réelle du monument. Enfin aucun détail n’est donné sur les tapisseries qui avaient servi à décorer la prison du prince Zizime à Bourganeuf et qui ont été transportées à Boussac.

Veuillez, si vous voulez donner suite à cette affaire, la faire instruire d’après les prescriptions contenues dans ma circulaire du 19 février dernier ; je ne puis que l’ajourner jusqu’à ce que j’aie reçu des renseignements suffisants pour éclairer la Commission des monuments historiques, sur les avis de laquelle je prends toutes mes décisions sur la répartition du crédit.

Agréez, Monsieur le Préfet, l’assurance de ma considération distinguée. »

 

C’est cinq mois plus tard, au début de juillet 1841, que Mérimée va découvrir La Dame à la Licorne au château de Boussac. Le 18, il écrit une lettre à son cher président Vitet, commencée à Bourges et postée à Blois, concernant les Pierres Jaumâtres et le château de Boussac. En voici un extrait :

 

« Boussac est un horrible trou, la plus hideuse sous-préfecture de France. Le château n’a pas même le mérite d’avoir la tournure féodale, il ressemble à ces vilains manoirs de la Bretagne, bâtis en granite au XVIIIe siècle par des maçons qui n’auraient pu gagner leur vie autre part. C’est là, sous des plafonds vermoulus que demeurent le S[ous] P[réfet], Mr Pr de Barante, la gendarmerie avec ses épouses et ses enfants outre un certain nombre de gueux logés par charité dans des masures. Les habitants de la ville n’ont point de routes, et comme ils ne voient guère d’étrangers ils ne portent point de chapeaux mais bien des bonnets de coton. Il y a pourtant parmi eux trois ou quatre millionnaires, qui sont usuriers et dépensent 1 500 f. par an. Les notables de Boussac ne mettent de souliers que pour aller dîner chez M. de Barante.

C’est au château de Boussac dans l’appartement du S. Préfet que sont les tapisseries de Zizim. Comment elles ont été transportées de Bourganeuf à Boussac c’est ce que personne n’a pu m'expliquer. La tour où Zizim a été détenu à Bourganeuf existe encore, mais si mes souvenirs ne me trompent point, il eût été impossible d’y tendre ces tapisseries là. Quoiqu’il en soit il y a dans ces tapisseries quelque chose de singulier qui permet de croire même à d’autres qu’à Mr Jourdain, qu’elles ont été faites pour le fils du Grand Turc. Toutes les six représentent une très belle femme. Voilà qui est peu Turc direz-vous, mais Zizim et son frère étaient de très mauvais croyants accusés d’avoir des tendances pour la secte d’Ali – une très belle femme donc, richement habillée et d’une façon toute orientale. C’est toujours la même personne, quelquefois accompagnée d’une suivante, et toujours placée entre un lion et une licorne. Chaque bête tient entre ses pattes une lance bleue semée de croissants d’argent qui porte une bannière de gueule à la bande d’azur chargée de trois croissants d’argent. Lion et Licorne portent de plus sur le dos un écu avec les mêmes armoiries.

Dans une des tapisseries la femme est assise les jambes croisées sous une tente dont le sommet porte cette inscription A MON SEUL DESIR. Ce qui distingue ces tapisseries c’est qu’elles n’ont nullement le style flamand. Les figures sont longues, élégantes, gracieuses. Les costumes indiquent un artiste qui connaît les costumes et les habitudes de l’Orient. Je serais tenté de croire que cela a été fait en Italie. Les fonds semés de fleurs, de fruits et d’animaux, parmi lesquels figurent toujours un lapin blanc et un singe, présentent de loin l’aspect d’une palme de cachemire. Même harmonie de couleurs et même bizarrerie. Chaque tapisserie peut avoir 3 à 4 mètres de côté.

Il y en avait autrefois à Boussac plusieurs autres, plus belles me dit le maire, mais l’ex-propriétaire du château – il appartient aujourd’hui à la ville – un comte de Carbonnière les découpa pour en couvrir des charrettes et en faire des tapis. On ne sait ce qu’elles sont devenues. Cinq des six tapisseries sont en fort bon état. La sixième est un peu mangée des rats.

Toutes auront le même sort si on ne les tire de Boussac. Ne pensez-vous pas qu’il y aurait lieu de les acheter pour la Bibliothèque royale, ou si vous l’aimiez mieux de les faire acheter par la liste civile pour la collection du Roi. Je préfèrerais le premier parti. Les gens de Boussac nous demandent de l’argent pour leur château, mais c’est une dérision, il ne vaut pas un sou. S’ils nous vendaient leurs tapisseries, ils feraient une bonne affaire et nous aussi. En attendant que la commission décide, j’ai dit au Maire, que s’il voulait faire raccommoder ces tentures à Aubusson on les perdrait et que cela lui coûterait fort cher ; que si elles n’étaient pas si vieilles et si déchirées, le gouvernement pourrait peut-être les lui acheter. »

 

 

Les Pierres Jaumâtres, La Boussaquine.

 

Ce même jour, toujours de Blois, il écrit à Charles Lenormant, archéologue, égyptologue et numismaste, directeur du Cabinet des médailles :

 

« Mon cher Monsieur, quelle diable d’idée avez-vous eue de m’envoyez dans la Creuse ? C’est assurément le centre de la barbarie. On n’y rencontre que des églises bêtes comme dit notre collègue M. Leprevost. J’envoie à la Commission quelques pages de prose à leur sujet, concluant à ce qu’on les laisse se ruiner sans bruit, et qu’il n’en soit plus question. Mais je vous demande de l’argent pour vous acheter de belles tapisseries apportées, dit-on, par Zizim à Bourganeuf et transportées à Boussac on ne sait comment. Rien de moins clair que leur origine, mais elles me semblent très curieuses et elles seront mangées des rats avant peu si on ne les ôte de l’infâme taudis qu’elles décorent. » 

Sept mois plus tard, le 18 février 1842, le ministre de l’Intérieur écrit au préfet Delamarre :

 

« Monsieur le Préfet, une demande m’avait été adressée à l’effet d’obtenir un secours sur le crédit des Monuments historiques pour la restauration de l’ancien château de Boussac. La nature des réparations qui étaient proposées à cet édifice, et son caractère architectural, ne m’a pas permis de donner suite à cette demande. Mais cet édifice contient des tapisseries anciennes qui s’y dégradent tous les jours et ne présentent pas en cet endroit un intérêt suffisant pour que la commune fasse les sacrifices nécessaires pour leur conservation, tandis que dans une collection publique et à côté d’autres objets du même genre, elles acquerraient une véritable valeur et leur conservation serait à tout jamais assurée.

Je suis disposé à accorder une somme de 3 000 f. sur le crédit des Monuments historiques, exercice courant, qui serait affecté aux réparations projetées au château de Boussac, à la condition que les tapisseries me seront envoyées, afin de recevoir la destination que je leur donnerai. Veuillez vous entendre avec le Maire de la ville de Boussac pour vous mettre en mesure de me répondre bientôt sur cette affaire. »

 

Le 22, le préfet transmet cette proposition ministérielle au sous-préfet, pour être communiquée à Vincent Narbonne, maire de Boussac.

 

 

 

la dame PERSISTE A FREQUENTER LES SOUS-PREFETS ... ET LES RATS

 

Les mésaventures de La Dame pouvaient (auraient dû ?) s’arrêter à ce moment-là : les tapisseries auraient quitté Boussac pour être restaurées et les rats seraient restés sur leur faim Mais, dès ce mois de février 1842, deux objectifs divergents vont s’affronter :

– celui du Ministère et de la Commission des monuments historiques où œuvre Prosper Mérimée qui a jugé sainement la situation des tapisseries et leur devenir prévisible si elles demeurent à Boussac ;

– celui du conseil municipal qui refusera pendant des années d’aliéner à l’État les tapisseries dont il a pourtant reconnu le caractère de chef-d’œuvre, préférant une restauration locale à Aubusson.

 

La Dame allait cruellement souffrir de cet entêtement.

 

Pourquoi le maire et les conseillers municipaux n’ont-ils pas saisi l’occasion qui s’offraient à la ville de transmettre les tapisseries de La Dame à l’État, étant assurés qu’elles seraient restaurées et donc sauvées ? Pensaient-ils pouvoir le faire dans la Creuse même, avec l’aide du département et de l’État ? Pensaient-ils transformer le château en un musée où le passé local serait conservé et où le Moyen Âge offrirait aussi les charmes de l’Orient en exposant les six tapisseries rénovées de La Dame ?

 

Y a-t-il eu pression du sous-préfet, M. de Barante, très intéressé par la décoration somptueuse qu’offraient les tapisseries dans « ses » appartements où il recevait les notables ? Les conseillers municipaux, qui venaient d’endetter la commune pour acquérir le château et ses tapisseries, n’ont-ils pas voulu « aliéner » si tôt l’un de « leurs » biens prestigieux ?

 

Subjugués, fascinés par la force d’attraction et la beauté des tapisseries, ont-ils succombé, eux aussi, à ce que l’on pourrait nommer le « syndrome de La Dame à la licorne » comparable au « syndrome de Stendhal » ? Émotion née aussi de la pensée quasi mythique d’un Orient inaccessible, miraculeux et féerique, que le seul nom du prince Zizim rendait presque réel sous leurs yeux. Le château ne se déplacerait pas ; pourquoi La Dame le ferait-elle ? Les temps n’étaient pas encore venus où les monuments européens allaient franchir l’Atlantique pour trouver une nouvelle jeunesse. Ainsi, les tapisseries de La Chasse à la licorne allaient-elles quitter le château de Verteuil en Charente pour rejoindre à New York les restes de cinq cloîtres médiévaux français.

 

 

ZIZIM ET L'ORIENTALISME

 

Les conseillers municipaux de Boussac, qui viennent d’endetter la commune à hauteur de 22 500 francs pour acquérir en 1833 le château et ses tapisseries, ne veulent pas « aliéner » si tôt l’un de « leurs » biens prestigieux, une œuvre d’art qui fixe  avec raison et à un haut degré l’attention de tous les hommes instruits, de tous les savants qui viennent de bien loin visiter ce travail d’art véritablement curieux et monumental, auxquelles la ville et toute la contrée mettent un grand prix, un prix certainement bien supérieur à l’offre de M. le Ministre qui est loin, cette offre, d’être en rapport avec celles qui ont été faites souvent par des amateurs éclairés et désireux de posséder cette œuvre remarquable.

 

Ont-ils succombé, eux aussi, au "syndrome de La Dame à la licorne" ? Subjugués, fascinés par la "force d’attraction" et la beauté des tapisseries ! Emotion née aussi de la pensée quasi mythique d’un Orient inaccessible, miraculeux et féerique, que le seul nom du "prince Zizim" rend presque réel sous leurs yeux. Non un mirage, mais une réalité bien ancrée en terre creusoise et dont l’Histoire a confié la garde à Boussac. L’aboutissement d’un rêve ancestral et d’un voyage de pèlerin ou de croisé.

 

Pensez ! Posséder des tapisseries apportées peut-être de Turquie par un prince, fils d’émir, de roi, qui a eu le courage de défendre les armes à la main son royaume convoité par son frère ! Un exilé plein de charmes, dit la légende, capable de se faire aimer d’une princesse française… On rêve à moins dans les chaumières…

 

Il fallait, en 1842, une légende pour ensoleiller ce coin de Creuse et rendre au château, dont une vieille tradition populaire attribuait la fondation à Jules César ou à Léocade, sénateur et gouverneur romain dans les Gaules, le renom et la magnificence qu’il avait connus sous l’une des plus anciennes familles du royaume : la Maison de Brosse, originaire du Berry et issue des vicomtes de Limoges. Le plus illustre de ses seigneurs fut Jean 1er de Brosse, baron de Boussac, conseiller et chambellan du Roi Charles VII, maréchal de France et fidèle compagnon de Jeanne d’Arc. Charles VII lui avait confié, ainsi qu’à Gilles de Laval, Louis de Culan et Jean Malet, le soin d'escorter la Sainte Ampoule de l'abbaye de Saint-Rémi de Reims à la cathédrale. Le jour du sacre, le 17 Juillet 1429, il entre à cheval dans la cathédrale, en tête du cortège, sa bannière déployée, récompense de tous ses combats et de sa totale fidélité au roi et au royaume. Sa geste devait revenir à la mémoire de ceux qui passaient la porte d’honneur du château de Boussac surmontée de ses armoiries et les inviter à la fidélité et à la conservation du patrimoine local.

 

Les somptueuses tapisseries habitées d’une princesse, d’un lion majestueux, d’une licorne miraculeuse et d’armes conquérantes, pouvaient apparaître comme l’imposant support doux et chaud d’une théâtralité orientale dramatique où tout élément flottait à l’envi, à l’instar de la pensée de ceux qui les contemplaient et d’où s’ébrouaient des désirs.

 

La Dame allait être cette fée tant espérée, si attentive à la gloire de Boussac. Il est vrai que tous les ingrédients étaient rassemblés pour réussir une synthèse historico-sentimentale : un prince turc exilé et emprisonné dont le nom Djem ou Cem, prononcé Djim, signifie « Amour » (les croissants, les coiffures "orientales", les orangers), les ateliers de la Marche à deux pas, la présence possible d’une demoiselle de Blanchefort, nièce de Pierre d’Aubusson (la Dame aux airs de sultane ou de fille d’un puissant seigneur).

 

Quelle légende aurait été inventée si le prince Djem n’avait jamais été mis en sécurité à Bourganeuf au cœur du royaume français et/ou si les armes Le Viste n’avaient pas comporté de croissants ? Le besoin de s’adosser à des mythes archétypaux pour expliquer le monde et repousser la peur et la mort aurait forgé, n’en doutons pas, une légende tout aussi merveilleuse que celle de Zizim, de sa favorite Almeïda et de Marie de Blanchefort.

 

En définitive, c'est la légende de Zizim qui a provoqué l'engouement pour La Dame à la licorne parce qu'au début du XIXe siècle on se pâmait pour l'Orient. Peu importait la présence de Zizim, tout ce qui comptait était l'exotisme présumé de La Dame à la licorne. L'enthousiasme de l'Occident pour l'orientalisme, apparu au XVIIIe siècle, se manifeste fortement au XIXe siècle dans la littérature et dans l'art. Inspiré par les cultures du Moyen-Orient, l'art orientaliste marque les œuvres de nombreux artistes. Les années 1830-1840 sont celles où la France constitue par la force de ses armées et l'accaparement des terres conquises un nouvel espace colonial, en Afrique, en Asie et en Océanie.

 

Dans un épicurisme et un érotisme discrets, les écrits évoquent un des charmes de cet orientalisme européen, "le harem fantasmé" et ses bains où les corps nus féminins paressent. Se lit en filigrane la fascination pour ces mystérieux sérails où la femme est l’esclave sexuelle du sultan. Les artistes orientalistes confièrent aux danseuses orientales nommées almées ainsi qu’aux odalisques des hammams l’expression d’un érotisme efficace et autorisé.

« …. ce chaud et voluptueux ciel d’Orient qui l’avait vu naître. L’Almée du Sérail, la sultane favorite, y est toujours représentée, entourée de plantes et d’oiseaux orientaux, tantôt elle fait de la musique, elle admire des bijoux ou reçoit un étendard armorié à écusson semé de croissants. » (Joseph JOULLIETTON, Histoire de la Marche et du pays de Combraille, Guéret, Pierre Betoulle, 1814.)

 

Ah ! Cette lente montée vers la volupté, somme des plaisirs sensoriels éprouvés isolément, de tapisserie en tapisserie, de la friandise en bouche à la fleur respirée, de la romance chantonnée au visage aimé contemplé au miroir, enfin de la corne dressée effleurée aux bijoux dont on se déshabille avant de pénétrer dans la tente qui proclame hautement en lettres de feu l’acmé orgastique de la jouissance commune par ce cri : « mon seul plaisir ». "L’étendard" a quelque chose de phallique, dans son nom même.

 

Les élus boussaquins ont reconnu la haute valeur artistique des tapisseries qui les confortait dans leur décision : « dans tous les cas le Conseil ne saurait consentir à la cession des tapisseries du prince Zizim. »

 

Cette reconnaissance et la fierté de posséder cette merveille pouvaient faire apparaître des rayons de soleil dans un univers aux contours bien ternes. En 1842, Boussac n’est qu’un gros bourg triste. Son territoire est restreint (150 ha), sa population faible (588 hab), son isolement inquiétant, l’analphabétisme dominant, sa misère grande car ses ressources sont maigres par l’absence d’industrie et la faiblesse du commerce. C’est encore une région enclavée dont l’économie est tributaire de l’état des récoltes, c’est-à-dire des circonstances atmosphériques et qui vit dans des structures inchangées depuis des siècles.

 

 

[ZIZIM accoste à Villefranche sur Mer, le 15 octobre 1482. Puis ce sera Nice (4 mois), Chambéry, les Echelles (février-juin 1483), Poët Laval en Dauphiné (2 mois), Rochechinard (jusqu'en février 1484), Bourganeuf en Creuse, Monteil le Vicomte (2 mois), Morterolles en Limousin (mai 1484), Boislamy en Creuse (juillet 1484 - 2 ans) et enfin retour à Bourganeuf dans la "Tour Zizim" (de juillet 1486 à novembre 1488).]

 

 

 

Le 9 mars 1842, en séance extraordinaire, à une heure de l’après-midi, sous la présidence de Vincent Narbonne, le conseil municipal prend la décision suivante :

 

« Le Conseil délibérant :

– considérant qu’il est à regretter que l’antique château de Boussac auquel se rattachent des souvenirs historiques bien précieux n’ait pas paru à M. le Ministre digne de fixer son attention et de recevoir, comme monumental, des secours pour sa conservation, et qu’il ne l’ait pas classé au rang des autres édifices de la Creuse qui, sous beaucoup de rapports, lui sont bien inférieurs et mériteraient moins que lui la préférence qui leur a été accordée ;

– considérant que le Conseil accepterait avec empressement les 3 000 f. offerts par M. le Ministre, pour, avec les fonds que le département accordera à la commune de Boussac, et les sacrifices qu’elle est disposée à s’imposer, être employés à réparer et entretenir son vieux château et les tapisseries qui l’ornent ; mais qu’il serait peu disposé à consentir à la remise de ces dernières qui sont la décoration la plus remarquable du vieil édifice, qui fixent, avec raison et à un haut degré l’attention de tous les hommes instruits, de tous les savants qui viennent de bien loin visiter ce travail d’art véritablement curieux et monumental, auxquelles la ville et toute la contrée mettent un grand prix, un prix certainement bien supérieur à l’offre de M. le Ministre qui est loin, cette offre, d’être en rapport avec celles qui ont été faites souvent par des amateurs éclairés et désireux de posséder cette œuvre remarquable qui au reste ne pourrait que perdre à être détachée et transportée ; 

– est d’avis à l’unanimité : que c’est le cas d’inviter M. le Ministre à accorder à la ville de Boussac un secours de 3 000 f., qui avec les fonds du département et ceux que la commune est disposée à s’imposer, sera employé principalement à la réparation, entretien et conservation des tapisseries et des salles qu’elles décorent et d’accorder ce secours sans la condition qu’il mettait à cette allocation et qu’il est impossible au Conseil d’accepter, dans l’intérêt bien entendu de la ville de Boussac, en faisant cette concession sans condition, M. le Ministre aura fait un acte utile et de la plus haute équité. »

 

Le sort, souvent dramatique, des tapisseries de La Dame à la licorne est ainsi scellé pour quelque quarante ans ! Au grand désespoir du préfet qui écrit le 15 juin 1842 au sous-préfet :

 

« J’ajouterai ici ma dernière observation que j’ai déjà faite pendant mon séjour à Boussac ; il serait, je crois plus conforme aux intérêts de la ville de céder au gouvernement des tapisseries qui ne sont pour elle d’aucune valeur, qui se détériorent chaque jour, dont elle ne peut point prévenir la destruction, et de recevoir les 3 000 f. qu’a offerts M. le Ministre de l’Intérieur. »

 

LA DAME SUBIT UNE RESTAURATION INCOMPLETE

 

Le 31 mars 1842, l’architecte Morin transmet un devis pour la restauration des tapisseries et des deux salles où elles sont accrochées. Le montant s’élève à 3 609,71 francs dont 2 060 francs pour les tapisseries. Le 22 avril, en séance de la Commission des monuments historiques, Prosper Mérimée présente des rapports, dont celui sur les tapisseries de La Dame à la licorne où il annonce le refus de la commune de vendre les tapisseries et sa demande d’une subvention pour leur restauration : il est prévu de faire boucher les trous par la manufacture de Jean Sallandrouze à Aubusson, de les doubler de toile, puis de les tendre sur un châssis qui les isole du mur. La Commission accorde 1 500 francs à la condition qu’une somme de 1 000 francs soit votée par la commune ou accordée par le département.

 

Le 5 mai, au cours de la séance extraordinaire du conseil municipal, le sous-préfet annonce que La Dame à la licorne est inscrite aux monuments historiques, que 200 francs de fonds départementaux et 1 500 francs de fonds de l’État sont alloués.

Il demande que la commune, qui a promis de s’imposer des sacrifices, tienne maintenant sa promesse et vote à son tour des fonds pour la restauration de la tenture. À l’unanimité, le conseil municipal accorde seulement une somme de 200 francs.

 

Le 29 septembre 1842, l’architecte Morin effectue les relevés suivants :

 

 

 

L'Odorat

 

 

L'Ouïe et Pavie (ex Le Toucher)

Esquisses des tapisseries et boiseries servant à la décoration de la grande salle.

 

 

 

Le Goût, La Vue et Le Toucher-La Tente

Esquisse des tapisseries et boiseries servant à la décoration de la salle à manger.

 

Les boiseries ont été ajoutées au milieu du XVIIIe siècle, sous Louis XV.

 

n. Paris, 1810, d. 1897.

Elève de l'école des Beaux-Arts (promotion 1828), élève d'Huyot.

Il a été inspecteur des bâtiment civils (palais de l'Elysée).

Architecte du département du Bas-Rhin, nommé architecte diocésain de Strasbourg en 1853. Viollet-le-Duc écrit à son sujet (compte-rendu du personnel) : « M. le préfet du Bas-Rhin a désigné jusqu'à présent l'architecte du département pour surveiller les travaux d'entretien du séminaire, le seul édifice qui soit à la charge de l'État dans ce diocèse. M. Morin est aujourd'hui architecte du département du Bas-Rhin, j'ai pu apprécier la régularité administrative de M. Morin et reconnais qu'il était digne d'être chargé d'un service important. »

Au lendemain de la guerre de 1870, il quitte Strasbourg par refus de servir dans l'administration germanique.

Il est nommé le 15 février 1875 architecte diocésain de Fréjus en remplacement de Revoil, démissionnaire et le 14 avril 1875, de Digne en remplacement de Bruyerre. Il démissionne de ce dernier poste le 25 octobre 1880. Le 17 février 1883, il est chargé des édifices diocésains de Bordeaux. Il est nommé chevalier de la légion d'honneur le 14 août 1885.

 

 

L’on est ainsi assuré qu’à cette date L’Ouïe, L’Odorat et Pavie ornaient le salon et que dans la salle à manger se trouvaient La Vue, Le Goût et Mon seul désir.

Tout au long des années 1842 et 1843, une correspondance importante est échangée entre Boussac et Paris, via Guéret, pour réguler l’organisation des règlements financiers promis. Le 25 novembre 1842, le ministre de l’Intérieur écrit au préfet :

 

« Par ma lettre du 8 juillet dernier, je vous avais autorisé à employer une partie des 2 000 francs votés par le Conseil Général pour les Monuments historiques du département de la Creuse au complément des travaux nécessaires à la conservation des tapisseries de Boussac pour lesquelles j’avais alloué une somme de 1 500 francs. Veuillez me faire savoir où en est cette affaire, et hâter l’exécution de ces travaux qu’il est urgent d’entreprendre pour éviter de nouveaux dégâts. »

 

Le 3 décembre, le préfet répond que « les ouvriers des principaux fabricants que j’ai consultés sur les réparations à faire aux tapisseries de Boussac m’ont assuré qu’il serait difficile d’employer 1 500 francs à une restauration, sans altérer les objets qu’elle représente ».

 

Ministre et préfet se veulent rigoureux dans l’emploi des crédits alloués et dans le mode opératoire des restaurations.

Pour preuve, cette autre lettre du ministre, datée du 9 décembre ordonnant de mettre les travaux à exécution :

 

« Les 200 francs que vous avez accordés sur les fonds départementaux joints à une somme égale votée par le Conseil municipal et aux 1 500 francs que j’ai accordés forment au total 1 900 francs avec lesquels vous pouvez faire effectuer immédiatement les travaux urgents aux tapisseries de Boussac. Il ne s’agit pas d’employer toute cette somme à des raccommodages dans l’étoffe mais de redoubler les tapisseries de toile neuve, de les tendre sur des châssis pour les isoler de la muraille et enfin de suivre les indications d’un devis qui a été approuvé par la Commission des monuments historiques en ce qui concerne ces tapisseries. » 

 

À Boussac, les décisions se prennent dans un lent mûrissement qu’obligent les contraintes budgétaires de la commune.

Le 4 janvier 1843, La Dame n’a toujours pas quitté Boussac pour Aubusson. En séance extraordinaire, le conseil municipal étudie l’exposé du maire : on dispose de 1 900 francs pour un devis bien supérieur ; des dépenses communales sont nécessaires (réparations à la caserne de gendarmerie pour 869 francs, ouverture d’une rue menant au château : 2 000 francs prévus) et la ville est en débit de 15 000 francs. Le conseil est d’avis à l’unanimité que c’est le cas de solliciter du ministre de l’Intérieur un second secours de 1 000 francs avec l’offre que fait le conseil de pourvoir par un vote du surplus des fonds que nécessiteront ces dépenses, « bien convaincu que Son Excellence si bien disposée dans l’intérêt des beaux arts ne se refusera pas à cette nouvelle demande dont l’objet se recommande à toute sa bienveillance ». Le conseil a donc toujours en vue non seulement la restauration des tapisseries mais aussi les réparations à effectuer dans les pièces qui les abritent. C’était bien d’ailleurs l’opinion du sous-préfet, dans une lettre du 11 janvier :

 

« Conformément à votre lettre que en date du 27 décembre 1842, M. le Maire de Boussac et moi, nous nous sommes mis en mesure de faire réparer les tapisseries du château et il doit être écrit dans ce sens à des manufacturiers de Clermont, Montluçon, Aubusson. Les salles comme vous le savez où se trouvent ces tapisserie sont en assez mauvais état ; les plafonds menacent de crouler, il y a des nids à rats en immense quantité. La réparation matérielle des tapisseries ne servirait qu’à peu de chose si on ne détruisait pas les causes de destruction ; en outre, pour réparer les tapisseries, il faudra les détendre et les replacer. D’ici à peu d’années, si l’on veut réparer la salle, il faudra recommencer l’opération. Un devis avait donc été fait pour la complète restauration de ces deux salles. Le devis, celui que vous connaissez, a été approuvé au Ministère et envoyé directement ici : on a donné des fonds pour la première partie de la dépense, en différant le reste ; cependant je crois qu’il serait d’une bonne administration d’exécuter le tout en même temps. »

 

Dans une lettre au ministre du 14 janvier 1843, le préfet estime lui aussi que différer les travaux compris dans la seconde partie du devis serait « exposer les tapisseries à de nouvelles et promptes dégradations par la multitude des rats qui trouvent une retraite dans les murs lézardés et les boiseries vermoulues ». Il s’associe donc « bien sincèrement au vœu exprimé par le Conseil municipal de Boussac » et prie instamment Son Excellence « de vouloir bien lui accorder le nouveau secours qu’elle sollicite. »

Le ministre a des yeux doux pour La Dame qu’il n’a pourtant pas encore vue. Le 3 février, il répond ainsi au préfet :

 

« Jusqu’ici dans ma correspondance avec vous, j’avais toujours eu soin de vous faire observer que les fonds que j’accordais à la ville de Boussac étaient uniquement alloués pour la restauration des tapisseries que renferme le château et je vous avais fait connaître que je n’entendais en rien prendre à ma charge les réparations que réclamait le château lui-même. La lettre que vous m’avez adressée le 14 janvier ne peut modifier la décision que j’ai prise à cet égard, car si vous voulez bien vous faire représenter ma dépêche du 9 décembre dernier, vous verrez que je vous expliquais que la somme allouée sur les fonds des Monuments historiques était destinée non seulement à des raccommodages dans l’étoffe, mais aussi à redoubler les tapisseries de toiles neuves et à les tendre sur des châssis pour les isoler de la muraille. Vous concevez dès lors que je ne puis prendre part aux dépenses qu’occasionneront les réparations des murs et boiseries sur lesquelles elles sont appliquées.

Toutefois, pour vous donner une preuve de l’intérêt que je témoigne à cet objet d’art, je ferai de nouveau passer votre demande sous les yeux de la Commission et dans le cas où elle me proposerait une modification à son rapport de l’année dernière, je prendrai une décision dont je vous donnerai avis immédiatement. »

 

Le 10 février, en séance de la Commission des monuments historiques, Prosper Mérimée présente des rapports sur Chambon, Bénévent-l’Abbaye et Boussac. La nouvelle subvention demandée par le préfet est refusée. Le ministre écrit au préfet le 17 février :

 

« D’après le rapport que vient de m’adresser la Commission, je persiste dans les conclusions de ma dépêche du 3, et je n’ordonnancerai les 1 500 francs, accordés sur l’exercice 1842, que sur l’envoi d’un état régulier des travaux, constatant que les fonds ont été employés conformément à mes prescriptions. »

 

Paris s’impatiente. Les travaux de restauration ont-ils commencé ? La Dame a-t-elle retrouvé ses couleurs et ses formes ? Les mille fleurs sont-elles écloses et les animaux en bonne santé ? Le ministre s’inquiète dans une lettre du 25 août :

 

« Par ma lettre du 17 février 1843, je vous ai désigné de nouveau l’emploi du crédit de 1 500 f. alloué pour travaux aux tapisseries de Boussac sur l’exercice 1842. Il conviendrait que vous me fassiez parvenir l’état justificatif que je vous demandais avant le 10 septembre pour éviter l’annulation de cette allocation qui deviendrait inévitable si je n’avais paspu la faire ordonnancer dans le délai prescrit dans les lois de finances. »

 

Le 6 septembre, le préfet transmet au ministère « l’état des travaux exécutés pour la conservation des tapisseries de Boussac », état précisant que  « de notables réparations ont été faites dans la pièce où sont placées ces tapisseries mais la ville de Boussac a pourvu à cet objet de dépense ». Le 15, la subvention de l’État est donc mise à la disposition de Delamarre, mais le nouveau sous-préfet, Léon Mouzard-Sensier, doit encore fournir un certificat constatant que les travaux sont en cours d’exécution pour être en possession du mandat. Il appartient désormais au receveur municipal de Boussac de « prendre d’urgence (mot souligné) des mesures pour que ce mandat soit présenté à la caisse du payeur à Guéret avant l’expiration de ce mois » selon les recommandations du préfet du 28 octobre au sous-préfet.

 

Ce n’est que le 31 octobre de cette année 1843 qu’a été établi le contrat pour le marché de restauration de trois des tapisseries et des deux salles du château :

 

« Entre le Maire de Boussac, Vincent Narbonne d’une part et les messieurs Pierre Maingonnat et Guillaume Maume, tous les deux fabricants de tapisseries, demeurant séparément en la ville d’Aubusson, d’autre part.  Ont fait les conventions suivantes, en conséquence de la lettre de M. le Préfet du 27 Septembre 1842, Messieurs Pierre Maingonnat et Maume s’obligent conjointement et solidairement :

– à réparer convenablement les murs intérieurs du grand salon du château sur lesquels doivent être établies les boiseriesencadrant les tapisseries monumentales qui décorent ce salon ;

– de refaire à neuf les boiseries pour être substituées à celles qui encadrent actuellement ces tapisseries, et qui sont entièrement vermoulues et hors de service ;

– à réparer la grosse poutre transversale et de soutènement dudit salon, laquelle poutre est fortement endommagée et menace ruine ;

– de peindre à neuf les nouvelles boiseries pour les mettre en harmonie avec les tapisseries qu’elles encadrent ;

– et enfin de réparer et restaurer convenablement les trois grandes pièces de tenture de tapisserie qui ornent le grand salon, d’en opérer la dépose et le transport à leur manufacture d’Aubusson, et cette restauration terminée, d’en opérer le retour à Boussac et la repose dans les nouveaux cadres qu’ils auront fait confectionner et le tout avec le plus de goût et de soin possible.

Tous ces travaux devront être entièrement confectionnés et parachevés fin de Juillet prochain ; ils s’obligent à toutes les garanties dont sont tenus les entrepreneurs de travaux publics ; et [un mot illisible] le présent marché est fait pour et moyennant le prix et somme de dix neuf cents francs sans remises. Laquelle somme sera payée sur les fonds à ce destinés, après l’approbation de monsieur le Préfet et immédiatement après la repose des tapisseries et la réception de tous les travaux ci-dessus prévus, par monsieur l’architecte de la ville et par monsieur le Maire. Ce dernier n’aura à payer aucune somme quelconque pour quelle que somme que ce soit, hors le prix ci-dessus prévu.

Fait à Boussac le trente un octobre mil huit cent quarante trois, double sous les seings privés des parties : Pierre Maingonnat, Guillaume Maume et Vincent Narbonne. »

 

Ce document sera annoté et signé à Boussac le 3 juillet 1844 par le sous-préfet, puis à Guéret, le 6 septembre, par le préfet.

 

Le 14 juillet, en séance extraordinaire du conseil municipal, en l’absence du maire, l’adjoint, Alexandre Maugenest, explique que le devis de M. Morin était inférieur à la réalité, ce qui n’a permis la restauration que de trois tapisseries sur six :

 

« Cet architecte qui possède toutes les connaissances de son art, mais qui n’est pas familier sans doute avec celui concernant la fabrique et le raccommodage des tapisseries, a porté au devis un chiffre tellement inférieur à la dépense que le crédit ouvert pour cet effet a suffi à peine pour faire à la moitié de l’ouvrage, c’est-à-dire pour faire restaurer trois morceaux sur six.

Le Conseil, appelé à délibérer :

– considérant que la curieuse tapisserie qui décore le grand salon du château a acquis par les réparations qui viennent d’y être faites une grande valeur qui fait vivement désirer une opération semblable à celle qui décore la salle à manger ; 

– considérant que l’état de pénurie dans lequel se trouve la caisse municipale ne permet pas à la commune de supporter cette dépense qui excède de beaucoup les facultés pécuniaires du moment ;

– prie en conséquence Son Excellence M. le Ministre de l’Intérieur d’accorder à la ville de Boussac une seconde subvention de 1 500 f. pour avec le secours départemental que voudra bien allouer le Conseil Général et les fonds qu’entend y affecter le Conseil Municipal, être employés à la réparation de la tapisserie tendue dans la salle à manger dépendant de l’appartement occupé par M. le Sous-Préfet. »

 

 

LES CISEAUX DE M. MOUZARD-SENCIER

 

Les rats n’étaient pas les seuls ennemis des tapisseries du château. Il est venu le temps de relater le jeu destructeur des ciseaux du sous-préfet Mouzard-Sensier. Laissons la parole au maire, Vincent Narbonne, et au conseil municipal de Boussac en la séance extraordinaire du 7 juillet 1845 :

 

«  M. le Maire expose :

Que les tentures de tapisseries qui ornaient le petit salon du balcon du château, propriété de la ville, avaient il y a quelques années été détachées de leurs cadres pour faire place à des réparations intérieures de cet appartement et provisoirement déposées dans un placard ; que ces tapisseries ayant disparu, le bruit se répandit que M. Mouzard-Sencier, ancien Sous-Préfet, les avait emportées avec ses objets mobiliers, au mois d’Avril dernier, époque d’une courte apparition par lui faite en cette ville pour les emballer ; que lui Maire lui ayant donné avis de ce bruit, M. Mouzard-Sencier avait renvoyé par le courrier de Gouzon un morceau de tapisserie, sans enveloppe et avec une simple carte à son adresse ; il a été reconnu que ce morceau avait subi des coupures du haut et du bas et sur les côtés ; par suite des souvenirs de plusieurs membres du Conseil et d’après l’enquête faite séance tenante, il a été reconnu que le morceau renvoyé n’était qu’un fragment des tapisseries qui avaient décoré le petit salon du balcon, que toutes les autres parties avaient disparu ; qu’il était plus que probable que les parties manquantes avaient été emportées par M. Mouzard-Sencier.  

Le Conseil ne voulant pas recevoir la partie renvoyée parce qu’elle avait été coupée et que les autres portions n’y étaient pas jointes, a pensé que c’était le cas de déposer provisoirement le morceau renvoyé aux archives de la Mairie et de prendre telles mesures que de droit pour la réintégration des autres morceaux indûment soustraits.

Sur quoi le Conseil délibérant :

– attendu qu’il est constant en fait que des tapisseries précieuses ornaient le petit salon du balcon ; que ces tapisseries qui avaient été détachées provisoirement de leurs cadres et déposées dans un placard, en ont été retirées par M. Mouzard-Sencier, sans autorisation ; que d’après son propre aveu, il avait fait un tapis de sol en la coupant de la partie que sur l’avis de M. le Maire, il lui a renvoyé, sans aucune précaution de conservation. ; qu’il ne saurait être douteux qu’il a retenu les morceaux qui manquent encore et qu’il retient indûment ;

– attendu qu’aux termes de l’article 1382 du Code Civil par suite duquel tout fait quelconque de l’homme qui causeun dommage oblige celui-ci par lequel il est arrivé à le réparer ;

– est d’avis que c’est le cas d’autoriser M. le Maire de Boussac à poursuivre, par toutes voies de droit et par devant tous les juges compétents, aux frais de la commune s’il y a lieu, M. Mouzard-Sencier, ancien Sous-Préfet de Boussac, aux fins d’obtenir la restitution des morceaux de tapisseries par lui soustraits au préjudice de la ville de Boussac et de le faire condamner en tous dommages et intérêts envers la commune lésée et à tout autre point de droit. »

 

Mais par un arrêté du 12 janvier 1846 le conseil de Préfecture se déclara incompétent en vertu des « dispositions de l’article 75 de la loi du 22 Frimaire an 8 portant sur les agents du gouvernement autres que les ministres qui ne peuvent être poursuivis pour des faits relatifs à leurs fonctions, qu’en vertu d’une décision du Conseil d’État ».

 

Siégeant en séance extraordinaire le 23, le conseil municipal protesta contre cette décision estimant que ce n’était pas en sa qualité d’agent du gouvernement que le sous-préfet avait emporté les tapisseries mais en tant que simple particulier.

En conséquence l’assemblée fut d’avis d’autoriser le maire à se pourvoir, au nom de la commune de Boussac, en Conseil d’État, en réformation de l’arrêté du conseil de préfecture et à continuer l’action engagée. On n’a pas la suite de l’affaire.

Et surtout on ne sait pas quelles étaient les tapisseries découpées et disparues.

 

 

 

LA DAME SE PARTAGE ENTRE LE CHATEAU ET L'HOTEL DE VILLE

 

 

Les trois tapisseries du salon ont donc été restaurées en 1844. Dans un texte anonyme, on trouve les lignes suivantes :

 

« La ville de Boussac avec des fonds obtenus du Gouvernement vient de les faire réparer, mais tout en louant l’intention, nous regrettons que le travail de leur restauration n’ait pas été conduit avec plus de soin et d’intelligence. Les entrepreneurs de rapiéçage n’ont cherché ni à imiter le grain du lainage, ni à suivre les tons des couleurs. Les tapisseries sont au nombre de six ; trois, les suites qui ont subi une réparation sont placées dans la grande salle de la sous-préfecture, les trois autres non moins belles que les premières sont dans une grande chambre appelée salle à manger où les rats continuent de les ronger. »

 

 Mais la salle à manger allait bientôt être partagée en deux lors des travaux de consolidation et de redistribution des locaux de la sous-préfecture. La session de 1848 du conseil d’arrondissement de Boussac, présidée par le nouveau sous-préfet, Sylvain Selme dit Selme-Davenay, eut à l’ordre du jour l’examen des « vieilles tapisseries qui décorèrent autrefois la tour de Bourganeuf qui servit de prison à Zizim ». Le procès-verbal des délibérations relate que les six tapisseries ne sont plus alors plus rassemblées en un même lieu. Trois demeurent au château où elles « décorent le grand salon du château et font l’admiration des visiteurs », les trois autres « se pourrissent dans un coin de l’hôtel de ville.

Leur perte enlèverait ce qu’elles ont de poëtique et d’historique ». Un appel pressant était lancé : « Le Conseil Général n’hésitera pas à voter une subvention et à en solliciter une du Gouvernement pour les arracher à une destruction prompte et certaine ». Henri Aucapitaine a aussi écrit à ce sujet :

 

« Il en existe trois morceaux roulés dans un coin de l’Hôtel-de-Ville de Boussac ; il est vraiment malheureux de les voir perdre, tant sous le rapport historique que sous celui de l’art ; deux sont peu près semblables à celles du château ; la troisième représente une femme sous une tente orientale, regardant des bijoux ; elle est peut-être d’une exécution supérieure aux autres. »

Dans sa séance extraordinaire du 15 juillet 1861, le conseil municipal demandera « que les tapisseries qui font suite à celles qui décorent le salon de la Sous-Préfecture, classées comme Monuments historiques, soient réparées ». Le maire, Auguste Desfosses-Lagravière, rappelle alors que ces tapisseries se trouvent à l’hôtel de ville.

 

 

LA DAME VOYAGE

 

 

En mai 1862, à l’occasion du concours régional eut lieu à Guéret une exposition des beaux- arts. À propos de la troisième salle, Pierre de Cessac, président de la Société des sciences naturelles et archéologiques de la Creuse, nota dans son rapport : « Vous vous rappelez ces vieilles tapisseries qui couvraient les murs ; selon la tradition, elles auraient décoré la prison où fut enfermé Zizim, à Bourganeuf. » Cyprien Pérathon a été un peu plus explicite sur ce premier voyage : « Il y a trois ans, dit-il, une exposition d’objets d’art et d’archéologie s’ouvrit dans les salles de l’hôtel de ville de Guéret. Deux pièces de tapisserie appartenant à la tenture du château de Boussac attirèrent surtout l’attention des visiteurs. »

 

La Dame fit un second séjour à Guéret et eut, semble-t-il quelque difficulté pour en revenir. En effet, le 18 septembre 1871, le maire, Louis Gilbert, expose à ses conseillers que son prédécesseur, M. Desfosses-Lagravière, avait prêté des tapisseries appartenant à la ville de Boussac à la ville de Guéret pour le concours de 1869, qu’il les avaient réclamées avant le 4 septembre 1870, et que malgré les injonctions du préfet, les tapisseries ne sont toujours pas renvoyées car le musée de Guéret désire les conserver. Le conseil, « considérant qu’il paraît y avoir mauvais vouloir de la part des administrateurs de la ville de Guéret, autorise à l’unanimité le maire à prendre toutes les mesures pour contraindre la ville de Guéret ou tout autre détenteur à faire la remise des tapisseries de la ville de Boussac ».

On ne sait quand a été effectué le retour et à vrai dire, on ne sait même pas quelles étaient ces tapisseries ni leur nombre.

On peut penser qu’il s’agit bien de La Dame mais, dans le catalogue de l’exposition, on ne trouve que la mention de « tapisseries des anciennes fabriques d’Aubusson et de Felletin » et les comptes rendus de la presse n’y font aucune allusion.

 

En revanche il est bien assuré que La Dame est allée à Paris pour l’Exposition universelle de 1878. Edmond du Sommerard, directeur du Musée des Thermes et de l'Hôtel de Cluny, est membre de la Commission de l'inventaire général des richesses d'art de la France pour cette Exposition de 1878.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Exposition_universelle_de_1878

 

Dès le 12 novembre 1876, le conseil municipal autorise le maire, Auguste Desfosses-Lagravière, à adresser avant le 15 janvier 1877 une demande à la commission chargée de centraliser les demandes pour cette manifestation afin de pouvoir envoyer « les tapis qui ornent le salon de la Sous-Préfecture et ceux qui restent à l’hôtel de ville ». Mais dans L’art ancien à l’Exposition de 1878, sous la plume d’Alfred Darcel, administrateur de la manufacture des Gobelins, il n’est question que de trois :

 

« Viennent ensuite les trois tapisseries de la tenture de la mairie de Boussac ». L’auteur ajoute :

 

" Mais nous n’avons pu l’examiner de près, le libéralisme du conseil municipal d’Aubusson [sic] s’étant refusé à nous confier d’une d’elles afin d’en faire exécuter une copie. Ce sont des verdures à bestioles sur fond rouge, dont le centre est occupé par un pavillon sous lequel se tient une dame en riche costume du temps de Charles VI. Un lion et une licorne l’accostent, portant un pennon armorié qui est « d’or à la bande de gueule, chargé de trois croissants d’argent ». Nous ne croyons pas qu’il y ait jamais eu de bordure. » 

Mon seul désir était donc bien à Paris. Il paraîtrait logique que les deux autres tapisseries exposées soient aussi celle de l’hôtel de ville.

 

La Dame fit-elle, l’année suivante, une autre escapade, à Limoges, à l’occasion de l’exposition. À la séance extraordinaire du conseil du 9 mars 1879 a été en effet prise la délibération suivante :

 

« Mr le maire ayant donné lecture d’une lettre de Mr le Sous-Préfet en date du 7 mars dernier, le conseil décide à l’unanimité des membres présents qui suivant la demande faite par Mr Le Préfet de la Haute-Vienne, les tapisseries seront envoyées aux frais de la ville de Limoges et retournées aux mêmes conditions à Boussac fin mai 1879. »

 

Mais on le la trouve pas dans les catalogues de cette exposition. Elle n’allait d’ailleurs pas tarder à quitter définitivement Boussac.

 

 

LA DAME QUITTE BOUSSAC

 

 

Dans ses Esquisses de Boussac, Henri de Lavillatte a écrit :

 

« Antérieurement à 1870, le délégué d’un riche financier était venu offrir des tapisseries une somme de 70 000 francs. Bien que leur valeur fût incontestablement plus considérable, les représentants de Boussac, s’inspirant des besoins de la ville et se disant en outre que leurs magnifiques œuvres d’art pourraient enfin être réparées et entretenues comme elles le méritaient, allaient peut-être accepter les propositions qui leur étaient faites, mais le ministre des Beaux-Arts, dont l’autorisation était indispensable pour la vente de ces pièces, classées monuments historiques, ne donna pas son consentement. » 

 

On ne trouve cependant pas trace de cette proposition dans les délibérations du conseil municipal de Boussac.

Il est possible que l’auteur, se trompant sur la date, fasse allusion à la demande plus tardive à laquelle fait référence la délibération du 1er mai 1877. Ce jour-là, le maire, Auguste Desfosses-Lagravière, fait lecture d’une lettre du baron de Rothschild qui demandait à la ville de Boussac qu’on expédie les tapisseries de l’hôtel de ville à Paris afin de les faire examiner. Avant d’en devenir acquéreur, il désirait s’assurer si elles étaient susceptibles d’être réparées. « Le Conseil municipal, dans l’intérêt de la ville, accepte la proposition de M. de Rothschild et décide après en avoir délibéré que les tapisseries seront expédiées à Paris sans frais pour la municipalité et seront accompagnées par un délégué nommépar le Conseil Municipal. » M. Piquand, conseiller municipal, est désigné comme délégué.

 

Face aux intérêts privés, lors de sa réunion du 24 mai 1877, la Commission des monuments historiques à laquelle le musée de Cluny est rattaché depuis sa fondation en 1843, charge officiellement Edmond du Sommerard, directeur du musée, de négocier la cession de La Dame à l’État.

 

Le 24 février 1882, en séance extraordinaire, le maire, Siméon Aucouturier, informe le conseil que M. Marcel Montel, fabricant de tapisseries à Felletin, espère vendre les tapisseries de Boussac mais que pour cela il demande « à être autorisé à en emporter un panneau contre le dépôt d’une garantie et à retourner ledit panneau dans un délai de quelques jours ». 

Le conseil, à l’unanimité, autorise le maire à confier à M. Montel un des trois panneaux des tapisseries de l’hôtel de ville.

Montel a offert de déposer comme garantie entre les mains du receveur municipal des titres de rente 3 et 5 % représentant ensemble 300 f. de rente au porteur ». Cette offre a été acceptée en échange du « panneau dans lequel la princesse tire des bijoux d’un coffret que lui présente une suivante et est sous une tente sur le couronnement de laquelle se trouve l’inscription A mon seul désir ».

C’est le 5 mars 1882, en session extraordinaire autorisée par le sous-préfet, qu’est prise la décision de vendre les tapisseries, de préférence à l’État. Le registre des délibérations rapporte :

 

« Mr le Maire expose au Conseil municipal qu’un acquéreur sérieux a proposé d’acheter les six panneaux de tapisseries provenant du château moyennant la somme de vingt-cinq mille francs payés à la commune plus cinq cents francs au profit du Bureau de Bienfaisance. Il fait observer que ces tapisseries sont dans un état de dégradation tel que, pour en assurer la conservation, il est urgent qu’elles soient réparées au plus tôt ; que les réparations qu’elles exigent entraîneront aux dires d’experts, une dépense d’environ douze mille francs ; qu’il est matériellement impossible à la commune de faire cette dépense et que d’ailleurs il n’existe dans les bâtiments civils aucune place pour les trois panneaux qui sont déposés à l’hôtel de ville.

Il croit qu’il serait avantageux pour la commune et aussi dans l’intérêt de l’art, d’aliéner les dites tapisseries pour la somme proposée ; que par ce moyen ces précieux restes seraient conservés et la commune éviterait de contracter l’emprunt voté par délibération du 11 septembre 1881.

En conséquence il propose au conseil d’offrir à Mr le Ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, d’aliéner les dites tapisseries au profit de l’état moyennant la somme de vingt-cinq mille cinq cents francs.

Et dans le cas où cette proposition ne serait pas acceptée de demander à Mr le Ministre l’autorisation de les vendre aux conditions offertes.

Le Conseil municipal après en avoir délibéré, considérant l’impossibilité pour la commune de faire restaurer et de placer les dites tapisseries et les avantages qu’elle retirerait de leur aliénation, surtout au moment où elle va se trouver dans l’obligation de faire des dépenses énormes pour l’agrandissement du champ de foire et la construction de l’avenue de la gareÀ l’unanimité adopte les propositions de Mr le Maire. »

 

Le 9 juin, une séance de la Commission des monuments historiques, tenue sous la présidence du ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, décide le placement de La Dame au musée de Cluny et le versement d’une indemnité de 25 500 francs à la ville de Boussac payable en 2 annuités, en 1882 et 1883. Le 14 juin 1882, le maire lit la lettre datée du 10 juin d’Edmond du Sommerard. Comme la décision de la Commission des monuments historiques est conforme aux propositions du conseil municipal, le maire propose de l’accepter, ce qui est adopté à l’unanimité. Siméon Aucouturier, qui pense vraiment à tout, avance que l’enlèvement des tapisseries ornant le salon de la sous-préfecture nécessitera des réparations et il invite le conseil à fixer la somme que l’on pourra employer aux réparations et à l’achat d’une tenture devant remplacer les tapisseries de La Dame parties vivre leur vie à Paris. Le conseil, toujours à l’unanimité, vote une somme de 1 000 francs à cet effet.

 

Ces tapisseries décorent actuellement la salle des mariages de la mairie.

 

Ultérieurement, l’emprunt de 20 000 f. (à contracter à la Caisse des Dépôts et Consignations au taux de 4% et remboursable en 14 annuités égales de 1 893 francs) sera maintenu pour l’achat de l’immeuble exproprié en vue de l’agrandissement du champ de foire, pour des dépenses assez considérables aux « maisons d’école » et l’achat du mobilier scolaire, pour des réparations au château et l’aménagement de l’avenue de la gare.

 

 

Une légende tenace veut que l’argent de la vente de La Dame ait été utilisé pour le pavage du champ de foire (terrain appartenant à M. de Ribeyreix et longeant les fortifications, acquis par la ville pour le prix de 2 000 francs le 28 Pluviôse an XIII).

 

 

 

 

Or le bon état et le pavage des rues et des places de la ville étaient des préoccupations bien antérieures à la vente des tapisseries, comme le révèle la lecture des délibérations du conseil municipal au fil des ans. Mais cette « pétrification » de la légende naît très naturellement dans la mentalité boussaquine. Elle est une variante de l’échange d’un plat de lentilles contre le droit d’aînesse ; elle renvoie à une sorte de « déchéance », tant physique que morale du corps social. Elle oppose violemment la douce chaleur de la laine et de ses teintes, la fragilité de toutes les vies – humaines, animales, végétales – que les tapisseries protègent, la puissance des « fées » chères à George Sand à la dureté grise de la pierre taillée d’où toute énergie créatrice est exclue et dont l’espace géométrisé ne recèle nulle chaleur, nulle vie, nul réconfort au regard et à la pensée, mais servitude et ténèbres.

Le ciel garance de La Dame où songent des îles de guède s’est évanoui dans l’uniformité hostile d’un champ de foire où le bétail sera parqué. Sous « la pierre sacrificielle plate » des pavés uniformes, les cadavres exquis de la Dame et de sa suivante, de leurs amies les bêtes et des mille fleurs, à jamais disparues.

 

Une autre remarque s’impose au sujet des propos d’Edmond du Sommerard que Henri de Lavillatte rapporte : « M. du Sommerard disait, quelques jours après la vente, et nous tenons ce détail de M. le docteur Desfosses, qu’il venait d’acheter, pour un morceau de pain, une pièce unique », propos repris par Georges Janicaud sous l’expression : le « prix dérisoire ». Le château de Boussac a été vendu à la ville 22 500 F en 1837, puis au département 130 000 francs en 1924. L’indemnité n’avait donc rien de dérisoire. Henri de Lavillatte n’en a pas moins eu ce cri d’indignation :

 

« Enfin, Boussac s’est laissé enlever ses tapisseries… sans protester… sans faire une révolution ! » avant de faire part de sa tristesse :…hélas ! nul musée ne pourrait donner à la châtelaine du XVe siècle la forteresse de Jean de Brosse, nul décor ne lui rendrait le cadre féodal qu’elle a perdu. Quel regret, on le voit, que sa disparition sans espoir de retour, « La Dame à la Licorne, placée maintenant dans un des grands musées de notre capitale, est, il est vrai, mieux à la portée de la vue de tous, elle est pour toujours assurée des soins auxquels elle a droit […] ; mais, hélas ! nul musée ne pourrait donner à la châtelaine du XVe siècle la forteresse de Jean de Brosse, nul décor ne lui rendrait le cadre féodal qu’elle a perdu. Quel regret, on le voit, que sa disparition sans espoir de retour… »

 

A propos d'Edmond du Sommerard :

Il fallait le voir faisant les honneurs de sa galerie, racontant les péripéties de l'achat d'une pièce unique, les tapisseries de la Dame à la Licorne, par exemple, radieux de dire qu'il avait fait un bon coup, en bon Français qu'il était, heureux d'employer avec économie les crédits de l'Etat et de brocanter pour la patrie.

Il avait d'ailleurs de qui tenir. Son père, le fondateur du Musée, en avait fait libéralement don à la France, car c'est un vrai don de n'avoir vendu que deux cent mille francs tant de merveilles ne se réservant que le titre de directeur. De combien de millions n'a-t-il pas frustré son fils par cette générosité patriotique.

 

 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2792039/f1.texte

 

 

La Dame allait pouvoir retrouver la capitale d’où elle était partie en sa tendre jeunesse.

Le 17 juillet 1882, elle fait son entrée à Cluny dans une salle solennellement inaugurée par Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. C’est dire la haute valeur qui lui est déjà attribuée.

 

 

 

La Grande Galerie ou Salle des émaux de l'ancien musée de Cluny

où était exposée La Dame.

 

 

Les tapisseries sont sauvées : une restauration est immédiatement effectuée pour la présentation au public. Puis le travail est confié à la « veuve Plistat », rentrayeuse aux Gobelins (1882), à l’atelier Lameire (1882-1883), à J. Lavaux,  artiste-tapissier des Gobelins » (1889-1892) et à l’atelier Brégère (1941-1944). En octobre 1943, quatre tapisseries restaurées sont mises en sûreté au château de Chambord, les deux autres les rejoignant en février 1944.

 

À Boussac, le 30 décembre 1924, le château est vendu par la ville au département de la Creuse pour 130 000 francs.

La sous-préfecture est supprimée en 1926. Après des demandes demeurées infructueuses depuis 1883, le château est classé monument historique par arrêté du 25 juillet 1930. En 1942 la gendarmerie quitte les lieux quasiment inhabitables. 

Il est acquis en 1965 par M. et Mme Blondeau qui n’ont eu de cesse de le restaurer. L’année précédente, un timbre-poste avait été émis à l’effigie de La Dame. Le conseil municipal avait demandé à ce que l’émission premier jour ait lieu à Boussac ; le ministre des Postes et Télécommunications avait répondu que c’était impossible, les tapisseries étant conservées à Paris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais, pour rappeler à tous le long séjour de La Dame à Boussac, le samedi 27 mars 2010, une statue de la licorne, due à Marcel Chalumeau, a été inaugurée sur la place centrale de Boussac, devant l’hôtel de ville.  

 

 

J'ai passé toute mon enfance face au château, rue des Rochers,

dans la maison marquée par la flèche. Je le voyais ainsi tous les jours.

 

 

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