Jean Perréal, poète !

Jean Perréal, alchimiste ?

 

 

" Toute action naturelle est engendrée par la nature de la plus courte façon que l'on puisse trouver. "

" Quoi que fasse la nature, personne ne peut le faire avec les mêmes moyens par un plus court chemin.
Les causes étant données, la nature accouche des effets
par les plus courts chemins possibles. "

" Ô vous qui spéculez sur le mouvement perpétuel, comme vous avez parlé souvent pour ne rien dire !
Allez donc rejoindre ceux qui cherchent la recette de l'or. "

Léonard de Vinci, Maximes, fables & devinettes, Arléa, 2001, traduction de Christophe Mileschi

 

 

" Quand Vincent van Gogh eut déluté son creuset, et refroidi la masse en bon état de la vraie pierre philosophale, et qu'au contact de la merveille faite, ce premier jour du monde, réelle, toutes choses se transmutèrent au métal-roi, l'artisan du grand-œuvre se contenta de traire de l'utilité de ses doigts la somptuosité pointue de sa barbe lumineuse, et dit : " Que c'est beau le jaune ! "

Alfred Jarry, Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, XXXII

 


 

Unique miniature illustrant La Complainte de Nature à l'Alchimiste errant
écrite en 1516 par Jean Perréal et dédié à François 1er
Musée Marmottan, Paris - coll. Wildenstein, ms. 147 - 18,1 x 13,4 cm

 

Cette miniature et La Complainte illustrent parfaitement le 'travail' commun revendiqué par les véritables Alchimistes avec la Nature. Le vrai Alchimiste, le Philosophe, n'œuvre pas contre la Nature, mais en cohérence avec elle selon des modalités définies dans tous les traités alchimiques depuis l'Antiquité, 'théorisées' par Roger Bacon (1214-1294) et magnifiquement exposées ici par Jean Perréal, en image et en vers.

En 1960, Sharon Dunlap Smith retrouve dans la collection Wildenstein à New York la miniature qui fut dérobée au milieu du 19eme siècle au manuscrit de la Complainte. La miniature a été identifiée et publiée pour la première fois par Charles Sterling : Une peinture certaine de Perréal enfin retrouvée, L'Œil, n° 103-104, 1963, pp. 2-15 et 64-65. (Voir aussi pour correction : Charles Sterling, L'Œil, n° 105, 1963 ; et une correspondance de M. Huillet d'Istria, L'Œil, n° 110, 1964, p. 68).

 

1- La miniature

Examinons tout d'abord l'illustration placée en frontispice. C'est elle que François 1er verra en premier, avant de lire les 1 822 octosyllabes en rimes suivies.

 

Comparaison de cette miniature avec La Joconde de Léonard de Vinci

 

 Jean Perréal a pu voir La Joconde. Voir non seulement le tableau en gestation mais aussi le modèle, "ma dona" (madame) (Mona) Lisa Gherardini,  épouse de Francesco del Giocondo. Puisqu’il est régulièrement en Italie pour suivre les armées de Charles VIII et de Louis XII de 1494 à 1509 et que le portrait a probablement été commencé à Florence vers 1503 ; d'après Giorgio Vasari, Léonard l'achève au bout de quatre années, soit en 1506. Il y rencontre Léonard de Vinci qui a noté cette rencontre, vers 1494, dans un carnet (Codex Atlanticus, fol. 247 r.) : « piglia da Gian di Paris il modo di colorire a secco e il modo del sale bianco e delfare le carte impastate. »  

 

 

 

 

 

Comme Perréal, Léonard ne croit pas  à l’alchimie opérative, celle du laboratoire : « Ceux qui aspirent à s'enrichir en un jour vivront un long temps dans une grande pauvreté, comme il advient et adviendra éternellement aux alchimistes, à ceux qui prétendent créer l'or et l'argent… » (Léonard de Vinci, Quaderni I, 13 v. Bibliothèque royale de Windsor)

On peut imaginer les discussions entre Vinci et Perréal au sujet des alchimistes errants, à la recherche de l’élixir de longue vie, de la pierre philosophale, de la poudre de projection pour obtenir l’or …

 

Si Léonard a peint Mona Lisa en un portrait mi-corps jusqu'à la taille, Dame Nature est représentée en entier.

Les deux jeunes femmes sont assises en extérieur, sensiblement dans la même position, présentant de trois-quarts le même profil. Elles tournent leur tête vers leur gauche. Mona Lisa regarde Léonard (et donc la regardeuse et le regardeur), Nature tourne très franchement la tête pour regarder l’alchimiste (qui est peut-être Jean Perréal lui-même en un autoportrait, donc tournée vers l’artiste qui la dessine, comme Mona est tournée vers Léonard).

Même regard franc et direct, les yeux dans les yeux (à moins que l’alchimiste regarde plus bas…) ; même sourire tout juste esquissé ; même complicité ; mêmes cheveux longs retenus par un voile noir visible sur le haut du front pour Mona Lisa, par un bandeau noir pour Nature.

Mona Lisa est habillée mais son corsage au large décolleté permet de voir la naissance des seins ; Nature est entièrement nue, dissimulant une partie de son corps avec un voile qui rappelle par sa couleur et son plissé le vêtement sur l'épaule gauche de Mona Lisa. Nul bijou sur l'une d'elles.

 

Les ailes de Nature, dont les couleurs sont celles du paysage derrière Mona Lisa, sont comme les mains aux doigts visibles et écartés de Mona Lisa. La Joconde est-elle comme Dame Nature ailée une  représentation de la déesse Isis ?

Leurs bras sont pliés, le droit reposant sur le gauche. Le genou gauche levé de Nature rappelle le bras du fauteuil où Mona Lisa est assise

Les deux colonnes qui supportent la balustrade semi-circulaire derrière Mona Lisa ont en écho les deux branches de l’arbre derrière Nature. Les entrelacs de cet arbre rappellent ceux du corsage de Mona Lisa. Le cœur de Mona Lisa est au centre du tableau. L’entrelacs des branches derrière Nature dessine un cœur et un grand 8, symbole dressé de l’infini.

 

En arrière-plan, même paysage large et profond, habité comme le montrent divers éléments construits : pont et bâtiments, ou aménagés : chemin. Même perspective atmosphérique.

 Même paysage avec relief et hydrographie importante (lacs et rivière distribués pareillement) et avec une trouée lumineuse vers une continuité aquatique hors vision. Paysages de l’Arno pour Léonard et du Rhône pour Perréal ?

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Paysage_de_la_vall%C3%A9e_de_l'Arno

 

Le pont de Léonard et la maison de l’alchimiste représentent ce qui relie la Nature et les Humains. Le chemin, le pont et les entrelacs du siège-arbre sont les voies qui mènent à l’infini et sont le symbole de l'écoulement du temps (Daniel Arasse, Histoire de peintures). Mona Lisa est-elle, comme Dame Nature, une figure mythologique ou sacrée (peut-être dans l’acception alchimique) ? La déesses Isis ? (voir Walter Pater, La Renaissance)

 

http://ajdrake.com/wiki/victorianprose/pater_renaissance_1873.pdf

 

 

 

L'absence de 'bourgeon' à la branche de gauche m'invite à imaginer un complément au dessin, ce qui élargit légèrement la miniature.

Elle apparaît alors construite de façon très symétrique :

- l'axe vertical suit la limite gauche de l'édifice en pierres

- l'axe horizontal se confond avec la ligne d'horizon

La perspective est rigoureusement respectée :

- le point de fuite se situe sur le 'nouveau' bord extérieur gauche, resserrant ainsi l'image, sans lui donner trop de profondeur.

 

La miniature, par sa composition savante, suit la structure de la poésie :

- pour la poésie : deux parties bien distinctes et de longueur quasi égale : Les Remontrances de Nature à l'Alchimiste errant de 990 vers ; puis La Response de l'Alchimiste à Nature de 832 vers.

- pour la miniature :

- verticalement, deux parties bien distinctes et égales : celle de gauche correspond au macrocosme (et les quatre éléments : l'air, l'eau, la terre, le feu) , celle de droite au microcosme.

vers 999 à 1003 :

" La plus parfaicte creature,
Que Dieu crea après les Anges ;
Je vous rends honneur & louanges.
Que vous estes mere & maistresse
Gouvernante du macrocosme,
Qui fut crée pour microcosme.
Le premier, le monde se nomme :
Et microcosme en Grec, c'est l'homme.
"


L'alchimiste a un pied dans le domaine de Nature, l'autre est dirigé vers son laboratoire. La racine droite du siège de Nature, cachée par le vêtement de l'alchimiste, semble empiéter sur la partie "microcosme" : ainsi à travers les échanges entre macrocosme et microcosme, l'alchimiste bénéficie des influences de Nature. Mais, pour Jean Perréal, le feu du laboratoire est éteint !


-
horizontalement, deux parties bien distinctes et égales aussi : en haut, le monde céleste (avec Dieu, les astres, les planètes) ; en bas, le monde terrestre (avec Nature et les êtres vivants, dont les humains).

 

Regardons le feu dans la souche creuse de l'arbre et l'entrelacs de ses branches défeuillées comme une promesse d'épanouissement exponentiel de branches, de bourgeons de feuilles et de fruits. Ce n'est point encore la saison du Grand Œuvre.

L'OPUS NATURE : Nature, à partir des 4 éléments, par l'action de son "feu" dans le grand athanor du Cosmos, parvient au Grand Œuvre, l'Opus Magnum. La fleur et la fiole (vaisseau hermétiquement clos) sommitales sont les métaphores de ce cheminement de l'Un (uno) vers la Trinité (tridi).

L'OPUS MECHANICE : dans un décor austère, le laboratoire abandonné montre l'inanité de toute imitation de Nature dans ses œuvres.

 

Les quatre éléments : Ignis (feu), Aer (air), Terra (terre) et Aqua (eau).

 

L’objectif principal de l’alchimie était de produire le Lapis Philosophorum, la pierre philosophale, une substance ayant trois propriétés essentielles : changer les métaux vils en métaux précieux, comme l'argent (argyropée) ou l'or (chrysopée) ; guérir les maladies ; rendre l’être humain immortel (élixir de longue vie)

Carl Gustav Jung notamment voit dans la lapis philosophicae (Pierre Philosophale) la métaphore culturelle du processus d'évolution psychique de tout être humain, la force le poussant vers davantage de différenciation, dans un système de mise en abyme du microcosme et du macrocosme (Psychologie et Alchimie, Paris, Buchet Chastel, 1970).

Dans son traiDe circulo physico quadrato de1616, Michel Maier compare la Jérusalem

céleste, forteresse d'or, au lapis, et il la représente comme un cercle que divisent les

opposés aristotéliciens, éléments et qualités, qui furent souvent, et dans les contextes les plus divers, assimilés aux quatre directions de l’espace. Le lapis, qui les unit tous, devient ainsi le symbole de l’omphalos, du nombril de l’univers.

 


" Ton corps aux trois quarts composé d'eau, plus un peu de minéraux terrestres, petite poignée. Et cette grande flamme en toi dont tu ne connais pas la nature. Et dans tes poumons, pris et repris sans cesse à l'intérieur de la cage thoracique, l'air, ce bel étranger, sans qui tu ne peux pas vivre. "

Marguerite Yourcenar, Ecrits dans un jardin, in Le Temps, ce grand sculpteur, Gallimard, 1983, p. 213

 

au-dessus de la fiole, 9 rayons blancs
descendent du Ciel : le Feu divin

planches extraites du Praetiosissimum Donum Dei, manuscrit du17è s. - Bibliothèque de l'Arsenal
(la fleur, l'œuf clos, le feu, les racines, la nature...)

Pour tout admirer des magnifiques planches du Splendor Solis : http://herve.delboy.perso.sfr.fr/gravures.html#VIII._Splendor_Solis

miniature "La Nature Alchimie"
Tractatus alchemici du 15è s.
British Library

La Vierge Marie a bénéficié elle aussi du feu sacré : elle put, dit-on, à son tour concevoir le Lapis Monde, ou fils de Dieu.

Toutes les énergies sont représentées dans cette image : le Phénix, le soleil et la lune, le sycomore et la déesse Nout-Hathor couronnée (le feu sacré s'échappe de chacune de ses mains). Par une lente cuisson, ces énergies vont travailler au Grand Œuvre de la vie, dans les athanors représentés sous ses pieds.

Ainsi est reprise dans cette image renaissante l'enseignement de l'Ecole Égyptienne.
Les oiseaux sont des âmes s'incarnant (ils reviennent sur terre) ou se désincarnant (ils s'envolent).

 

Jaroš Griemiller z Tøebska
Rosarium Philosophorum, Prague, 1578

Le Pharaon Thoutmosis III est allaité par la déesse Isis
qui a pris la forme de l'arbre sacré (sycomore)
pourvu d'un sein et d'un bras.
Thèbes - tombe de Thoutmosis III 18è dynastie

 

1- Coupe à l'oiseleur - Louvre - Tondo d'une coupe ionienne à figures noires - Grèce de l'est - v. 550 av. n.è.
2- Image du Codex mexicain Fejervary-Mayer - femmes-arbres
3- Codex Vigilanus fol. 17v - Escorial - Colecciones del Real Monasterio - Biblioteca Real
4- Arbre de Jessé : schématisation de l'arbre généalogique présumé de Jésus à partir de Jessé, père du roi David - Psautier Ingeborg (1210) - Chantilly.

 

 

La déesse du Sycomore (arbre divin) est la déesse Nout, protectrice des morts.
Ici, elle apporte des offrandes (du pain et de l'eau) à Sennedjem et sa femme.
Les défunts, à la fête du Nouvel an qui symbolise l'inondation,
ne sont pas oubliés, ils ont droit à un banquet divin
qui leur assurera l'eau et la nourriture pour l'année entière.

Tombe de Sénedjem - village des artisans de DEIR-El-MEDINA

http://alain.guilleux.free.fr/deir_el_medineh/deir_el_medineh_tombe_sennedjem.php

 

 

Gustave Klimt - L'Arbre de Vie - 1905 -1909
fresque - Osterreichisches Museum -Vienne

 

Stèle maya n° 5 d'Izapa, Mexique, — 4e. siècle
Musée National d'Anthropologie de Mexico.
Arbre de vie avec prêtres lors du sacrifice de l'encens.

L'arbre possède douze racines : les sept de gauche semblant vivantes, les cinq de droite desséchées. Y a-t-il deux groupes ethniques différents sous l'arbre ? A gauche, le prêtre avec une grande barbe et un haut chapeau conique est-il " proche oriental ", " sémite " ?
Celui de droite, tout à fait différent dans sa physionomie et ses vêtements est un Indio.
L'eau sous l'arbre évoque-t-elle l'Océan qui séparent les continents Ancien et Nouveau et qu'il a fallu traverser ? C'est la thèse des historiens diffusionnistes, partisans des contacts entre Méditerranée et Amérique dans l'Antiquité.

 

Il s'agit de la représentation de la Grande Mère Nature qui dispense Sagesse et Savoir aux Initiés.
Se retrouve de manière profane l'Arbre de la Connaissance édénique, nommé alors L'Arbor Scientiae.

Arbre des Philosophes - Frontispice de Gloria Mundi

Arbor vegetalis, extrait de l'Arbor Scientiae,
Raymond Lulle - L'Arbre des sciences
original v.1305 - édition de 1515.
Chez Lulle comme chez les kabbalistes,
la même passion des arbres
pour unifier le champ de tout les savoirs
(à droite : Raymond Lulle)

http://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Tree_of_knowledge

 

La sculpture avec des arbres :
http://www.amusingplanet.com/2011/09/art-of-tree-shaping.html

http://shelf3d.com/i/Arborsculpture

 

L'Alchimiste, très proche de Nature, apparaît dans une attitude humble, d'écoute attentive et sérieuse. Tête inclinée, dédaignant son laboratoire, il regarde Nature assise devant lui. Il nous tourne le dos : ce n'est pas lui le personnage principal de la scène, mais Nature, c'est-à-dire Dieu. Son habit est celui d'une personne aisée ; sa résidence, qui occupe la moitié droite de la miniature, est cossue, à étages et en pierres.

Notre Alchimiste n'a aucun point commun avec ceux croqués ironiquement par Hans Weiditz ou Pieter Brueghel l'Ancien.

http://www.levity.com/alchemy/weiditz.html

http://enigm-art.blogspot.fr/2010/11/les-alchimistes-dans-lart.html

 

L'alchimiste

Un étrange sourire mourant sur ses lèvres,
il poussa l'alambic aux vapeurs apaisées.
II savait maintenant ce qui manquait encore
pour qu'y naisse l'objet sublime.

Il lui fallait du temps, du temps - des millénaires
pour lui et la cornue qui bouillonnait ;
dans le cerveau des astres
et dans la conscience à tout le moins la mer.

La chose inouïe qu'il avait désirée,
il la lâcha cette nuit-là. Elle revint
à Dieu et à son antique mesure ;

mais lui, balbutiant comme un ivrogne,
penché sur la case secrète, il convoitait
la parcelle d'or qui lui revenait.

Rainer Maria Rilke

Traduction Jacques Legrand

 

Nature est assise sur un siège, le pied creux d'un arbre, four où flambe un feu ; de chaque côté s'élève une branche qui va se divisant en dessinant des entrelacs, formant ainsi un haut dossier où peuvent (?) se lire des formes simples :

un cœur

un œuf

l'infini

une fleur de lys

Tout cet entrelacs de branches dessine un cœur, un grand 8 et d’autres 8 plus petits où se lit dans chacun une croix signifiant peut-être « la croisée des chemins, qui, si on change de perspective, peut conduire à l'infini. »

http://ora-et-labora.frenchboard.com/t104-le-feu

http://aqua-permanens.blogspot.fr/2011/11/lumen-naturae.html

https://le-miroir-alchimique.blogspot.fr/2014/10/jehan-perreal-les-remonstrances-de_8.html

 

 

 

 

La souche est creuse et dans ce four flambe un feu.

vers 283 à 290 :
" Je cuis lors, dissouls & sublime.
Sans marteau, tenailles, ni lime,
Sans charbon, fumier, baing marie,
Et sans fourneau de soufflerie.
Car j'ay mon feu celestiel,
Qui excite l'élement tel
Selon que la matiere appete
Forme tel qui lui compete. "

 

Dans le tronc de l'arbre brûle un feu qui symbolise l’athanor. Sur les quatre branches, sont écrits (3 fois chacun) les noms des quatre éléments en latin : terra, aqua, aer, ignys. Les éléments s'assemblent logiquement 2 à 2 (terre avec eau ; air avec feu) sur des branches symétriques et/ou conjointes. Les branches, longuement entrelacées pour évoquer la mixio, se rassemblent au sommet pour donner l'OPUS NATURE : un matras touché par la lumière solaire (la divinité) repose sur une fleur ouverte symbolisant la nature.


Nature invite l'Alchimiste " errant " à quitter son laboratoire où il cherche à abréger le processus naturel et divin de la gestation, et à s'adonner à une nouvelle Alchimie. Dans les trois racines de cette dernière (minérale, végétative et sensitive), une longue cuisson permet la transformation du germe terrestre des métaux, des animaux et des plantes. Cette métamorphose utilisant les quatre éléments se concrétise dans la sublimation qui conduit au niveau extrême de l'élixir ou à " l'or végétal ".

Les deux personnages ont la même taille, mais un système d'oppositions très fortes est traduit dans la miniature :

Nature
l'Alchimiste

- à gauche (pour les lecteurs)

- nue

- assise

- de face

- regard levé

- fière, hautaine

- bras croisés

- rattachée au monde céleste et divin : ses ailes ; sa couronne et les symboles des sept planètes

- nature, siège en bois

- feu allumé

- four petit

- aucun matériel

- les quatre éléments

 

- à droite (pour les lecteurs)

- vêtu 'chaudement'

- debout

- de dos

- regard baissé

- humble, attentif

- bras ballants

- très "terre à terre" : un simple bonnet, le mortier

 

- demeure, en pierres

- feu éteint

- four grand

- beaucoup de matériel

- aucun 'élément'

 

 

Pour lire ou relire, page "La Vue", la 'lecture' de Barbara Obrist sur l'attitude de Nature : cliquer ici

 

Extrait du Tome 2, pp.280-2 de Mircea ELIADE, Histoire des croyances et des idées religieuses, 3 Tomes, Payot, 1976 ou dans Forgerons et Alchimistes, Flammarion, 1977, Chapitre " Alchimie et initiation " pp.126-127

" Bien plus que la théorie philosophique de l'unité de la matière, c'est probablement la vieille conception de la Terre-Mère porteuse des minerais-embryons qui a cristallisé la foi dans une transmutation artificielle, c'est-à-dire opérée en laboratoire. C'est la rencontre avec les symbolismes, les mythologies et les techniques des mineurs, des fondeurs et des forgerons qui a vraisemblablement occasionné les premières opérations alchimiques. Mais c'est surtout la découverte expérimentale de Substance vivante, telle qu'elle était sentie par les artisans, qui a dû jouer le rôle décisif. En effet, c'est la conception d'une Vie complexe et dramatique de la Matière qui constitue l'originalité de l'alchimie par rapport à la science grecque classique. On est fondé à supposer que l'expérience de la vie dramatique de la Matière fut rendue possible par la connaissance des Mystères gréco-orientaux.

Le scénario des "souffrances", de la "mort" et de la "résurrection" de la Matière est attesté dès le commencement dans la littérature alchimique gréco-égyptienne. La transmutation, l'opus magnum qui aboutit à la Pierre philosophale, s'obtient en faisant passer la matière par quatre phases, dénommées, en fonction des couleurs que prennent les ingrédients, mélansis (noir), leúkosis (blanc), xanthosis (jaune) et iosis (rouge). Le " noir" (la nigredo des auteurs médiévaux) symbolise la "mort". Mais il convient de le souligner : les quatre phases de l'opus sont déjà attestées dans les Physika Mystika pseudo-démocrites, donc dans le premier écrit proprement alchimique ( IIè-Ier siècle av.n.è.). Avec des variantes sans nombre, les quatre (ou cinq) phases de l'œuvre (nigredo, albedo, citrinitas, rubedo parfois viriditas, parfois cauda pavonis) se maintiennent à travers toute l'histoire de l'alchimie arabe et occidentale.

Il y a plus encore: c'est le drame mystique du dieu — sa passion, sa mort, sa résurrection — qui est projeté sur la Matière pour la transmuer. En somme, l'alchimiste traite la Matière comme la divinité était traitée dans les Mystères : les substances minérales " souffrent", " meurent ", "renaissent " à un autre mode d'être, c'est-à-dire sont transmuées. Dans son Traité sur l'Art (III, 1,2-3), Zosime rapporte une vision qu'il a eue en rêve : un personnage du nom d'Ion lui révèle qu'il a été percé par l'épée, taillé en pièces, décapité, écorché, brûlé dans le feu, et qu'il a souffert tout cela " afin de pouvoir changer son corps en esprit ". En se réveillant, Zosime se demande si tout ce qu'il a vu en rêve ne se rapporte pas au processus alchimique de la combinaison de l'Eau, si Ion n'est pas la figure, l'image exemplaire de l'Eau. Comme l'a montré Jung, cette Eau est l'aqua permanens des alchimistes et ses " tortures " par le Feu correspondent à l'opération de separatio.

Remarquons que la description de Zosime rappelle non seulement le démembrement de Dionysos et des autres "dieux mourants" des Mystères (dont la "passion" est, sur un certain plan, homologable aux divers moments du cycle végétal, surtout les tortures, la mort et la résurrection de l'" Esprit du blé "), mais qu'elle présente des analogies frappantes avec les visions initiatiques des chamans et, en général, avec le schéma fondamental de toutes les initiations archaïques. Dans les initiations chamaniques, les preuves, bien que subies " en état second ", sont parfois d'une extrême cruauté : le futur chaman assiste en rêve à sa propre mise en pièces, à sa décapitation et à sa mort.

Si l'on tient compte de l'universalité de ce schéma initiatique et, d'autre part, de la solidarité entre les travailleurs de métaux, les forgerons et les chamans; si l'on songe que les anciennes confréries méditerranéennes de métallurgistes et de forgerons disposaient, très vraisemblablement, de Mystères qui leur étaient propres, on en vient à situer la vision de Zosime dans un univers spirituel propre aux sociétés traditionnelles. Du coup, on mesure la grande innovation des alchimistes : ils ont projeté sur la Matière la fonction initiatique de la souffrance. Grâce aux opérations alchimiques, homologuées aux "tortures ", à la "mort" et à la "résurrection" du myste, la substance est transmuée, c'est-à-dire obtient un mode d'être transcendantal : elle devient de l'"Or". L'or, on le sait, est le symbole de l'immortalité. La transmutation alchimique équivaut donc à la perfection de la matière et, pour l'alchimiste, à l'achèvement de son " initiation".

Dans les cultures traditionnelles, les minerais et les métaux étaient regardés comme des organismes vivants : on parlait de leur gestation, de leur croissance et de leur naissance, on parlait même de leur mariage. Les alchimistes gréco-orientaux ont adopté et revalorisé toutes ces croyances archaïques. La combinaison alchimique du soufre et du mercure est presque toujours exprimée en termes de "mariage". Mais ce mariage est aussi une union mystique entre deux principes cosmologiques.

Là est la nouveauté de la perspective alchimique : la Vie de la Matière n'est plus signifiée en termes de hiérophanies " vitales", comme dans la perspective de l'homme archaïque, mais elle acquiert une dimension " spirituelle " ; autrement dit : en assumant la signification initiatique du drame et de la souffrance, la Matière assume aussi le destin de l'Esprit. Les "épreuves initiatiques ", qui, sur le plan de l'Esprit, aboutissent à la liberté, à l'illumination et à l'immortalité, conduisent sur le plan de la Matière à la transmutation, à la Pierre philosophale.

On pourrait comparer cette revalorisation audacieuse d'un scénario mythico-rituel immémorial (la gestation et la croissance des minerais dans le sein de la Terre-Mère ; le fourneau assimilé à une nouvelle tellurique, où le minerai achève sa gestation ; le mineur et le métallurgiste se substituant à la Terre-Mère pour accélérer et parfaire la "croissance" des minerais) à la "transmutation" des vieux cultes agraires en religion à Mystères. On mesurera plus tard les conséquences de cet effort pour "spiritualiser" la Matière, pour la "transmuer".

 

2- Le prologue

19 vers formant en acrostiche IEHAN PERREAL DE PARIS

Il avint ung jour que Nature
En disputant a ung souffleur,
Hardiment luy dist : " Creature,
A quoy laisse-tu fruict pour fleur ?
N'as-tu honte de ta folleur ?

Pour Dieu, laisse ta faulceté
Et regarde bien ton erreur.
Raison le veult et Verité :
Renge-toy a subtilité.
Entens bien mon livre et t'y fie :
Autrement, c'est ta pauvreté.
Laisse tout, prens philozophie.

D'aultre part, je te certiffie -
Et me croiz qui suis esperit -

Personne n'est qui verifie
Autre que moy l'avoir escript.
Rien n'est ne fut qui onc le veit :
Je l'ay fait pour toy qui le prens,
Si tu l'entens bien, tu apprens.

 

Jean Perréal a eu un devancier : Maître François Villon, dont il a lu dans Le Testament, composé en 1461-1462, la Ballade à s'amye. Le poète est alors âgé de trente ans, " au retour de dure prison " de Meung-sur-Loire, libéré lors du passage de Louis XI dans cette ville en octobre 1461.

Faulse beaulté qui tant me couste chier,
Rude en effect, ypocrite doulceur,
Amour dure plus que fer a macher,
Nommer que puis, de ma deffaçon seur,
Cherme felon, la mort d'un povre cueur,
Orgueil mussé qui gens met au mourir,
Yeulx sans pitié, ne veult droit de rigueur,
Sans empirer, ung povre secourir ?

Mieulx m'eust valu avoir esté serchier
Ailleurs secours : ç'eust esté mon honneur.
Riens ne m'eust sceu hors de ce fait hacher :
Trocter m'en fault en fuyte et deshonneur.
Haro, haro, le grant et le mineur !
Et qu'esse cy ? Mourray sans coup ferir ?

(les 14 premiers vers révèlent en acrostiche les prénoms des deux 'amoureux')

 

Jean Perréal a aussi un successeur inattendu :

Harshly spoke Lady Nature,
Offering advice to a puffer :
Why do you choose the flower
And leave behind the fruit ?
Rid yourself of this forbidden
Deliver yourself from this fault.

Choose rather Truth and Reason,
Obey the principles written in
My book which is now
Entrust to yours hands forever,
Avoid the road that leads to ruin
Until you find the path of philosophy.

Never forget my words for
Experience is what is mine.
Whoever follows my precepts,

Youth, strong man, or elder
Open your heart to truth.
Receive now this book
Kindly learn to understand its truth.

 

 

3- La Complainte

 

(Jean Perréal, La Complainte de Nature à l'Alchimiste errant, Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève, Ms 3220 - 44 feuillets - vers 1516 ; Cf. le début du prologue, où l'auteur dit que c'est onze mois après la bataille de Marignan qu'il a trouvé l'original latin de son poème)

Je suivrai l'étude d'André VERNET, Jean Perréal, poète et alchimiste, parue dans Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, Tome III, Librairie Droz, 1943.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1943_num_87_1_77599

La première édition de La Complainte parut à Paris en 1561, sous le titre suivant : De la transformation metallique, trois anciens tractez en rithme francoise ascavoir - La fontaine des amoureux de science : Autheur J. De La Fontaine - Les Remonstrances de Nature a Lalchymiste errant : avec la response dudict Alchy. par J. de Meung... - A Paris - Chez Guillaume Guillard et Amaury Warancore - 1561. In-12, 75 fol.

La Complainte (fol. 20-50 v.) est précédée de La Fontaine des amoureux de science par Jean de La Fontaine et suivie du Sommaire philosophique de Nicolas Flamel, sans compter quelques vers extraits du Roman de la Rose, le Testament attribué à Arnaud de Villeneuve et " aultres vers touchant le mesme art, l'autheur desquelz ne s'est nomé " (fol. 64). L'éditeur ne s'est pas fait connaître non plus, mais La Croix du Maine croyait savoir qu'il s'agissait de Jacques Gohorry, " lecteur ordinaire ès Mathématiques à Paris, philosophe et grand chimiste. " C'est ce dernier qui changea le titre en Les Remonstrances de Nature et qui attribua l'œuvre à Jean de Meung, malgré la présence de son nom au vers 773.

Les armes de Meung-sur-Loire :
d'argent à trois roses de gueules tigées et feuillées de sinople

Dans une pièce théâtrale, Les Souffleurs, ou La pierre philosophale d'Arlequin, comedie nouvelle, comique, & satirique, que certains donnent à Michel Chilliat,
écrite vers 1694, le personnage Cintio a cette réplique à l'acte II, scène 8 : " Je suis bien seur que vous n'avez pas vû les Remontrances de Guillot le Savetier au Grand Mogol ", titre cité en premier parmi d'autres tout aussi farfelus désignant des œuvres alchimiques. L'œuvre de Jean Perréal était donc connue comme autonome, n'appartenant pas au Roman de la Rose.
[Chilliat, Michel:
- Les souffleurs : comedie. - A Paris : chez la Veuve de Ch. Coignard... et C. Cellier..., 1694 - Coll. 2.5.7.28
- Les souffleurs : comedie qui a été joüée sur le Théatre Italien de l'Hôtel de Bourgogne. - A Mons : Chez Anthoine Barbier, 1696. - Coll. 2.6.6.15 ]

Il faut attendre 1836 pour que C.-M. Robert, conservateur à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, signale l'existence d'un manuscrit de la Complainte.

Voici les fameux vers (16 035 à 16 118) du Roman de la Rose qui ont incité certains à attribuer la Complainte de Jean Perréal à Jean de Meung. Ce dernier " se contente d'exposer une sorte de lieu commun concernant la possibilité théorique de l'alchimie. " Aux vers 16 053 à 16 082, Jean de Meung 'prouve' la réalité de l'alchimie (c'est-à-dire la possibilité de transmuer les " espèces ") en citant deux exemples probants à son sens et qui devaient être classiques " à cette époque : la fougère transformée en verre et les vapeurs d'eau transformées en pierre.


" Ou d'alkemie tant apreigne (vers 16 035)
que touz metauz en couleur teigne,
qu'el se porroit ainceis tuer
que les especes transmuer,
se tant ne fet qu'el les ramaine
a leur matire prumeraine :
euvre tant conme ele vivra,
ja Nature n'aconsivra.
Et se tant se vouloit pener
qu'el les i seüst ramener,
si li faudroit espoir sciance
de venir a cele atranpance,
quant el feroit son elixir,
don la fourme devroit issir
qui devise autr'eus leur sustances
par especiaus differances,
si comme il pert au defenir,
qui bien an set a chief venir.

Ne porquant, c'est chose notable, (vers 16 053)
alkimie est art veritable.
Qui sagement an ouverroit
granz merveilles i troverroit ;
car, conment qu'il aut des espieces,
au mains les singulieres pieces,
en sensibles euvres soumises,



sunt muables en tant de guises
qu'el peuent leur conplexions
par diverses digestions
si changier antr'eus que cist changes
les met souz espieces estranges
et leur tost l'espiece prumiere.
Ne voit l'an conment de fouschiere
font cil et cendre et vairre nestre
qui de veirrerie sunt mestre,
par depuracion legiere ?
Si n'est pas li vairre fouschiere,
ne fouschiere ne rest pas vairre.
Et quant esparz vient et tounairre,
si repeut l'en souvent voair
des vapeurs les pierres choair,
qui ne monterent mie pierres.
Ce peut savoir li connoissierres
de la cause qui tel matire
a ceste estrange espiece tire.
Si sunt espieces treschangiees,
ou leur pieces d'eus estrangiees
et en sustance et en figure,
ceus par Art, ceste par Nature."
(vers 16 082)

(version Félix Lecoy, éd. Champion, 1966)

 

 

André Vernet écrit : " Le Roman de la Rose est en effet, bien qu'il ne l'ait dit point dit, la principale source de Perréal. On notera même que les rubriques sont une imitation directe des rubriques versifiées qui apparaissent dans les premières éditions lyonnaises du Roman (vers 1481-1487) et qui ont peut-être été rédigées pour elles. Le mètre employé, l'octosyllabe, est le même. […] Le point de départ et l'idée première de la Complainte sont tout entiers dans les vers 18967 et suivants du Roman de la Rose ; Nature se plaint de l'homme qui, seul de la création, lui désobéit." (p. 236)

Comparons les deux textes :

3.1. Les emprunts à la rime

André Vernet peut écrire devant l'abondance des rimes empruntées : " elles suffisent à montrer que Gohorry avait quelque apparence d'excuse à attribuer La Complainte à Jean de Meun. " En voici plusieurs exemples glanés (version Félix Lecoy, 1965-1966-1970) :

vv. 16001-16002 : et la contrefet conme singes ; / mes tant est ses sens nus et linges
I, vv. 652-653 : Car son sens est top nud & linge ; / Si me contrefait comme un singe.

vv. 16009-16010 : Quanqu'eus treuvent dedenz sa forge / Toujourz martele, toujourz forge…
I, vv. 49-51 : Si tu n'entres dedans ma forge / Ou je martele et tousjours forge

vv. 16029-16030 : Si garde, coment Nature euvre / Car mout voudrait faire autel euvre...
I, vv. 53-54 : Et la matiere de quoy je euvre. / Ne cuyde pas que te descouvre...

vv. 16047-16048 : quant el feroit son elixir, / don la fourme devroit issir
I, vv. 435-436 : Comme il appert en l'elixir / Dont tant de biens on voit issir.
II, vv. 1446-1447 : Aura la pierre et l'elixir, / Mais premier il falloit issir
II, vv. 1709-1710 : De la pierre & de l'elixir / Dont tant de thresor peut issir

vv. 16053-16054 : Ne porquant, c'est chose notable, / alkimie est art veritable.
I, vv. 487-488 : De ma science tant notable / Disant je feray l'or potable
I, vv. 783-784 : Prouvé que l'art est veritable, / Et la vertu grande & loüable
II, vv. 1642-1643 : Par quoy en cest art tant notable, / Rien de nouveau n'y est capable.
II, vv. 1705-1706 : Que l'art d'Alchymie est notable, / Et science très-veritable.

vv. 16069-16070 : Se tant ne fait qu'el les rameine / A leur matire prumeraine...
I, vv. 131-132 : Laquelle par long temps je maine / De la matiere primeraine

vv. 16077-16078 : de la cause qui tel matire / a ceste estrange espiece tire.
I, vv. 153-154 : Enfin telle que la matire / Est bien susceptible et la tire…
I, vv. 287-288 : Ainsi mon vif argent je tire / Des élements & leur matire.

vv. 16121-16122 : Car tuit par diverses manieres / Dedenz leur terrestres minieres...
I, vv. 51-52 : Metaulx es terrestres minieres : / Et là tu verras les manieres

3.2. La plainte et la douleur

Les doléances sont exprimées par Nature, la chambrière de Dieu, dont Jean de Meung vante les " biautez / de lui ja mes descrivre / ne pourroit, tant eüst a vivre " (vv. 16151-16153). Le même terme est convoqué pour noter la place de Nature auprès de Dieu. Aux vers 16751-16754 du Roman, Nature se désigne ainsi : " Por chambriere ? certes vaire / por connetable et por vicaire, / dont je ne fusse mie digne, / for par sa volanté benigne. " Dans la Complainte, Nature définit sa tâche de service après-vente au vers 340 : " La chambriere faict l'apprest ", elle supervise la création de Dieu, selon ses ordres.

 

" L'interrogation sur la nature se développe au cours des 12e et 13e siècles. Cette omniprésence se traduit par la création de l'allégorie de Dame Nature telle qu'elle apparaît dans le Roman de la Rose. Dans une optique aristotélicienne, christianisée, la nature est perçue comme un principe de mouvement, directement associé à Dieu depuis saint Augustin […] Evoquer la nature, c'est forcément songer à la toute puissance de Dieu. Pour Alain de Lille, dans son De Planctu Naturae, la nature est " vicaire de Dieu ", fille de Dieu et mère de toutes choses. "
Sophie Cassagnes-Brouquet, L'Image du Monde, Un trésor enluminé de la bibliothèque de Rennes, Presses universitaires de Rennes, manuscrit 593, 2003, pp. 53-55)

Dame nature donne ses ordres à Genius
Harley ms. 4425, f. 166 - British Museum


C'est une " douleur " que Nature supporte difficilement, dans le Roman :

Nature, qui tant est soutive
conbien qu'ele fust ententive
a ses euvres que mout amoit,
lasse dolante se clamoit
et si parfondement plorait
qu'il n'est queurs qui point d'amor ait
ne de pitié, qui l'esgardast,
qui de plorer se retardast ;
car tel douleur au queur santoit
d'un fet don el se repentoit.

vers 16119-16128

Une douleur si extrême qu'elle voudrait rendre son tablier :

car tel douleur au queur santoit
d'un fet don el se repentoit
que ses euvres vouloit lessier
et de tout son penser cessier,
mes que tant seulement seüst
que congié de son mestre eüst.
Si l'an vouloit aler requerre,
tant li destraint li queurs et serre.

vers 16127-16134

— La complainte de Nature à l'encontre du seul alchimiste errant est tout aussi intense :
I, vv. 1-2 : Helas que je suis douloureuse / Me voyant ainsi malheureuse
I, vv. 499-500 : Mon fils : aye pitié de toy / Je te supplie, & pense à moy.

— L'Art est une première cause d'irritation. Dans le Roman, Nature est chagrinée par ceux qui veulent l'imiter, par l'écriture ou les arts plastiques, dans ses œuvres de création :

si garde conment Nature euvre,
car mout voudroit fere autele euvre,
et la contrefet conme singes ;
mes tant est ses sens nus et linges
qu'el ne peut fere choses vives,
ja si ne sembleront naïves.

vers 15999-16004



Sur les œuvres d'art, Jean de Meung et Jean Perréal ont les mêmes propos désabusés. Nature du Roman affirme que l'artiste " ne les fera par eus aler, / vivre, mouvoir, santir, paler " (vers 16033-16034) et Jean Perréal se décrit ainsi dans son Epître à Pierre Le Lieur (vers 41-46) :

Aprentif suis, et ne suis qu'un breslart
Qui va suivant pas à pas ce bel art
Immytateur de madame Nature,
Au vif tirant par fictive pinture.
Tant noble est il, le bon pintre et facteur,
Si fayt le vif, qu'il semble ung createur.

Tout en soulignant la difficulté d'approcher Nature, il avoue (vers 93- 94) : " Je broulle et pains, je rimasse en saison / Pour mon plaisir, sans rime ne raison. "

— Mais la raison principale de cette plainte est différente selon nos poètes. Jean de Meung dénonce en priorité le couple maléfique mort et corruption qui tue les créatures de Nature :
Mes Nature, douce et piteuse,
quant el voit que Mort l'envieuse,
antre lui et Corrupcion
vienent mette a destrucion
(vers 15975-15978)

Chez Jean Perréal, Nature ne se plaint que des alchimistes errants, spagyristes et souffleurs, qui tentent vainement de produire de l'or en voulant transmuer les métaux.

Je parle à toy sot fantastique,
Qui te dis & nomme en practique
Alchimiste, & bon Philosophe :
Et tu n'as sçavoir, ny estoffe,
Ny Theorique, ny science
En l'art, ny de moy cognoissance.
(vers 11-16)


3.3. L'Alchimie

— Le jugement de Jean de Meung à ce sujet oscille entre doute et approbation. Il écrit :

Ou d'alkemie tant apreigne
que touz metauz en couleur teigne,
qu'el se porroit ainceis tuer
que les especes transmuer,
se tant ne fet qu'el les ramaine
a leur matire prumeraine
euvre tant conme ele vivra,
ja Nature n'aconsivra. (vers 16035-16042)


pour affirmer un peu plus loin :

Ne porquant, c'est chose notable,
alkimie est art veritable.
Qui sagement an ouverroit
granz merveilles i troverroit. (vers 16053-16056)

et dénoncer enfin les alchimistes errants :

Mes ce ne feroient cil mie
qui euvrent de sophisterie :
travaillent tant con il vivront,
ja Nature n'aconsivront. (vers 16115-16118)


— quel livre aidera l'Alchimiste ?

Le Roman, aux vers 16091-16094, ne livre aucune référence :
car tuit, par diverses manieres, / dedanz leur terrestres minieres,
de souffre et de vif argent nessent, / si con li livre le confessent.

Dans la dédicace à François 1er, Jean Perréal nomme des auteurs dont il découvre les œuvres dans la librairie d'ung chasteau … fort antique du Daulphiné : Aristote, Avicenne, Arnaud de Villeneuve, saint Augustin, Albert le Grand, Démocrite, Hermès, Geber, Raymond Lull, Morienus Romanus, Armengaud Pinet, Platon… et Jean de Meung. Ces noms, plus celui de Salomon, se retrouvent dans le poème aux vers 765-79.

— Mais Jean Perréal ne croit pas en l'alchimie des spagyristes, en l'Opus mechanice des souffleurs. En cela, il s'oppose aux vers 16105-16108 du Roman :

car d'argent fin fin or font nestre
cil qui d'alkimie sunt mestre,
et pois et couleur li ajoustent
par choses qui guieres ne coustent

et aux vers 16035-16082 où Jean de Meung croit prouver la réalité de l'alchimie (c'est-à-dire la possibilité de transmuer les espèces) en citant deux exemples, à son sens probants : la fougère transformée en verre et les vapeurs d'eau transformées en pierre. Jean Perréal rétorque : " Que nulle pierre ne s'engendre / Que des élemens par son genre. " (I, vv. 843-844) et " Chacun rapporte se semblance : / D'homme vient homme, de fruict le fruict, / Et de beste, beste s'enfuit. " (II, vv. 1265-1267) Ainsi Jean Perréal, dans sa Complainte, énonce-t-il à plusieurs reprises très nettement l'impossibilité pour l'homme de produire l'or, l'élixir de longue vie et la Pierre Philosophale : " Car en moy est de transmuer / leur espece & leurs elements. / Si tu dis autrement, tu ments. " (vers 424-426). Nature réitère cette loi aux vers 468-470, 522-524, 538-542, 561-590. Il apparaît donc que c'est sur une condamnation sans appel qu'est tissé le discours de Nature à l'encontre de l'alchimie opérative. Jean Perréal accorde ses faveurs à une alchimie spéculative où "la quête de soi" doit être le but primordial de toute philosophie.

Le texte de la Complainte est un entrelacs des affirmations de la littérature alchimique et de leur réfutation par Nature : de manière répétitive sont exposées les modes de fabrication des spagyristes et des souffleurs, leurs espérances, leur désespoir… et les lois divines de la Création par nature. Car, pour Jean Perréal, tout a été créé aux six premiers jours par Dieu que Nature seconde désormais :

" Ils sont créez en prime instance / Des elemens ; & leur substance / De ces quatre je les fais naistre " (vers 93-95), créé à partir des quatre éléments " royaux / qu'est la semence primitive " (vers 122-123).

Chaque élément naturel ne peut naître que d'éléments de son 'genre'

Tout est écrit aux premières pages de la Complainte, aux vers 77-82 :

Les herbes ont graines expresses,
Pour conserver cy les especes :
Et les bestes portent semence,
Dont ils engendrent leur semblance,
Brief, chacun faict bien son devoir
Sans me tromper, ne decevoir…

et aux vers 334-340 :

Seulement ès quatre elements :
C'est la matiere primeraine,
Cahos, hyle : c'est le domaine,
Dequoy je fais jouyr le Roy
Et la Royne, & tout son arroy.
Le Chevalier est toujours prest,
La chambriere faict l'apprest.

C'est œuvre impossible d'imiter la Nature : vers 524 à 530

Nul homme n'en sçait la maniere.
Et, l'entendant, si ne sçauroit
Dire comment il se feroit,
Ne quelle proportion prendre
Des elemens, ny bien entendre
Combien de feu, d'air ; d'eau & terre
Sy est requis, ny où les querre.

Et aux vers 575 à 578 :

N'as-tu entendu que j'ay dict
Que mon secret t'est interdict ?
Car ce que se faict par nature,
Ne se faict point par creature.

Et plus loin, aux vers 652-654 :

Cy te prie de vouloir cognoistre
Que hautes choses de haut lieu
Procedent de moy, de par Dieu.

Pour conclure finalement, vers 989-990 :

Plus ne t'en dis : mais je te jure
Mon Dieu, qu'il faut suivre Nature.

 

3.4. La Philosophie

— La seule voie raisonnable est celle de la vraie Philosophie, qui croit en Dieu, qui n'essaie pas de l'égaler " comme un singe " (v. 658), qui obéit aux lois de Nature, qui reconnaît l'influence des planètes et des astres sur les êtres et les choses. " Il te convient porter le faiz / D'estudier & travailler / En Philosophie & veiller." (vers 854-856) Le vrai Philosophe alchimiste ne fréquente pas le laboratoire et les fourneaux, mais les livres et la réflexion.

Fais doncq ce que je te dis or,
Si tu veux avoir le thresor,
Qu'ont eu les vrais Physiciens,
Et Philosophes anciens.
C'est le thresor & la richesse
De plus grand' vertu & noblesse,
Que puis les cieux jusques en terre,
Par art l'homme pourroit acquerre.
vers 877-884

 

La Pierre Philosophale tant recherchée est en soi. Chacun peut la trouver et vivre heureux jusqu'à la mort : (vers 933-948)

Enfin se meurt la creature,
De Dieu contente & de Nature :
C'est medecine cordiale,
Et teincteure plus qu'aureale.
C'est l'elixir, l'eau de vie,
En qui toute œuvre est assouvie :
C'est l'argent vif, le souphre & l'or,
Qui est caché en mon thresor.
C'est le bel huyle, incombustible.
Et le sel blanc, fix & fusible :
C'est la pierre des Philosophes,
Qui est faicte de mes estoffes :
Ny par aucune geniture
Trouver se peut que par nature
Et par art de sçavoir humain,
Qu'il administre de sa main.


— S'il désire créer lui-même, à l'image de Dieu, le Philosophe, comme tout homme, doit suivre benoîtement les lois de Dieu et de Nature que Jean Perréal, espiègle, précise :

Brief, le tout d'un seul vif argent,
Masculin soulphre tres-agent,
Fais un seul vaisseau maternel
Dont le ventre en est le fournel.
Vray est que l'homme par son art
M'ayde fort, quand en chaleur ard,
En insufant en la matrice
la matiere qui est propice (vers 729-736)

comme Philosophie ordonne (v. 746)

 

"Laisse-toi conduire par Nature."

Michael Maier - Atalanta fugiens, planche LXII - 1618

Qui veut œuvrer, doit, selon Miche Maier, réunir quatre choses : la nature, la raison, l'expérience et l'étude des nombreux textes doctes. Ce sont, pour lui, les quatre roues du char philosophique. Que l'empreinte des pas de la nature montre le chemin à qui veut la suivre, et que sa canne soit sa raison et ses lunettes son expérience, et que l'étude des textes lui soit cette lanterne " qui ouvre l'entendement et éclaire le lecteur avide de science ".

 

 

Les vers suivants (765-774) sont un écho des vers du Roman où Jean de Meung recommande de renouveler les générations :

Ayde-moy, & je t'ayderay :
Comme tu feras, je feray :
Ainsi que j'ai faict à mes fils,
Dont ils ont reçeu les proufits :
A cause que sans vituperer
Ont ensuivi & mere & pere,
Obéyssans à mes commands ;
Comme tu peux veoir ès Romans
De Jean de Meung, qui bien m'appreuve,
Et tant les sophistes repreuve.


C'est en cet acte que réside pour Jean Perréal la véritable œuvre alchimique : l'œuvre de procréation d'un enfant est pour la mère et le père le Grand Œuvre que Dieu leur commande d'accomplir. Les paroles ultimes de Nature (vers 973-990) chantent avec un fin sourire l'amour physique parental dans un vocabulaire technique alchimique.

Dans Politique (1, 1, 4) Aristote exprime l'idée que, pour le salut de l'espèce, l'espèce aurait le dessus sur tout être vivant qui serait en quelque sorte sa propriété :
" D'abord, il y a nécessité dans le rapprochement de deux êtres qui ne peuvent rien l'un sans l'autre : je veux parler de l'union des sexes pour la reproduction. Et là rien d'arbitraire ; car chez l'homme, aussi bien que chez les autres animaux et dans les plantes, c'est un désir naturel que de vouloir laisser après soi un être fait à son image. "
http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/politique1.htm

Mater generationis Natura soit La Nature est mère de la génération : cette maxime médiévale donne un air d'évidence à la problématique humaine de la reproduction.

La fonction juridique est de nouer, par des moyens juridiques qui fassent loi généalogique pour le sujet, le biologique, le social et l'inconscient. Soit " soumettre le désir aux exigences de reproduction de l'espèce et produire le discours légaliste au moyen duquel cet énigmatique objet – un enfant – puisse être parlé comme sujet des filiations familiales. " (Pierre Legendre, L'inestimable objet de la transmission. Etude sur le principe généalogique en Occident, Fayard, 1985, p. 225)

[ Voir Michelle Zink, Nature et poésie au Moyen Age, Fayard, 2006. Un livre où se retrouve cette idée que " la Nature, ouvrière du Créateur, ordonne le chaos et lui impose sa loi, représentation qui n'alimente pas seulement des spéculations abstraites, mais aussi une poésie nourrie de l'émerveillement et de la peur qui habitent toute créature humaine face à la nature ; et aussi du désir, puisque la loi de la nature est celle de la génération. " ]

 

— L'alchimiste apostrophé par Nature a bien compris la leçon :

Avant plustost huy que demain,
Vais à l'œuvre mettre la main,
Suivant vostre commandement :
Et prendray tout premierement
La matiere, avec son agent,
Qui fera ce beau vif argent,
Et la mettray dans le vaisseau
Bien clos, nette sus un fourneau
Environné d'une closture…

Ces vers (1795-1803) sont une reprise parodique des vers derniers du Roman de la Rose où l'Amoureux conquiert physiquement la Rose en un coït explicitement décrit par Jean de Meung.

— Ainsi se clôt le texte perréalien en un clin d'œil complice au Roman de la Rose.

L'Amant à la recherche de la Rose
Harley ms. 4425, f. 184v - British Museum

Quel homme n'arderait point devant la nudité de Dame Nature, Vénus pure et disponible aux longs cheveux défaits, qui, offerte par le pinceau égrillard de Jean Perréal dans sa miniature, a bien le feu aux fesses ? <L.H.O.O.Q.> aurait pu s'exclamer Marcel Duchamp, ne reconnaissant pas dans ce portrait peint la Nature des Lamentations d'Alain de Lille, aux cheveux bien tressés comme ceux de la Vierge ! Quel homme, rêvant d'une ardente hiérogamie, ne souhaiterait, par l'art du dard, atteindre le septième ciel dans le fastueux déploiement des ailes multicolores de cette Isis assise sur des charbons ardents ?

 

Etude parue dans : González Doreste, Dulce Mª y Mendoza Ramos, Pilar (sous la direction de). Nouvelles de la Rose. Actualité et perspectives du Roman de la Rose. Secretariado de Publicaciones de la Universidad de La Laguna, 2011. ISBN 978-84-15287-14-8.

 

 

L'attitude de Jean Perréal et de Léonard de Vinci est identique au sujet de la prétention des alchimistes que produire de l'or. Chacun, dans ses textes, réprouve ce comportement.

De la nécromancie
" Le plus stupide des discours humains, et qui doit être tenu pour tel, est celui qui affirme sa crédulité dans la nécromancie, sœur de l'alchimie génératrice de choses simples et naturelles ; mais la nécromancie est beaucoup plus répréhensible que l'alchimie, parce qu'elle n'accouche jamais de rien, hormis d'une chose pareille à elle-même, à savoir le mensonge ; et ce n'est point le cas pour l'alchimie, qui administre les simples produits de la nature, mais dont la fonction ne peut être remplie par la nature elle-même, parce qu'elle ne possède pas d'instruments organiques avec lesquels elle puisse faire le travail que l'homme exécute avec ses mains, et grâce auxquels il a fabriqué le verre, etc.

Mais cette nécromancie, étendard ou bannière claquant au vent, guide une folle multitude, qui sans cesse atteste par ses clameurs les effets illimités d'un tel art. Ils ont rempli des livres entiers pour affirmer les magies, et que les esprits peuvent opérer et parler sans langue et sans les instruments organiques indispensables au langage,
- qu'ils peuvent soulever des poids écrasants, produire la tempête et la pluie, et que les hommes se changent en chats, loups et autres bêtes, bien que ceux-là deviennent bêtes les premiers, qui affirment pareilles choses.
[…]
Si donc la magie n'est jamais restée parmi les hommes tout en leur étant si nécessaire, c'est qu'elle n'a jamais existé et n'existera jamais, selon la définition de l'esprit, lequel est invisible et immatériel ; en effet dans les éléments il n'entre point de chose immatérielle, car où il n'y a pas de corps il y a vide, et le vide n'existe pas dans les éléments, parce qu'il serait aussitôt comblé par eux. "

Léonard de Vinci, Carnets, Feuillets B 31, Bibliothèque de l'Institut de France

 

" Les choses mentales qui n'ont pas passé par la compréhension sont vaines et ne donnent naissance à aucune vérité qui ne soit nuisible. Et parce que semblables discours dérivent de l'indigence de l'intellect, ceux qui les tiennent sont toujours pauvres, et s'ils sont nés riches, ils mourront pauvres dans leur vieillesse. Car la nature, semble-t-il, se venge de ceux qui voudraient faire des miracles, et ils finissent par avoir moins que les autres hommes plus tranquilles. Et ceux-là qui aspirent à s'enrichir en un jour vivront un long temps dans une grande pauvreté, comme il advient et adviendra éternellement aux alchimistes, à ceux qui prétendent créer l'or et l'argent, et aux ingénieurs qui veulent que l'eau morte s'anime d'elle-même en un mouvement perpétuel, et à ces souverains sots, le nécromant et l'incantateur. "

Léonard de Vinci, Quaderni I, 13 v., Bibliothèque royale de Windsor

 

Sandro Botticelli - dessin de l'Enfer n° 29
Les falsificateurs : les Alchimistes

Par exemple, Griffolino d'Arezzo, dont parle Dante au chant XXIX, vv. 109-117 (dernière division du huitième cercle de l'Enfer), qui se vantait d'avoir le secret de voler dans l'air.

" "Io fui d'Arezzo, e Albero da Siena",
rispuose l'un, "mi fé mettere al foco;
ma quel per ch'io mori' qui non mi mena.
Vero è ch'i' dissi lui, parlando a gioco:
"I' mi saprei levar per l'aere a volo";
e quei, ch'avea vaghezza e senno poco,
volle ch'i' li mostrassi l'arte; e solo
perch'io nol feci Dedalo, mi fece
ardere a tal che l'avea per figliuolo. "

" Je fus d'Arezzo, répondit l'un d'eux, et Alberto de Sienne me livra au feu ; mais ce pourquoi je mourus, n'est pas ce qui m'a conduit ici. Il est vrai que je lui dis, par manière de jeu, que je pouvais m'élever dans l'air en volant ; et lui, qui avait beaucoup de désir et peu de sens, voulut que je lui montrasse cet art ; et seulement parce que de lui je ne fis pas Dédale, il me fit brûler par tel qui le tenait pour son fils. "


La Divine Comédie illustrée par Botticelli :
http://www.divinecomedy.org/divine_comedy.php3?gallery?cba?Botticelli?Botticelli%27s%20Inferno
Des 100 planches sur parchemin qui étaient prévues, 92 ont été conservées : 85 se trouvent au Kupferstichkabinett de Berlin ; 7 sont conservées â la bibliothèque Vaticane de Rome.

 

 

Léonard de Vinci se trouve sur la même longueur d'onde que Jean Perréal quand il s'agit de fustiger les " chercheurs d'or " :

" … à travers toute sa singularité, Léonard est pleinement de son temps, moins éloigné de l'approche magique du réel que ne le laisse entendre sa célèbre et virulente condamnation de la nécromancie.

Ce texte le montre d'ailleurs beaucoup plus mesuré à l'égard des " vieux alchimistes " qui méritent le respect parce qu'ils ont mis au service des hommes des inventions utiles. Leur erreur, que Léonard assimile à une " démence ", consiste à chercher à créer de l'or.

Mais, quand il explique la cause de cette erreur, Léonard montre qu'il partage tout à fait ce " savoir de la ressemblance " qui inspire l'épistémè de la Renaissance et les pratiques magiques qui lui sont liées : s'il est dément de prétendre créer de l'or, c'est que celui est " engendré par le soleil, attendu qu'il lui ressemble plus qu'à tout au monde ".

Le conseil que Léonard donne finalement à l'alchimiste pour sortir de son erreur est également très révélateur. Non seulement il repose sur l'idée de l'" âme végétative ", cette âme " vivifiante et créatrice " que la magie cherche à révéler et à exploiter, mais il est aussi dans la droite ligne de ce qu'on vient d'évoquer à propos de la peinture, " science divine " en tant qu'elle donne à voir l'infinie mouvement de la genèse des formes :

" Considère attentivement ce filon d'or [dans les mines d'or] et tu verras que ses extrémités se développent continuellement par un lent mouvement, transmutant en or tout ce qu'elles touchent, et remarque qu'il y a là-dedans une âme végétative qu'il n'est point dans ton pouvoir de produire ".

Ainsi, ce qu'" explore et répète " la science de la nature, ce n'est pas la nutura naturata et ses formes fixes, c'est la natura naturans et ses formes mouvantes, dont elle redouble, à son image, la puissance créatrice. S'il n'est pas sans le pouvoir de l'alchimiste de produire de l'or, il est dans le pouvoir du peintre d'engendrer, de créer des figures qui émergent, vivantes, " entre le vu et non vu " comme l'écrira dans un autre esprit Vasari, du champ de la représentation. C'est ce pouvoir qui fait de la peinture une " science divine " et non seulement la " petite-fille " de Dieu.

D'une certaine manière, la pensée de Léonard triomphe avec le 16e siècle quand la théorie artistique fait de la création artistique un symbole de la création divine. Mais, dans ce triomphe, elle se banalise et, plus encore, s'émousse : sa deità devient une métaphore et perd cette dimension qu'a parfaitement perçue Vasari quand il évoque la " dimostrazione si terribile " latente sous la grâce de l'art. " (pp. 354-355)

Daniel Arasse, La science divine de la peinture selon Léonard de Vinci. (pp. 343-356)
Dans L'art de la Renaissance entre science et magie, Somogy, 2006.

 

 



4- Pourquoi ?

Maintenant, posons-nous une question : pourquoi, en 1516, Jean Perréal, à l'âge de 61 ans (si né en 1455) ou 56 ans (si né en 1460), a-t-il jugé bon d'écrire cette longue œuvre versifiée et l'a-t-il dédiée au nouveau roi François 1er ?

— était-il un Philosophe au sens d'Alchimiste et a-t-il voulu léguer à la postérité le fruit de ses expériences et de ses réflexions ?

— désirait-il ajouter son nom à la liste des auteurs de traités d'Alchimie, en voulant être moins sibyllin et 'alambiqué' que ses prédécesseurs ?

— appartint-il à l'organisation regroupant les hermétistes européens qui se reconnaissaient à l'aide de mots et de signes convenus, l'Association de la Communauté des Mages, créée en 1507 par Henri Cornelius Agrippa (médecin de Charles Quint, chevalier de la Milice d'Or et auteur de la De Occulta Philosophia) avec qui il entretint des relations épistolaires ?

— avait-il à " se protéger " en passant pour être un Alchimiste 'orthodoxe' et non un " souffleur " extravagant ou genre faux-monnayeur ?

— avait-il besoin de se faire bien voir, de se rappeler au bon souvenir de ce nouveau roi qui allait chercher en Italie les artistes dont il avait besoin ?

— Le roi lui a-t-il passé commande d'un essai sur l'Alchimie comme il le fera en 1519 avec Jean Thénaud pour la Kabbale ?

C'est une question importante car elle oblige chacune et chacun à examiner ses œuvres (La Chasse et La Dame ?) en sachant que l'Alchimie était une de ses préoccupations, comme elle le fut pour la plupart des artistes et savants de cette époque.

 

écoinçon d'une stalle de la cathédrale
Saint-Pierre de Poitiers - 13è siècle


L'alchimiste de la cathédrale d'Amiens

 

5- l'Epître dédicatoire de Jean Perréal à François 1er

Les réponses sont en partie contenues dans cette épître dédicatoire au roi comme en contenaient nombre de volumes de cette époque. Rien dans les documents royaux ne prouve que la Complainte ait été présentée à François 1er. Les conditions de la découverte dans " ung trou sus lequel estoit paint une teste de mort avec ses oreilles que bien contemplay ... d'ung livret si fort viel, plus relié d'yraignes et de pouldre que d'aultre couverture " sont une fable, un procédé littéraire déjà utilisé par Nicolas Flamel, par Bonaventure Des Périers pour le Cymbalum mundi, par l'auteur du Roman de Jehan de Paris, par François Rabelais pour son Gargantua.

(C'est moi qui découpe le texte en paragraphes pour une lecture plus facile)

" Mon souverain seigneur, bienfaicteur et tout l'espoir de ma vieillesse, par la grace de Dieu sacré trescrestien roy de France et premier de ce nom François, trespuissant prince et victorieux debellateur de la gent elvessienne, nation superbe et belliqueuse, mais vaincue comme fut cugneu le jour Saincte Croix [14 Septembre 1515], au lieu de Sainte Brigide en vostre duché de Millan [victoire de Marignan], en toute crainte amoureuse et humble amour obediente, salut.

Comme ainsi soit que griefve maladie, apres icelle victoire, m'a longuement detenu a Lion et recullé de votre tant humaine presence par l'espace de XI mois, et depuis au vouloir Dieu revenu en convallessance puis, par le conseil du medecin, me fut dit prendre et changer l'aer pour mieulx fortifier ma debille et pauvre piece de chair si montay a cheval pour aller trouver nouvel aer et prins mon chemin au beau pays du Daulphiné, auquel je fus par l'espace de X ou XII jours.

Avint que l'on me dist qu'il y avoit ung chasteau pres de la, fort antique et de vieille structure, auquel estoient choses dignes de memoire, pour les grandes merveilles qui au temps passé y furent apparues. Je tiray celle part, car grant appetit veult estre saturé et vins audit lieu assez estrange a veoir par dehors et semblait bien que l'un des vielz chevaliers de Parceforests eust la, apres tous ses labeurs, esleu et choisi repos par fantaisie.

Je vins a la porte : a laquelle trouvay ung moult notable vieillart et homme de chare qui monstroit plus avoir hanté l'art militaire que l'estude. Apres tout salut, luy requis et priay me monstrer le lieu, ce que voulentiers feit.

Si me mena premier en la basse court, assez longue, au meillieu de laquelle estoyent encores les vestiges et fractures d'un parron selon et a la mode des faitz chevalleureux de la Table ronde ; puis me mena es grandes et haultes salles lambrussées a tiers point et selon l'ancienne mode cesarienne, et dela es chambres haultes et de mesmes, dont les cheminées estoyent contre le jour.

Puis me monstra, en une vieille chambre sus le portal, son vieil harnois tout complet et me dist qui luy avoit bien servy a la journée de Montlehery, toutesfois estoit percé sur l'espaule gauche, je ne scay de quoy ne de qui fors ce qui me dit.

De la me mena en une fort vieille chappelle garnie de maces et escus du temps passé a longue pointe dont les blasons avoyent pardu congnoissance.

Nonobstant estoit ladicte chappelle bien clerc et par accident et n'estoit resté es fenestres des verrieres que les barres loquetieres de fer pourry, en laquelle estoit ou avoit esté painte la creation du monde aux costez des deux murs. Et estoit Saturne au hault d'ung coing despaint selon sa nature, puis Mercure joinct au Soleil et la Lune a l'oposite tendant la main hault, et autres speculatives figures difficiles juger a l'œil, où je prins plaisir a cause de l'invention, combien que tout estoit quasi en ruine, mais encore se veoit le trait et peu de couleurs.

Cependant faisoit ledit vieillart aprester la collation pour l'onneur de vous, Sire, pour ce que je me osay nommer ung de vos moindres serviteurs.

De la me mena en une grande gallerie aornée d'un costé de testes de cerfs garnies de leurs bois haultz et de belle ouverture, de l'autre costé estoit paint la nature des bons limiers et la noble vertu des beaulx, hardis et feables levriers, en quoy avoye plaisir, mais lesdits tous effacés estoyent, qui me fut desplaisir.

Apres ce, je luy demanday s'il y avait point de lilbrairie ceans. Lors assez mollernent me dist qu'il y avoit la hault, en une chambre pres d'un coulombier, sus vielz pulpitres, quelques livres du temps de l'oncle de son grant pere, qui fut homme de lectres, mais le vieillart me dist qu'il ne savoit que c'estoit, car jamais n'y avoit esté regarder. Je luy priay avant collation les aller veoir, ce qu'il fit, et la venu, je entray dedans, mais a peine povoit-on veoir les volumes tant estoient chargez de pouldre, et croy que cent ans estoient passez sans estre veuz ne maniez.

Je vins au hault bout et veiz quelque volume en la faculté de theologie, en decret et droit civil, puis en art oratoire, en histoires, croniques et romans comme la Table ronde, Merlin et Melusine ; en l'autre costé estoyent livres de philozophie, comme de Platon, Anaxagoras, Socrates, Diogenes, Pitagoras, Democritus, et toute la Phisique d'Aristote où je me arrestay ung peu.

Apres avoir veu et trop esté la au gré du vieillart, ainsi que m'en venoye, je veiz, derrière l'uys, ung trou sus lequel estoit paint une teste de mort avec ses oreilles que bien contemplay ; si approchay et veiz dedans le trou ung livret si fort viel, plus relié d'yraignes et de pouldre que d'aultre couverture.

Je le prins doulcement et soufflay la pouldre, si veiz qu'il estoit intitulé : La Complainte de Nature, puis tournay feuillet et leu, mais a grant peine, car il estoit fort vieil et avoit longtemps qu'il estoit escript, et y avoit : ce livre ne fut jamais veu que de moy et l'a escript ung esperit de terre et soubz terre. Lors fus esmeu, mais sans peur, et priay au vieillart qu'il le me prestat ung peu, mais je n'eus pas sitost dit le mot qu'il me dist : " Vrayement, je le vous donne et tous les autres, si les voulez, car aussi bien je n'en fais rien. " Il me feist grant plaisir et luy remerciay bien, car ce me sembloit un riche don.

Apres collation faicte, derechief te remerciay tant du petit livret que de l'onneur et plaisir qu'il m'avoit fait, et prins congié de Iuy et tantost montay a cheval, car le grant desir que j'avoye de veoir entierement le livret me feist picquer tellement que tost fus arrivé a Lion.
Le lendemain, en mon petit estude veiz ledit livret, mais a grant peine, a cause de la vieille lectre et ancienne mode d'escripre qui estoit en latin, et voyant qu'il y avoit quelque passe-temps, je me suis mis a le translater de latin en français, et depuis, en vers de rudde, grasse et indigeste rime pour vostre perspicuant esperit, toutesfois n'ay forligné le sens ne la matiere.

Or, Sire, considéré les dons de grace, nature et fortune dont Dieu vous a doué et que vous delettez apres les affaires de vostre reaulme a veoir livres divers et euvres nouvelles, joinct que scavez des ars tant sermocinaux que mathematiques, et maintesfois vous en ay bien ouy parler et reciter, mais c'est a cause que Mercure vous a fait participant de sa noble influence en vostre nativité, c'est promptitude d'eloquence : a ceste fin, je me suis enhardy, soubz confiance de vostre benigne excuse, vous en faire ung petit prcsent, non pour satisfaire de valleur, mais pour ce que jamais homme ne le veit, et bien en suis seur, et ne fut oncques
veu fors de l'escripvain, mais les minutes ; aussi je scay qui vous est deu, apres Dieu, les premiers fruictz de noz petitz jardins et peult-estre que ce vous sera ung passe-temps en telle sorte qu'il vous plaira.

Combien, Sire, que le noble art d'alchimie soit bon et vray, plus naturel que rnechanique et manuel, et, comme dit sainct Thomas en son livre De Trinitate qu'il a fait sus Bocce de consolation, disant " Medicine et alchymie sont vrais ars et certains ", mais, Sire, c'est des grans et occults secretz de nature, qui ne se manye pas par les mains des ignares et grosses testes, ainsi que Hermes et un vieil philozophe dyent, nomé Armigaudus, et comme bien le dit Morien le bon vieillart romain en parlant a Calid roy des Egiptiens, lequel Morian vesquit deux cens ans au moyen et en partie d'icelle science, et quoyqu'elle soit desprisée du monde, c'est par ses folz venteurs, deceus et decepteurs, sotz souffleurs sophistiques, trompez et trompeurs, qui vont par le monde et se ventent d'enrichir les princes et seigneurs, et eulx mêmes sont pauvres de sens et de biens, ou, s'il en ont, c'est a l'opposite de juste tiltre.

Doncques, Sire, pour clorre le bec a telz affectez venteurs, menteurs et qui peu scevent en celle noble science, vous leur pourrez alleguer, lire ou montrer aucunes sentences qui sont sus la marge du livre vrayes et auctorisées qu'on ne peut nyer, et puis dyent que qu'ilz vouldront.

Si vous supplie, Sire, prendre en gré le petit livre intitulé La Complainte de Nature, avec le grant vouloir et petit scavoir de vostre, en toute reverance, treshumble et tresobeissant subject et serviteur. "

Bibliothèque Sainte-Geneviève - 3220, f o1. 1.4 v°

 

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André VERNET conclura cette page par ces mots :


" Dans le détail, l'Encyclopédie de Vincent de Beauvais offrait un répertoire commode des doctrines alchimiques médiévales et il est probable que Perréal, toujours pressé par la multiplicité de ses occupations, y a eu recours de préférence aux originaux.

Les théories qu'il expose sur la constitution du monde et des éléments, sur l'interdépendance et l'interaction du macrocosme et du microcosme, sur la nature de la quinte essence et de la pierre philosophale ; les opérations nécessaires à la fabrication de l'or potable qu'il décrit, n'offrent, semble-t-il, aucune vue qui lui soit personnelle. Perréal pouvait les trouver dans tous les traités couramment utilisés par les alchimistes du XVème siècle. "

" L'originalité réelle de Perréal réside avant tout dans le fait que son poème est le premier en date des poèmes français qui au XVIème siècle aient essayé de traiter pareil sujet. Perréal n'avait à sa disposition que des traités volumineux en un latin barbare et confus et quelques vers, à la vérité bien venus, du Roman de la Rose. Perréal a su bâtir une œuvre qui n'a pas péri et où il a laissé la marque de ses qualités propres : clarté, précision un peu sèche, élégante concision. Il n'encombre point ses vers de descriptions fumeuses en style hermétique. Son vocabulaire technique n'ignore aucun des éléments requis pour le Grand Œuvre, il connaît les appareils nécessaires, il décrit dans les termes les plus appropriés les phases successives de la chrysopée : on a pu dire qu'il avait rationalisé " l'alchimie. "

" Ainsi est complétée l'image de ce génie universel auquel rien n'aura manqué. Peintre, sculpteur, architecte, Perréal, comme les maîtres de la Renaissance italienne, joignit à ces divers talents celui d'écrire. Six manuscrits, sept impressions françaises, onze éditions au moins de la traduction allemande, trois de la version latine et une traduction anglaise ont assuré à son poème un public étendu et laissent soupçonner, sinon apprécier, l'influence que Jean Perréal, à notre insu, a pu exercer pendant plus de deux siècles sur la littérature alchimique de l'Europe et sur la poésie scientifique en France. "

 

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Pour lire la poésie en son entier, cliquer sur l'adresse suivante : p. 171sq

http://books.google.com/books?id=a_s5AAAAcAAJ&pg=PA171&lpg=PA171&dq=
complainte+de+dame+nature+%C3%A0+l'alchimiste+errant&source=bl&ots=
DMRn1ZMgbv&sig=12JLQt3zfIcXHtFP-DHEfXPxuDE&hl=fr&ei=3eIgS_nuAtq
5jAeYubXjBw&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=4&ved=0CBYQ6AEwAw#v=onepage&q=&f=false

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Manuscrit de la Bibliothèque Sainte-Geneviève : http://www.calames.abes.fr/pub/#details?id=BSGC11432

A. Erlande-Brandenburg, Une peinture retrouvée de l'alchimiste Jean de Paris ou Jean Perréal, in Bulletin monumental, 1968, 2, pp. 198-200.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1969_num_57_202_7921_t1_0456_0000_2

http://digitool.library.mcgill.ca/webclient/StreamGate?folder_id=0&dvs=1356172340840~184

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On pourrait écrire de Jean Perréal ce que Marcel Brion écrit de Léonard de Vinci :
" Il a toujours existé une " tradition occulte " dont il convient de ne pas exagérer l'importance lorsqu'on examine la personnalité et l'œuvre de Léonard, mais qu'il serait absurde d'ignorer, car elle a joué surtout dans les courants souterrains de la pensée européenne, un rôle éminent, que l'on verra ressusciter, avec un épanouissement encore plus vaste, dans la période " illuministe " du Rococo. " (Marcel Brion, Léonard de Vinci, Albin Michel, 1995, p. 135)

 

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Curieux ces trois anneaux entrelacés par Jean Perréal à côté de sa signature... Nous les retrouvons semblablement unis dans cette illustration de la Trinité chrétienne extraite d'un manuscrit de 1355 conservé à la bibliothèque de Chartres jusqu'en 1944.

— Le rouge est au dessus du vert. Le vert est au dessus du bleu. Le bleu est au dessus du rouge.
— Aucun des trois anneaux n'est au dessus des deux autres. Chacun est au dessus d'un autre et en dessous d'un troisième. Impossible de les classer du plus haut au plus bas... Trois objets différents, sans supérieur, sans inférieur.
— Si l'on supprime par la pensée l'un des trois anneaux, on peut alors dissocier facilement les deux anneaux restants ; deux anneaux quelconques ne sont pas noués. Et pourtant l'ensemble des trois anneaux est noué : il est impossible de les dissocier même en les déformant.
— Une seule solution pour les dissocier : les couper ! Deux à deux, ils sont indépendants mais l'ensemble des trois anneaux est solidaire.
— Ce symbole fascine les mathématiciens, mais aussi les chrétiens qui y voient la Trinité chrétienne.


Jacques Lacan reprendra cet assemblage sous le nom de " nœud borroméen " lors de sa reconnaissance de la forme trinitaire dans la formation du sujet, du lien personnel.
http://auriol.free.fr/psychanalyse/noeudbo.htm et http://pagesperso-orange.fr/liliane.fainsilber/pages/boromeen.htm

" Ce que j'ai avancé, dans mon nœud borroméen de l'imaginaire, du symbolique et du réel, m'a conduit à distinguer ces trois sphères, ces boules, et puis ensuite à les renouer. J'ai énoncé le symbolique, l'imaginaire et le réel en 1954 en intitulant une conférence inaugurale de ces trois noms devenus en somme par moi ce que Frege appelle nom propre. Fonder un nom propre est une chose qui fait monter un petit peu votre nom propre. Le seul nom propre dans tout ça, c'est le mien. C'est l'extension de Lacan au symbolique, à l'imaginaire et au réel qui permet à ces trois termes de consister. " (Ornicar ?, 12-13 décembre 1977, p. 7)

Ainsi, les trois instances discernées par Lacan sont devenues des noms qui s'ajoutent au nom de Lacan. Dire " le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel " (le " SIR "), c'est aussi dire le nom de Lacan. S'il y a le Lacan du Symbolique, le Lacan de l'Imaginaire et le Lacan du Réel, il y a aussi le Lacan symbolique, le Lacan imaginaire et le Lacan réel.
Peut-on en dire de même de Jean Perréal et des trois noms de la Trinité, de toute Trinité ? Jean Perréal veut-il, comme Lacan bien plus tard, soutenir que les trois termes de la trilogie, en tant que noms propres, tiendraient leur consistance du nom propre de Perréal ? Déliés de ce nom de Perréal, perdraient-ils toute consistance ?

(Je renvoie au livre de Dany-Robert Dufour, Les Mystères de la trinité, Gallimard, 1990, pp.260-1)

Nœud borroméen illustrant l'intrication du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire au sens lacanien

 

Nœud borroméen à 3 ronds. La propriété borroméenne est liée au fait que la coupure d'un rond libère tous les autres. Cette figure montre comment Réel, Symbolique et Imaginaire peuvent devoir leur consistance à ce type de nouage et à la texture de corde des ronds.

I : Imaginaire - R : Réel - S : Symbolique
JA : Jouissance de l'Autre - a : l'objet cause du désir - JPh : Jouissance phallique

Un site internet (en anglais) uniquement consacré à ces anneaux : http://www.liv.ac.uk/~spmr02/rings/index.html

Cet assemblage de trois cercles se retrouve :
- sur une pièce de la ville de Crémona
- comme symbole de Francesco Sforza
- sur l'écu de la famille Borromeo (avec, entre autres figures, une licorne)
- sur les blocs de marbre que Michelangelo Buonarroti se réservait (trois cercles et un M. Selon Giorgio Vasari, les trois cercles désignaient les trois arts : sculpture, peinture et architecture, si unis qu'ils étaient inséparables.)
- comme symbole de la famille Médicis
- et Sandro Botticelli en décora le vêtement de Pallas dans son tableau de 1482, Pallas et le Centaure, peint pour la famille Medicis.

 


En plus d'être le continuateur d'une symbolique, pourquoi Jean Perréal ne serait-il pas l'initiateur, le créateur, de symboles repris après lui par divers " organismes " " Ecoles " " sectes "… à caractère ésotérique ? Son œuvre écrite (La Complainte) et son œuvre artistique ont pu être des phares pour certains alchimistes puis francs-maçons dans une continuité historique et idéologique.


L'équerre vérifie les angles de 90°. En Franc-Maçonnerie, les trois premiers pas de l'initié dans les trois premiers grades des loges bleues est une marche dite " en équerre " : recherche de la Vérité en allant de l'Occident à l'Orient, des ténèbres vers la lumière. Puis viendra le compas, plus ou moins ouvert, pour les grades supérieurs. Celui qui passe de l'équerre au compas réalise la quadrature du cercle et peut devenir Maître Parfait.

La balance est le symbole d'exactitude lié aux 7 marches où peuvent se lire les 7 principaux échelons de la Connaissance, dans l'approfondissement des 7 Arts libéraux sur lesquels l'initié doit méditer. C'est aussi un attribut d'Equilibre et de Justice, qui veille à rectifier toute conduite déviante.

Les trois phases du cheminement intérieur de l'initié : A l'aide des trois outils : le niveau et l'équerre, l'initié descend à l'aide du fil à plomb perpendiculaire aux enfers (en lui-même) en trois temps, puis remonte (au grade supérieur) jusqu'au plan puis jusqu'à la pointe de la pierre cubique assimilable au sommet d'une montagne (représentant sa capacité à devenir Maître) :


" Les larmes d'argent [sur la tente de La Dame]
Des larmes tapissent la crypte où les Maîtres Secrets pleurent le Maître disparu. Elles rappellent l'état de deuil des Maîtres Maçons, la perte du secret intégral de la maîtrise pour les Maîtres.

Ce sont des larmes d'argent qui matérialisent le chagrin des enfants de la Veuve. Le sacrifice du Maître, consenti pour sauver la conception d'une œuvre, laisse l'ensemble des initiés orphelins.

Les pleurs sont des larmes d'argent dans lesquelles la lumière, comme une perle, se trouve enchâssée. Le chemin de l'initié peut se faire dans les larmes, mais ce sont des larmes d'argent qui sont autant de perles de spiritualisation, expression du nécessaire sacrifice de l'ego en sa transmutation lumineuse. La lumière est présente dans les larmes d'argent, mais par reflet lunaire, car toute lumière directe est aveuglante. Les larmes d'argent symbolisent la force et la volonté liées au sacrifice. On trouve dans l'eau des larmes, un reflet de lumière.

Les larmes sont salées. Le sel est l'élément médian entre le soufre et le mercure, principes de base de l'œuvre alchimique. Le sel marque la durée et la fidélité d'une alliance que rien ne peut corrompre, ni altérer. Dans la pratique orientale de l'hospitalité, les partages du sel et du pain sont étroitement liés. Le sel se dit en hébreu melah, alors que le pain se dit lehem. Ces deux mots sont composés des mêmes consonnes dans un ordre différent, le sel comme le pain sont des expressions de convivialité fortes liées à la vie. " (p.95)
Irène Mainguy, Symbolique des Grades de Perfection et des Ordres de Sagesse, aux rites écossais ancien et accepté et français, ou la Maîtrise approfondie, Dervy, 2003


L'œil sur le tablier

Lors de la cérémonie d'élévation à la maîtrise, de même qu'au grade de Maître Secret, le Delta lumineux avec son œil central n'apparaît plus dans la loge. On peut s'interroger : cet élément fondamental a-t-il complètement disparu ? Sa présence est-elle toujours effective sous une autre forme et à une autre place ?

Dans la version du rituel de Maître Secret rapportée par le transcripteur du nom d'Abraham, Salomon dit au récipiendaire : l'œil qui est placé sur la bavette de votre tablier doit rappeler à votre mémoire que vous devez veiller continuellement à la conduite de l'ouvrage.
L'œil représenté sur le tablier se trouve au centre d'un triangle inversé. Il représente l'œil de la Conscience, le soleil et pour de nombreuses civilisations, il est la manifestation du Principe, moteur de toutes choses. Cet œil symbole de perception spirituelle correspond à l'œil de la Clairvoyance. Afin de dépasser la dualité entre l'œil droit (celui du futur) et l'œil gauche (celui du passé), le Maître Secret (destiné à devenir un adepte de l'Art Royal) acquiert un regard synthétique par l'œil frontal qui correspond à une perception simultanée. Si l'âme a un œil unique et immobile selon Platon, le cœur et l'esprit en sont également pourvus, d'où l'expression " œil du cœur " qui correspond à l'être qui contemple le Principe et le Principe qui voit l'être. L'œil représente alors le médiateur de l'union du cœur avec l'Eternel.

L'œil est représenté en forme d'amande, sans sourcils, ni cils, bleu, or, blanc et noir. Œil intemporel et immatériel.

L'œil est un symbole universellement répandu dans toutes les traditions.
- L'œil d'Horus, astre solaire et regard justicier, règne sur le mystère de la vie et de la mort et préside à la renaissance.
- En hébreu et en arabe le mot ayin signifie à la fois œil et source. Dans la tradition islamique l'œil du cœur correspond à la fontaine d'immortalité, à l'esprit s'identifiant à la lumière reçue.
En hébreu, la lettre ayin est rapportée au fondement, elle correspond à la sephira Iesod. Dans le Psaume 33, 18 cette sephira est appelée " l'œil de Yahweh " qui est " sur ceux qui le craignent ", c'est-à-dire sur Malkuth.
- Dans la tradition hindoue, l'œil frontal de Çiva ou troisième œil correspond à la vision intuitive de la Connaissance, organe de la vision intérieure ou œil du cœur.

L'œil frontal qui est sur le tablier désigne un centre subtil, celui du nombril qui relie à la Terre Mère. Il correspond à la descente de l'énergie primordiale dans la matière ou à la spiritualisation de celle-ci. Cet œil central sur l'ombilic correspond à la perception intelligible. Cet œil peut être considéré aussi comme représentant le regard intérieur de la conscience de soi.

Il se rapporte à un regard de clairvoyance intérieur et extérieur.

De nature solaire, l'œil sur le tablier indique l'éveil des potentialités. Il est Principe et manifestation. Il représente l'objectif idéal de toute quête initiatique.

Toute chose ayant un sens caché, le Maître Secret doit clore sa bouche pour élargir sa vision, la lumière recherchée étant en soi, son devoir est de la rayonner. Il faut atteindre un équilibre en trouvant dans son cœur la force de l'Amour dont la connaissance n'est pas dans l'œil de chair, mais dans l'œil spirituel ou œil d'une conscience supérieure. " Irène Mainguy (pp.105/6)

 

Les trois triangles

" On peut enfin voir aussi dans la représentation de ces trois triangles entrelacés l'alliance de l'initié avec lui-même ou son unification intérieure dans ses trois plans fondamentaux physique, animique et spirituel.

La représentation de ces trois triangles entrelacés est envisageable selon deux tracés différents :

— trois triangles entrelacés par le centre
— trois triangles entrelacés qui s'inscrivent dans un cercle

Dans la seconde figure (initialement représentée sur les tabliers du 2è Ordre de sagesse du Rite Français) : on peut considérer que les trois côtés ou qualités primordiales de l'être : Essence - Connaissance - Perfection se réfléchissent dans le triangle supérieur comme Conscience - Intelligence - Volonté, pendant que ses trois points ou sommets (Omnipotence - Omniscience - Omniprésence) produisent les trois qualités de la matière : Activité - Inertie - Rythme.

Les trois triangles inscrits dans le cercle figurent un triple ternaire dans la quête du centre, toujours éloignée des pas du maître quand ceux-ci se dirigent de manière centrifuge vers l'extérieur, cependant qu'ils s'approchent du centre par un mouvement centripète dirigé vers l'intérieur. Ces deux mouvements peuvent être figurés par les deux spirales involutives et évolutives représentées respectivement par les nombres 6 et 9 (69 est aussi le symbole du signe du cancer dans le zodiaque).

On peut voir aussi dans les neuf sommets de cette figure des trois triangles entrelacés les 9 Maîtres (3x3) partis à la recherche du maître disparu. " Irène Mainguy (pp.173/4)


De Dany-Robert Dufour, Les Mystères de la trinité, p.165 :

" La trinité est une re-présentation de l'absence - jusqu'à sa forme extrême, la mort - dans la présence. Sans trinité, pas de symbolisation, pas de socialité. L'homme a toujours été trinitaire parce qu'il a toujours dû constituer sa symbolicité à partir de la re-présentation de la mort dans la vie. Pensée unaire (inversion vie/mort) et pensée trinitaire (vie comme coprésence, ici, et mort, là, supportée par un troisième) sont liées : celle-ci exprime celle-là.
Fondement de la symbolicité et du lien social pour que deux soient ensemble, il faut qu'un troisième ait pris la mort sur lui. De gré ou de force, réellement, imaginairement ou symboliquement. Le sacrifice est l'origine de tout lien social et de toute représentation.
Le " il " le plus simple, le " il " quotidiennement utilisé, est la trace, la trace sublimée du sacrifice, le signifiant de la mort dans la vie. "

Le sacrifice est la représentation principale de La Chasse à la licorne. La Licorne-Christ prend sur Elle (Lui) la mort, pour que le lien social demeure.

Du même Dany-Robert Dufour :
p.180 : " Depuis la nuit des temps, en effet, les hommes s'occupent de la trinité : sans le savoir, à l'époque du récit polythéiste, en se livrant simplement à la suite ternaire du récit ; en toute connaissance de cause depuis les monothéismes et, notamment, depuis l'élaboration du dogme des trois personnes dans le christianisme. "

p.182 : " Nous manquons d'une généalogie de la trinité qui mette en lumière toutes les formes qu'elle a pu revêtir, entre la simplicité archaïque de la suite ternaire dans le récit et la simplicité actuelle de la forme trinitaire dans la langue naturelle. Il viendra peut-être un jour où les figurations religieuses de la trinité apparaîtront comme les concrétions baroques d'une forme décidément très simple qui a toujours accompagné les hommes. "

p.338 : " L'inconscient, c'est le nom générique des processus unaires et trinitaires que subit un être dans sa formation comme sujet parlant. La psychanalyse freudienne s'est constituée de faire sienne deux formes mythiques, l'une unaire et l'autre trinitaire : Narcisse et Œdipe. Lacan a réinterprété ces deux formes mythiques en objets théoriques Narcisse est devenu le " stade du miroir " dont émane l'objet unaire 'a' ; Œdipe et les autres références trinitaires ont été refondues dans le nœud borroméen. À ce titre, la psychanalyse est une " science " unaire et trinitaire. "

Et enfin pp.423-4 : " La principale caractéristique des processus unaires : l'interminabilité.
Le serpent symbolise le processus unaire. L'être humain est donc soumis au processus unaire, il vit pour mourir et meurt pour vivre. "

 


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Un livre, écrit en prose, présente, comme en écho, quelques points communs avec La Complainte de Perréal. Il s'agit du Dialogue entre la Nature et le Fils de la Philosophie, attribué à Egidius De Vadis qui l'aurait rédigé en 1521. Il fut imprimé pour la première fois à Francfort en 1595 par l'Alchimiste Bernard-Gabriel Pénot du Port. Ce traité est un discours initiatique dans lequel la Nature, personnifiée, engage l'Alchimiste à réfléchir sur le magistère en prenant son œuvre en exemple et en observant comment elle gouverne par la mesure et la proportion des éléments.

Vingt-deux chapitres où alternent les questions du Fils de la Philosophie (un Alchimiste désorienté par la difficulté de l'Art) et les réponses de Nature chez qui l'on retrouve la même pensée que Perréal prêtait à la sienne, mais dans un style plus 'torturé' car, comme le dit à plusieurs reprises l'Alchimiste débutant : " Certes, ô divine Nature, vos paroles sont très vraisemblables au premier abord, mais elles sont ensuite difficiles à comprendre. " (Ed. Dervy, 1993, p.98.) Et de poser une nouvelle question.

En voici la dernière réplique de La Nature pp.104-105

" La Nature :
Mon Fils, tu as parfaitement répondu, car il en est ainsi dans la vérité. Joins donc l'âme avec son corps au moyen de l'esprit, car l'âme ne s'empare de son corps que par l'intermédiaire de son esprit. Attendu qu'elle est de sa nature trop éloignée du corps. Et si l'esprit, allégoriquement, est placé avec l'un et l'autre, le corps sera attiré, quoiqu'il soit de lui-même inerte et sans effet et qu'il soit éloigné de la nature de l'âme.
Conçois donc ce que je t'ai dit si tu veux parvenir au magistère. Mais si tu ne peux pas le saisir au premier abord, alors prie le créateur qu'il daigne t'accorder sa grâce, avec laquelle ton intelligence s'éclairera et te fera accomplir ton dessein.
Ne recherche cependant pas cette médecine pour t'élever et te glorifier au-dessus des autres, comme le font les arrogants, les ambitieux et ceux qui mettent du faste dans leurs professions, parce que ces sortes de gens sont réprouvés non seulement de Dieu, mais de tous, et de la Science même qu'ils sont indignes d'approfondir.
Ne la recherche au contraire que pour servir Dieu de toutes tes forces, pour connaître ce qu'il a fait pour les hommes de sa propre et bonne volonté, et combien il est infini dans sa miséricorde. C'est ainsi que tu deviendras digne des grâces infinies du tout-puissant, dont le Très Saint Nom soit béni.
Amen. "

http://www.esoblogs.net/Dialogue-entre-la-Nature-et-le.html

 


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Mircea ELIADE, Histoire des croyances et des idées religieuses, T1, pp.64-67

§15. Contexte religieux de la métallurgie mythologie de l'âge du fer.


A la "mythologie de la pierre polie" succéda une "mythologie des métaux" ; la plus riche et la plus caractéristique fut élaborée autour du fer. On sait que les "primitifs", aussi bien que les populations préhistoriques, ont travaillé le fer météorique longtemps avant d'avoir appris à utiliser les minerais ferreux superficiels. Ils traitaient certains minerais comme des pierres, c'est-à-dire qu'ils les considéraient comme des matériaux bruts pour la fabrication des outils lithiques. Lorsque Cortez demanda aux chefs aztèques d'où ils tiraient leurs couteaux, ils lui montrèrent le ciel. En effet, les fouilles n'ont révélé aucune trace de fer terrestre dans les gisements préhistoriques du Nouveau Monde.

Les peuples paléo-orientaux ont vraisemblablement partagé des idées analogues. Le mot sumérien AN.BAR, le plus ancien vocable désignant le fer, est écrit par les signes "ciel" et "feu". On le traduit généralement par "métal céleste" ou "métal-étoile". Pendant assez longtemps, les Égyptiens ne connurent que le fer météorique. Même situation chez les Hittites : un texte du XIVe siècle précise que les rois hittites utilisaient "le fer noir du ciel".

Mais le métal était rare (il était aussi précieux que l'or) et son usage fut plutôt rituel. Il fallut la découverte de la fusion des minerais pour inaugurer une nouvelle étape dans l'histoire de l'humanité. A la différence du cuivre et du bronze, la métallurgie du fer devint très vite industrielle. Une fois découvert le secret de fondre la magnétite ou l'hématite, on n'eut plus de peine à procurer de grandes quantités de métal, car les gisements étaient très riches et assez faciles à exploiter. Mais le traitement du minerai terrestre n'était pas celui du fer météorique, et il différait également de la fusion du cuivre et du bronze. C'est seulement après la découverte des fourneaux, et surtout après la mise au point de la technique de "durcissement" du métal porté au rouge-blanc, que le fer gagna sa position prédominante. C'est la métallurgie du fer terrestre qui a rendu ce métal apte à l'usage de tous les jours.

Ce fait a eu des conséquences religieuses importantes. A côté de la sacralité céleste, immanente aux météorites, on est maintenant en présence de la sacralité tellurique, dont participent les mines et les minerais. Les métaux "poussent" dans le sein de la terre. Les cavernes et les mines sont assimilées à la matrice de la Terre-Mère. Les minerais extraits des mines sont en quelque sorte des "embryons". Ils croissent lentement, comme s'ils obéissaient à un autre rythme temporel que la vie des organismes végétaux et animaux - ils ne croissent pas moins, ils "mûrissent" dans les ténèbres telluriques. Leur extraction du sein de la Terre-Mère est donc une opération pratiquée avant terme. Si on leur avait laissé le temps de se développer (c'est-à-dire le rythme géologique du temps), les minerais seraient devenus des métaux mûrs, "parfaits".

Partout dans le monde, les mineurs pratiquent des rites comportant état de pureté, jeûne, méditation, prières et actes cultuels. Les rites sont commandés par la nature de l'opération qu'on a en vue, car on s'introduit dans une zone sacrée, réputée inviolable ; on entre en contact avec une sacralité qui ne participe pas à l'univers religieux familier, sacralité plus profonde, et aussi plus dangereuse. On a le sentiment de s'aventurer dans un domaine qui n'appartient pas de droit à l'homme le monde souterrain avec ses mystères de la lente gestation minéralogique qui se déroule dans les entrailles de la Terre-Mère. Toutes les mythologies des mines et des montagnes, les innombrables fées, génies, elfes, fantômes et esprits, sont les épiphanies multiples de la présence sacrée que l'on affronte en pénétrant dans les niveaux géologiques de la Vie.

Chargés de cette sacralité ténébreuse, les minerais sont dirigés vers les fourneaux. Alors commence l'opération la plus difficile et la plus aventureuse. L'artisan se substitue à la Terre-Mère pour accélérer et parfaire la "croissance". Les fourneaux sont en quelque sorte une nouvelle matrice, artificielle, où le minerai achève sa gestation. D'où le nombre infini de précautions, tabous et rituels qui accompagnent la fusion. Le métallurgiste, comme le forgeron, comme, avant lui, le potier, est un "maître du feu". C'est par le feu qu'il opère le passage de la matière d'un état à un autre.

Quant au métallurgiste, il accélère la "croissance" des minerais, il les rend "mûrs" dans un intervalle miraculeusement bref. Le fer s'avère être le moyen de "faire plus vite", mais aussi de faire autre chose que ce qui existait déjà dans la Nature. C'est la raison pour laquelle, dans les sociétés archaïques, les fondeurs et les forgerons sont réputés être les "maîtres du feu", à côté des chamans, des hommes-médecine et des magiciens. Mais le caractère ambivalent du métal — chargé de puissances à la fois sacrées et "démoniaques" — se transmet aux métallurgistes et aux forgerons : ceux-ci sont hautement estimés, mais aussi craints, tenus à l'écart ou même méprisés.

Dans nombre de mythologies, les forgerons divins forgent les armes des dieux, en leur assurant ainsi la victoire contre les Dragons ou autres Êtres monstrueux. Dans le mythe cananéen, Kôshar-wa-Hasis (litt. "Adroit-et-astucieux") forge pour Baal les deux gourdins avec lesquels il abattra Yam, Seigneur des mers et des eaux souterraines. Dans la version égyptienne du mythe, Ptah (le Dieu-Potier) forge les armes qui permettent à Horus de vaincre Seth. De même, le forgeron divin Tvastr exécute les armes d'Indra lors de son combat avec Vrtra ; Héphaistos forge la foudre grâce à laquelle Zeus triomphera de Typhon.

Mais la coopération entre le Forgeron divin et les Dieux ne se limite pas à son concours dans le combat décisif pour la souveraineté du monde. Le forgeron est également l'architecte et l'artisan des dieux, dirige la construction du palais de Baal, et équipe les sanctuaires des autres divinités. En outre, ce Dieu-Forgeron a des rapports avec la musique et le chant, tout comme dans nombre de sociétés les forgerons et les chaudronniers sont également musiciens, poètes, guérisseurs et magiciens. A des niveaux de culture différents (indice de grande antiquité), il semble donc exister un lien infime entre l'art du forgeron, les techniques occultes (chamanisme, magie, guérison, etc.) et l'art de la chanson, de la danse et de la poésie.

Toutes ces idées et croyances articulées autour du métier des mineurs, des métallurgistes et des forgerons ont sensiblement enrichi la mythologie de l'homo faber héritée de l'âge de la pierre. Mais le désir de collaborer au perfectionnement de la Matière eut d'importantes conséquences. En assumant la responsabilité de changer la Nature, l'homme se substitua au Temps ; ce qu'auraient demandé des Éons pour "mûrir" dans les profondeurs souterraines, l'artisan estime pouvoir l'obtenir en quelques semaines ; car le fourneau remplace la matrice tellurique.

Des millénaires plus tard, l'alchimiste ne pensera pas autrement. Un personnage de la pièce de Ben Jonson, The Alchemist, déclare : " le plomb et les autres métaux seraient de l'or s'ils avaient eu le temps de le devenir ". Et un autre alchimiste ajoute : " Et c'est là ce que réalise notre art ". La lutte pour la "maîtrise du Temps" - qui connaîtra son plus grand succès avec les "produits synthétiques", obtenus par la chimie organique, étape décisive dans la "préparation synthétique de la Vie" (l'homunculus, le vieux rêve des alchimistes) — cette lutte pour se substituer au Temps, qui caractérise l'homme des sociétés technologiques modernes, était déjà engagée à l'âge du fer. "

 

 

 

Dans le livre troisième de sa Cosmographia de Affrica (Description de l'Afrique) écrite en italien à la demande du pape et publiée à Venise vers 1525 et 1527, coincés entre " ceux qui s'amusent à chercher les trésors " dans les ruines anciennes et les cavernes et les " charmeurs et enchanteurs de serpents ", voici les " alquémistes " évoqués par Hassan al-Wazzan, dit Léon l'Africain, et traduits en 1830 par Jean Temporal dans une langue quelque peu surannée :

" Et ne se faut pas persuader qu'il y ait faute d'alquémistes ; car tant s'en faut que le nombre soit petit, qu'il y en a une infinité de ceux qui s'étudient à telle folie ; mais la plus grande partie est de personnes ignares, de rude esprit, et qui puent démesurément, pour le soufre qu'ils manient ordinairement, avec d'autres odeurs qui ne sont guère plus plaisantes à sentir.

Ils ont coutume de se retirer le plus souvent au temple Majeur, pour plus à leur aise et hors du tumulte, disputer des choses concernant leurs fantastiques imaginations, se réglant selon ce qui est écrit dans une grande quantité de volumes qu'ils ont traitant de telle matière, et composés par des hommes doctes et éloquents.

Le premier de ces volumes a pris le nom de Géber, qui fut cent ans après Mahomet, et (comme l'on dit) fut un grec renié, écrivant son livre et ses recettes toutes par allégories. Il y a encore un autre auteur qui a fait un grand œuvre, lequel était appelé Attogréphi, qui fut secrétaire du soudan de Bagdad, comme nous avons récité en la vie des philosophes arabes ; et un autre, composé en cantiques, je dis tous les articles et principaux points de cet art, l'auteur duquel s'appelait Mugaïribi, grenadin, et fus commence par un mameluck de Damas, homme fort docte et expert en cette science ; mais la glose est beaucoup plus obscure et moins intelligible que le texte.

Ces alquémistes sont divisés en deux bandes, dont les uns vont cherchant l'élissir ; c'est à savoir la matière qui tient toute veine et métal, et les autres s'étudient à avoir la connaissance de la multiplication des métaux pour les incorporer.

Mais j'ai pris garde que le plus souvent cette manière de gens se met enfin à falsifier la monnaie, qui est cause qu'on en voit la plupart sans poing en la cité. "

 

 

Qui façonne ou dessine un joyau médite sur l'essentiel. L'alchimiste est l'homme qui met dehors ce qui se trouve dedans et dedans ce qui se trouve dehors : le joyau, comme négatif d'espace non seulement nous éblouit mais aussi nous trouble et nous effraie tout en suscitant notre exaltation, notre rancœur et notre infinie mélancolie face à l'impossibilité d'être comme lui… immortels.

Fernando ARRABAL, Joyaux, in Humbles Paradis, Bourgeois, 1985

 

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Relation avec la page "Alchimie" de "La Chasse à la Licorne" : cliquer ici

 

 

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