LA FAUNE

 

Beaucoup d'animaux dans La Dame par rapport aux scènes humaines. Abondance et redondance. Certains animaux reviennent, fidèles, d'une tapisserie à l'autre. Tous, métaphores profanes, héritées du Moyen Âge, lourds d'une symbolique connue de tous, soutiens du sens du " texte sacré " : chaque animal convoqué pour étayer l'histoire celée.
En réponse aux occupations " sensorielles " de Mary et de Claude, les animaux des fonds s'activent, eux aussi : ils chassent ou s'enfuient, pactisent et conversent, se reposent et écoutent, se sustentent.

 

Des manuscrits enluminés …à La Dame

Pour lire La Dame, il faut penser par analogie. Néanmoins, La Dame se distingue très nettement des représentations médiévales des bestiaires et des enluminures.
— les animaux sont reconnaissables, dessinés dans le détail, même si peuvent demeurer des hésitations d'identification : grue/héron, loup/lynx, guépard/panthère.
— les lions et licornes se présentent en trois positions et non toujours de profil, qu'ils soient sensés être méchants ou favorables. La symbolique est ailleurs.
— le singe a perdu son caractère diabolique, le chien sa face impure.
— les animaux sont proches de Mary et de Claude. Ils leur a été donnée une place importante et valorisée.
— les animaux sont solitaires, non en couple. Ceux de La Chasse à la Licorne des Cloisters (faisans, perdrix, chardonnerets) vont souvent par deux. Promesse de mariage dans l'une, séparation douloureuse dans l'autre ?
— de la structure ancienne, le peintre a conservé maints éléments : les rapprochements entre " personnages " et éléments du " récit ", les attitudes, les positions, les rapports de grandeur… Le lecteur doit être vigilant, ne rien négliger. Chaque détail dicte sa loi, au service de la Grande Loi qui a guidé la conception de La Dame. Il en est de même dans maints tableaux où doivent être cherchées les lois du nombre d'or et des symboles.
— dans la représentation des animaux, la forme a rejoint en importance la structure jusqu'ici prépondérante. Nous sommes bien en pays de Renaissance, mais les racines puissamment enfoncées en terres de Moyen
Âge. Le peintre et Antoine sont nés au siècle passé. Ils y ont vécu 40 ans pour Perréal (si c'est lui), 30 ans pour Antoine, de longues années de formation où l'imaginaire, le mode de penser, de déchiffrer le monde, l'idéologie en un mot, se construit, peut-être pour la vie entière si aucune remise en question notable n'intervient. Ainsi, dans leurs années d'enfance, ils ont appris à penser et à voir par analogie, système qui établit un lien entre l'apparent et le caché, entre le terrestre et le céleste, le présent et l'au-delà. L'activité de la pensée et de la vision est alors de voir l'invisible sous le visible. Déceler quand on regarde ou qu'on explique, celer quand on crée une œuvre d'art. A chacun son effort.
— les animaux 'ennemis', chasseurs/chassés, réconciliés, sont les ennemis d'hier, Anglais et Français de la Guerre de Cent Ans, couchés à la même enseigne de l'Hôtel des Tournelles, dans le même lit, Mary et Louis.

 

 

Certains animaux de La Dame et de La Chasse ont leurs ascendants directs dans une estampe La Tentation d'Adam et Eve d'une Bible publiée par Antoine Vérard à Paris entre 1495 et 1500. S'y retrouvent aussi les arbres, le pré fleuri, deux personnages, le jardin édénique, la fontaine…

La genette apparaît deux fois dans La Dame :
-1- dans Le Goût, loin de Mary, en haut à gauche, à la hauteur de la jeune licorne sans corne (= Mary encore vierge et promise à l’enfantement), tournée vers la droite, le regard levé vers le haut de la hampe d’une forme que je trouve ‘phallique’ (allusion érotique : Mary doit faire l’amour pour enfanter un fils – si on retient mon hypothèse)

-2- dans La Vue, devant Mary, tournée vers la gauche, le regard levé vers le lion ou l’image de la licorne dans le miroir (= l’amant devenu époux, Charles Brandon). La scène est aussi ‘érotique’. Ne pourrait-on pas la regarder comme ‘passante’ ; emblème d’une devise qui énoncerait : jeunesse passe’ ou ‘il faut que jeunesse passe’, avec la couleur ‘érotique’ attachée à ce ‘passage’.

Ou bien : dans la gravure de la Bible de Vérard : elle est en antithèse avec ses compères cerf - licorne (= pureté…) et Adam – Eve pécheurs. A bien regarder : le cerf et la licorne près d’Adam (le pur, trompé par La Femme, déjà !), la genette et le singe près d’Eve (la fautive !) ; entre les deux, le serpent, mais qui regarde Eve ; et la fontaine pour laver et rajeunir tout ça…

L'enlumineur songe… Les marges immaculées sont à l'origine l'image de cette partie du cosmos qui cerne l'espace connu. Espace vide, inconnu, vierge de tout signe, de toute présence. Dieu y habite certainement. Alors, pourquoi, à son exemple, ne pas créer moi aussi des plantes, des êtres vivants qui évolueraient en ce nouveau paradis abandonné à mon imagination créatrice.

http://www.loc.gov/exhibits/heavenlycraft/images/rw967s.jpg

 

 

Enluminure (fin du 14ème) extraite du Roman de la Rose, ms. 387, f.7 - Biblioteca Histórica de la Universitat, Valencia
(merci à Dulce Maria GONZALEZ DORESTE)

 

Ainsi fut fait… Dès la seconde moitié du 13ème siècle, les marges des manuscrits connurent l'exubérance du végétal, de l'animal, de l'humain. Dans le secret de l'alcôve où elle caresse la douce peau, la main plus libertine, plus libertaire, ose délacer le corset des cadres. Le texte, sacré ou profane, la miniature elle-même, se trouvent rehaussés en participant au mouvement de la page. La faune et la flore n'en pouvaient plus d'être confinées dans les marges, elles en explosent les cadres et s'approprient tout l'espace de la scène pour participer vivement aux événements et aux émotions. L'imagination de l'artiste avive celle du lecteur, la richesse du décor décuple la valeur du livre et la gloire de son propriétaire. Le fond a autant de dignité que le texte ou l'enluminure.
La saturation de l'espace de la page par le texte, la faune, la flore, les couleurs, les arabesques et les volutes, est à son comble au 15ème siècle. Le millefleurs est né. Le Paradis revit. Monde dompté et contraint, malgré des apparences d'anarchie sauvageonne.

De la page enluminée, La Dame a conservé :
- le traitement minutieux des détails
- le concept de réseau touffu qui relie tous les éléments
- la symétrie par rapport au centre ou à l'axe de la page
- l'iconographie florale et animale

La différence réside peut-être dans l'intégration de l'écheveau de tous les détails du fond dans la trame de l'histoire narrée. La présence des singes n'est plus incongrue comme elle l'est parfois en marge d'un livre d'heures.
Les animaux évoluent dans leur rôle attendu : la pie voleuse, joyeuse et enthousiaste, peut-être ici de mauvaise augure ; le renard et le faucon chassant ; le chien fidèle et attentif ; le lapin insouciant… dans un double animalisé des activités humaines.

 

Entre Moyen Âge et Renaissance

Animaux des bois, de la garenne et de la lande, des bords du fleuve. Mon tableau les liste. Du moins, ceux qui restent ou dont nous avons connaissance par d'anciennes photographies. La Dame est à l'image des enluminures médiévales. Une nature encore sauvage. Des animaux de terre à 85 %. Le ciel existe mais hors d'atteinte pour l'heure. Oui, les tapisseries de La Dame sont encore tournées vers le Moyen Âge même si elles ont pu être conçues après 1515. L'importance donnée aux animaux en est une des aspects visibles à la première visite.

http://expositions.bnf.fr/bestiaire/feuille/index_renard.htm (cliquer sur l'une des 4 images pour en obtenir 16, puis cliquer sur chacune d'elles)

http://expositions.bnf.fr/bestiaire/feuille/index_mouton.htm

L'humain du Moyen Âge, voire de la Renaissance, est un chrétien qui vit le monde la Bible ouverte en son esprit et en ses mains, quand il sait lire. Selon le livre sacré, Dieu n'aurait crée Adam qu'après les animaux, le sixième jour ; Il est vrai qu'ensuite il lui octroie le soin de les nommer, en une seconde création, ersatz bienveillant et tardif dont le caractère divin ne pouvait que diffuser dans les liens à venir entre l'humain et l'animal. Dieu a tendu le miroir-animal à l'humain pour qu'il décrypte le monde.
Miroir d'un grand secours après l'éviction du Paradis, selon la pensée médiévale. Ainsi le monde animal est-il un Livre sacré où tout est symbolique. Même le monstre montre et démontre, a contrario. Chaque animal peut alors revêtir, dans le large spectre réunissant le divin et le démoniaque, parures diverses où chacune et chacun pourra tour à tour se reconnaître et conduire les affaires de sa vie, sous le regard de Dieu et les tentations du Malin. Pédagogie vivante et individualisée permise par cette polysémie. Nos horoscopes contemporains sont en ce sens nos " modernes " Bestiaires, Jupiter et Neptune ayant détrôné le Père. L'Eglise saura gauchir cet enseignement de masse vers une " pédagogie de la peur " qui étend encore ses ravages.

Point de scolastique dans La Dame, me semble-t-il. Ainsi, nous ne lirons point dans la devise de la tente un appel du et au libre arbitre. Mais un Livre aux (six) pages merveilleuses qui ravissent et enchantent, ce que devaient être pour les Moyenageux certains vitraux, maintes fresques aux murs des églises, tant de sculptures aux frontons des cathédrales. Evasion possible et nécessaire dans un univers de faims et de douleurs, d'angoisses et de morts brutales.

La Dame est une œuvre charnière entre deux espaces mentaux. Je veux y lire une introduction magistrale, adoucie et aristocratique, au " paganisme de la Renaissance ". S'offre à nos yeux un monde débarrassé des lourdeurs ecclésiastiques, où plantes et animaux vaquent librement à leurs occupations naturelles. Libérée du joug de ses bijoux, la Dame retrouvera-t-elle sa part sauvage que l'Humanisme l'invite à rechercher ou bien la beauté splendide devinée de son corps invitera-t-elle peintres et sculpteurs à en venir aux mains ?

 

Symbolisme des nombres

Quel était le nombre total des animaux voulus et dessinés dans la série initiale des 7 tapisseries ? Nous l'ignorerons toujours, mais nous pouvons penser qu'il avait été choisi pour des raisons très précises.
Le tableau suivant se veut une tentative de reconstitution des 7 tapisseries initiales ainsi conçues pour que le total des animaux (hors les licornes et les lions) soit un nombre à caractère symbolique :

 

 
Animaux pacifiques
Animaux chasseurs
 
 
lapin
chien
agneau
singe
chèvre
licorne
pie
héron
autres oiseaux
total
faucon
lionceau
renard
genette
loup
panthère
total
TOTAL
Le Goût
10
1
1
2
-
1
1
-

1

perruche ou faucon ?

17

81.0 %

1
1
1
1
-
-
4
21
L'Ouïe
6
1
1
-
-
-
-
1
-

9

69.2 %

1
1
2
-
-
-
4
13
La Vue
13
2
1
1
-
-
1
1
-

19

82.6 %

-
1
2
1
-
-
4
23
L'Odorat
4
1
1
1
-
-
1
1
-

9

90.0 %

-
1
-
-
-
-
1
10
Le Toucher
7
3
1
1
1
-
-
1
-

14

93.5 %

1
-
-
-
-
-
1
15
Pavie
2
-
-
2
-
-
-
1

1 faisan

1 perdrix

7

63.6 %

1
-
-
-
-
-
4
11
TOTAL
42
8
5
7
1
1
3
5
3
75
4
4
5
2
1
2
18
93
% sur le sous-total
56.0
10.6
6.6
9.5
1.3
1.3
4.0
6.6
4.0
-
22.2
22.2
28.0
11.1
5.4
11.1
-
-
% sur les 93 animaux
45.2
8.6
5.4
7.5
1.1
1.1
3.2
5.4
3.2
80,6%
4.3
4.3
5.4
2.1
1.1
2.1
19.4%
-

 

Dans La Vue, je tiens compte des animaux qui étaient représentés dans la partie inférieure coupée mais visible sur la photographie prise en 1942 : 4 lapins, 1 agneau, 1 singe, 1 renard, 1 pie, 1 héron.

http://www.photo.rmn.fr/cf/htm/CSearchZ.aspx?o=&Total=69&FP=64854706&E
=22S39UHORHIZ7&SID=22S39UHORHIZ7&New=T&Pic=31&SubE=2C6NU00JXQLE

93 animaux peuplent les fonds des six tapisseries actuelles soit 9 fois 10 plus 3. Le carré de 3 que multiplie 10, augmenté de 3. Autant de chiffres et nombres à valeur symbolique et ésotérique très forte.
La symbolique de 9 est universelle. Sa présence dans La Dame nous rappelle que Jean Perréal (dans l'hypothèse où il est le cartonnier) était féru d'alchimie.
La symbolique convoquée par ce nombre est primordiale. 9 ou l'ennéade est le chiffre mystique par excellence qui " accouche de lui-même " (9 a la forme du fœtus, du germe végétal), symbole du renouveau : neuf mois de conception sont nécessaires pour la naissance d'un enfant ; après 9, symbole de l'ensemble d'un cycle, une nouvelle série commence, celle des nombres décimaux avec 10, symbole de l'éternel retour.
Dans la Bible, 9 représentant la plénitude spirituelle : la première épître aux Corinthiens compte 9 dons de l'Esprit et les Galates, 9 fruits de ce même Esprit : l'amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bénignité, la fidélité, la douceur, la tempérance.
Chiffre le plus parfait car carré du premier impair (3), impair lui aussi donc " mâle " pour les Pythagoriciens qui remarquent que Homère fait sacrifier aux dieux célestes des animaux en nombre impair et en nombre pair aux dieux chtoniens.
Le chiffre 3, symbole du temps et de l'espace, nécessaire à la création. 9, c'est 3 fois la trinité.

 

Quadrupèdes et oiseaux

Animaux pacifiques, animaux chasseurs. Peut-être, mais le renard, la genette et le petit lapin sont dits animalia domestica car vivant autour de la maison. Le singe, apprivoisé, est lui aussi de la famille ! Quant aux lions et aux licornes, on en voit tous les jours ! Et le dragon n'est jamais bien loin, attention !
Dans La Dame, sur 93 animaux recensés, deux catégories seulement : les quadrupèdes (79 au total soit 85 % avec par ordre décroissant, les lapins : 42 soit 45 % :

http://www.cuniculture.info/Docs/Phototheque/Peinture&Decor/Tapisseries/Dame-Licorne.htm

les chiens : 11 % puis les singes : 10 %) et les oiseaux (14 soit 15 % ). Point de poissons, ni de serpents, ni de vers où grouillent ensemble petits rongeurs, insectes, larves et autres vermines minuscules.
La licorne est un quadrupède, c'est certain ! La Bible l'affirme…

 

— les animaux pacifiques dominent largement dans l'ensemble de La Dame (80,6 %) (auxquels peut-être les lionceaux si gentils en apparence pourraient être ajoutés).
— le lapin est l'animal dominant (avec près de 56 % de la faune pacifique et plus de 45 % de l'ensemble des animaux). Le français médiéval nommait sous les termes de connil ou connin, à la fois le lapin et le sexe féminin. Sa symbolique réclamait donc cette place : amour charnel (on attendait un fils !), voire luxure ; il est l'animal de Vénus. La Dame à la Licorne est bien la tapisserie de l'Amour.
— les animaux pacifiques dominent dans chacune des tapisseries
— le nombre total d'animaux place le sens de la vue en première place, suivie du goût.

 

Considérons les tapisseries dans leur ordre " historique " en fonction de la répartition des pourcentages des animaux " pacifiques " et " chasseurs " :
Le Goût : 80 % d'animaux pacifiques : tout va bien
L'Ouïe : près de 70 % d'animaux pacifiques : les dangers s'aggravent (30 %) mais deux renards symboles de ruse tempèrent les craintes.
La Vue : plus de 80 % d'animaux pacifiques : tout devrait aller mieux après le mariage mais quelques dangers sont à craindre (4 animaux chasseurs dont 2 renards)
L'Odorat : 90 % d'animaux pacifiques (un seul animal " méchant " !) : tout va bien.
Le Toucher (La Tente) : plus de 93 % d'animaux pacifiques : l'optimisme renaît. Mary est sauve ! et se sauve !

Pavie : nous sommes en 1525 dans l'après-Pavie. Il n'est plus question de Mary mais d'un pays, son pays, à sauver. Les animaux convoqués n'ont plus les mêmes raisons d'apparaître.

 

La Licorne et le Lion

Considérons notre lion et notre licorne comme support des armoiries d'Antoine Le Viste, même si nous savons qu'ils sont aussi des personnages historiques incognito " déguisés ".

La licorne tient lieu parfois de support d'armoiries, comme figure tenant l'écu. Un exemple des plus anciens : une monnaie frappée en Ecosse sous Jacques III (1466-1488). Déjà, sous le règne de Jacques 1er, (1406-1437), un poursuivant d'armes porte pour nom d'office Unicorn. Au 15e siècle, la licorne devient pour des raisons encore inconnues une figure emblématique du royaume écossais. En 1603, quand l'Ecosse et l'Angleterre s'associent pour former le Royaume Uni, la licorne rejoint le lion pour tenir les nouvelles armes crées : le lion anglais à dextre, la licorne écossaise à senestre.

 

Actuellement, s'offrent à notre regard six licornes et six lions encadrant Mary et Claude.
Corps musculeux et souples, agréables à regarder. Attitudes et maintiens nobles, même dans la peur et la colère. Corps habités par le désir puisé à la même source. Blancheur de la licorne qui troue chaque tapisserie de son éclat, ocre pâle du lion qui ponctue à gauche cette coulée de lumière que réverbèrent les corps de Mary et de Claude.

Ces animaux sont rois, empereur ou reine, princesse et prince. Le peintre reprend la tradition qui exige que le corps des rois et des princes soit l'objet de descriptions très flatteuses qui le magnifient, l'idéalisent. Grandeur et force, beauté, noble ou divine naissance, sont des qualités nécessaires pour dominer ses sujets, des plus simples aux élites.

La présence des licornes et des lions peut s'expliquer pour diverses raisons :
— pour certains critiques, encore dans les premiers balbutiements des recherches et des interprétations, le lion relatait l'origine lyonnaise de la famille Le Viste dont la licorne signalait la vitesse, de l'ascension sociale peut-être.
La Dame serait la mise en images du roman médiéval Le Romans du biau chevalier à la Licorne et au Lion
— la licorne et la lion étaient déjà " sujets " britanniques. Lorsque James VI d'Écosse prit la succession d'Elisabeth 1ère sur le trône de l'Angleterre en 1603, la licorne écossaise et le lion anglais devinrent les porteurs héraldiques des Armoiries royales du Royaume-Uni.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Armoiries_de_l%27%C3%89cosse

http://fr.wikipedia.org/wiki/Armorial_des_Plantagen%C3%AAt

http://fr.wikipedia.org/wiki/Licorne

Mary étant anglaise, la licorne et du lion pouvaient imposer leur participation dans la geste de Mary. Le peintre avait alors liberté d'abandonner son imagination vagabonde aux vents de son inconscient, de sa culture, de son idéologie... et des demandes et suggestions de son ami commanditaire.

Le peintre a su jouer de cette double présence animale, surtout de celle du lion à la tête plus anthropomorphique que celle de la licorne, pour laisser poindre en ses croquis sa fascination pour les anomalies et les monstres, comme tout un chacun. Daniel Arasse relève que " les études de proportions idéales de Léonard et de Dürer se doublent d'études de disproportions systématiques où ils cherchent à fixer des types de laideur à la fois idéale et naturelle (parce que produite par le vieillissement ou par l'irrégularité propre à la variété des productions de la nature)". Il poursuit : " Mais la croyance de la Renaissance dans l'existence naturelle des monstres est surtout indissociable de son épistémé et, en particulier, de son mode de pensée analogique qui, en déchiffrant partout des similitudes et des " signatures ", légitime le glissement d'un règne à un autre et le mélange de l'humain et de l'animal ".

Ainsi s'explique la présence des nains dans les cours royales européennes, des cabinets de curiosités chez les riches particuliers, l'engouement pour les animaux exotiques et le succès du mythe des " hommes sauvages " et des " humains velus ". Les lions de La Dame en sont une des premières manifestations tissées.

Ce sont les licornes et les lions qui donnent avant tout à chaque tapisserie de La Dame son vrai sens, et dans une moindre mesure les visages et les mains des deux jeunes femmes qui permettent au peintre une évocation plus discrète d'émotions (larmes ou sourires, cheveux défaits ou coiffés, souvent peu lisibles immédiatement).
Mary et Claude, " marionnettes " dont les mâles ont historiquement " tiré les ficelles ", affirment pourtant la présence de leurs corps, bien verticales, plantées fermement sur leurs pieds invisibles, quasi-statues. De chaque côté, les licornes et les lions s'agitent et expriment bien des sentiments. A eux l'exubérance de la gestuelle et de la mimique dans une mise en scène grandiloquente des corps. Le peintre, en recherchant la ressemblance physique et l'expression des émotions, quitte ainsi le description stéréotypée des personnages et de leurs sentiments propre à l'art médiéval. " Tu ne donneras pas au visage qui pleure les mêmes mouvements qu'à celui qui rit, bien qu'en réalité ils se ressemblent souvent ; car la bonne méthode est de différencier, tout comme l'émotion du rire est différente de celle des pleurs " préconise Léonard de Vinci dans son Traité de la peinture. La Joconde est peut-être la première femme à sourire dans l'art occidental.

Pensée analogique : donner à tel personnage la forme du lion, c'est lui prêter les caractères du lion ; courage, puissance et souplesse mais aussi férocité, laideur et grégarisme, selon la comparaison zoomorphe. François 1er et Louise de Savoie du côté français, Henry VIII et Charles Brandon du côté anglais, Charles Quint dix ans plus tard, sont dépeints comme des êtres dont il faut se méfier car à double personnalité.

Le visage est au corps ce que le corps est au monde : un miroir, une signature. La face : un résumé, une condensation du monde. Y réside l'âme, en position dominante. Le visage, livre ouvert dont il faut lire chaque signe, révèle les passions, les vertus, les vices. Traces profondes sur les faces léonines ; rides, plis, comme surgis de l'intérieur, caractères quasi typographiques gravés, à déchiffrer car révélateurs de la nature intime, du caractère de la personne.
Les licornes et les lions de La Dame y gagnent une réalité psychologique humaine que la tradition ne leur donnait pas encore et que Giambattista Della Porta (1536-1615) détaillera en 1586 dans son De Humana Physiognomonia publié à Naples. Le rapport analogique se renverse quand l'animal acquiert des qualités humaines.

 

Caricatures ?

J'applique à La Dame le " principe d'Occam " (Guillaume d'Occam ou d'Ockham, théologien et philosophe du 14ème siècle) (ou encore " de simplicité ", " de parcimonie " ou " d'économie ") qui consiste à éliminer systématiquement toutes les hypothèses non nécessaires à l'explication d'un fait. Ayant reconnu et retenu le caractère " caricatural " des lions de La Dame, mon explication se veut la plus simple, de plus faible complexité, dans le recherche d'un lien commun à tous les éléments constitutifs de La Dame. Mary Tudor est cet élément unificateur qui me permet d'expliquer le plus simplement possible la présence de chaque élément dans chaque tapisserie. Je laisse à chacune et à chacun le choix d'une autre interprétation selon le " principe d'incertitude " qu'elle et qu'il revendique, quand ce n'est pas l'affirmation péremptoire d'un dogme où l'hypothèse Dieu explique tout.

Tous ceux qui ont rejeté la thèse " Mary Tudor " n'ont pas cru au crayon malicieux, subtilement et plaisamment tératologique du peintre.

 

" Qui ne sait lire avant de lire ? Le premier signe préhumain est le rapace noir qui fit le visage du premier homme figuré tombant les bras dressés en arrière, le sexe dressé. On en perçoit encore l'effigie au bout du bâton propulseur qui a été peint à côté de son corps érigé et mourant ...

Que virent spontanément sur les parois nocturnes les hommes qui brandissaient des flammes ? Le corbeau, le vautour, l'ours, le cerf, le bison, le loup. Que virent spontanément les hommes dans les étoiles éparses du ciel nocturne ? Le corbeau, le vautour, l'ours, le cerf, le bison, le loup. " écrit Pascal Quignard dans son livre 'noir' La Nuit sexuelle, pp.117-118 (Flammarion, 2007)

 

Vénus de la grotte Chauvet - vers 28 000 av. n.è.
composition associant une représentation féminine
réduite au bas du corps et un être composite,
bison par le haut du corps, humain par sa main

" Lorsque l'on étudie les fresques dans leur globalité, en tenant compte de leur position dans l'espace, nous réussissons à interpréter leur sens. Dans la salle du fond, par exemple, face au panneau d'une scène de chasse entre des félins et des bisons, figure un bassin de femme avec une vulve qui do mine la scène. On peut y concevoir l'opposition entre le mode carnivore et herbivore, et le bassin de la femme peut représenter la naissance, ce qui donne lieu a une nouvelle opposition entre la vie et la mort suscitée par la scène de chasse. Je pense que ces fresques sont des représentations de leurs mythes. Une population ne peut pas vivre sans mythes de ses origines. Ces mythes paraissent au travers de ces images animales, de ces histoires humaines. Ces œuvres sont des projections de soi sur la toile, la paroi d'une grotte. Il s'agis sait pour eux/elles d'inscrire leur mythe. " Carole Fritz, interview L'Humanité du 10 avril 2015.

Les mythologies soulignent l'apparenté de l'humain et de l'animal : des étreintes de Zeus avec Léda (cygne), Ganymède (aigle) ou Europe (taureau) aux sacrifices d'animaux liés aux événements importants de la vie humaine, via les êtres hybrides (Minotaure, Centaure, Sphinge ou Sphinx). Les artistes du Moyen Âge et de la Renaissance puisaient à deux sources au moins : Les Métamorphoses d'Ovide et L'Histoire des animaux d'Aristote : " Il existe, en effet, chez la plupart des animaux, des traces de ces états de l'âme qui, chez l'homme, se manifestent d'une manière plus différenciée. Car docilité ou férocité, douceur ou aspérité, courage ou lâcheté, crainte ou assurance, intrépidité ou fourberie, et, sur le plan intellectuel, une certaine sagacité, ce sont là des ressemblances avec l'homme qui se rencontrent chez un grand nombre d'animaux, et qui rappellent les ressemblances organiques dont nous avons traité. "

L'artiste de La Dame, dans ses portaits zoomorphes (physiques et moraux) se coule avec aisance et malice géniale dans ce courant où sont assimilés, par analogie, les êtres humains (saintes et saints, souverains et princes, anonymes aussi) aux animaux qui leur servent d'attributs (principalement des lions).

 

 

Léonard de Vinci - v. 1503-1505
Vieillard ceint d'une couronne de lierre et tête de lion
sanguine sur papier rose, rehaussé de blanc
Royal Library - Windsor


Léonard de Vinci

Allégorie du Concordat (décembre 1515) entre François 1er et Léon X
Sanguine sur papier brun-gris
Royal Library - Windsor Castle

Dans cette allégorie " du loup et de l'aigle ", Léonard de Vinci rend hommage au pouvoir royal français : le loup (= le prince) dirige sa barque (= l'État) grâce à une boussole solaire (= la prudence) mais il ne trouve la bonne direction qu'avec l'aide du soleil (= l'aigle à la couronne fleurdelisée = la France).
Léonard de Vinci voulait-il mettre en garde ou inciter les princes italiens à se mettre sous la protection française pour conserver leur pouvoir ?

 

Daphné ne s'est-elle pas transformée en laurier, l'arbre préféré des dieux, pour échapper aux assiduités d'Apollon ? Zeus n'est-il pas apparu en cygne pour lutiner la nymphe Léda et lui permettre de pondre l'œuf d'où naîtront Hélène et Pollux ? Alors, pourquoi François 1er, Louise de Savoie, Henry VIII, Wolsey, Charles Brandon et plus tard Charles Quint ne revêtiraient-ils pas la pelisse du lion ou celle de la licorne ?

Je pense que le spectateur des années 1515-1530 aurait reconnu sans peine au premier regard, sous la " physionomie " des lions, les personnages historiques ; les quidams contemporains, dont la plupart des " érudits ", ne " voient " qu'un lion. Il en est ainsi de toute caricature dont le temps qui passe délite peu à peu le " sel " qui y distillait sa saveur.
Ces lions, par souci d'efficacité didactique, sont des portraits " au plus près " de la personne que chacun représente. Ils participent à leur façon au courant artistique qui remonte à l'Antiquité dont les traités de physiognomonie, issus des thèses d'Hippocrate (liaison corps-âme), de Pythagore (métempsycose), d'Aristote (caractères des animaux), affirmaient que l'observation des animaux permettait de comprendre l'être humain et rapprochaient les caractères humains à ceux des animaux proches " physionomiquement ".
Si leur présence est didactique, ce n'est pas dans le but de faire ressortir plus intensément par contraste la beauté du reste de la composition comme le conseillait Léonard de Vinci, mais dans celui de rendre crédible les épisodes de la vie de Mary représentés. D'où cette osmose si parfaite et si fine entre une tête de lionne ou de lion et une tête de femme ou d'homme, si subtile que personne n'a retenu l'idée émise par André Arnaud dès 1981.

En effet :
- il ne s'agit pas de pures caricatures. Les portraits ne sont pas à proprement parler des " charges " burlesques comme il s'en imprimera aux temps tourmentés de la Réforme. Le peintre, pour exprimer au mieux émotions et sentiments, a évoqué les visages sans accentuer ni déformer un détail.
- il ne s'agit pas de visages (très légèrement " retouchés " collés sur un corps animal comme le goût en viendra plus tard)

Thériomorphose, ce passage des personnages historiques en licornes et en lions.

 

 

Sandro Botticelli - dessin de l'Enfer n° 17
La violence contre l'Art

Le Septième cercle est une région divisée en trois circuits (gironi) dont l'entrée est gardée par le Minotaure Le premier circuit renferme ceux qui firent violence à leur prochain (ch. XI, v. 37. Le second circuit est le séjour de ceux qui se firent violence à eux-mêmes (ch. XI, v. 40) Enfin le troisième circuit voit les supplices de ceux qui usèrent de violence contre Dieu, la nature et l'art (ch. XI, v. 50). Ils sont tous au milieu d'une plaine sablonneuse et exposés à une pluie de feu.

http://fr.wikisource.org/wiki/La_Divine_Com%C3%A9die_(trad._Lamennais)/L%E2%80%99Enfer/Chant_XI

La Divine Comédie illustrée par Botticelli :
http://www.divinecomedy.org/divine_comedy.php3?gallery?cba?Botticelli?Botticelli%27s%20Inferno

Des 100 planches sur parchemin qui étaient prévues, 92 ont été conservées : 85 se trouvent au Kupferstichkabinett de Berlin ; 7 sont conservées â la bibliothèque Vaticane de Rome.

 

 

L'âne-pape de Rome et Le veau-moine de Freiberg d 'après Lucas Cranach l'Ancien.
Dans Philippe Melanchthon, De deux monstres prodigieux, à savoir d'un asne-pape qui fut trouvé à Rome en la rivière du Tibre l'an 1496, et d'un veau-moine nay à Freiberg en Misne l'an 1522, Genève, Jean Crespin, 1557 - BNF Paris

 

 

Romeyn de Hooghe - Louis XIV et Charles II d'Angleterre - eaux-fortes - 1672
Rijksmuseum- Amsterdam
Internet vous donnera d'autres caricatures de Romeyn de Hooghe

http://www.caricaturesetcaricature.com/article-11666874.html

 

Louis XVI

Marie-Antoinette

gravures à l'eau forte et à la roulette imprimées en couleurs, attribuées à Villeneuve
v.1791 - BNF - Paris

La fuite de la famille royale consistait à se faire passer pour l'équipage de la baronne de Korff, veuve d'un colonel russe qui se rend à Francfort avec deux enfants, une femme, un valet de chambre et trois domestiques.

 

Quel personnage se cache sous ce lion qui clôt une page du Traité des Vices ?
Manuscrit du 11ème siècle
provenant de l'abbaye Saint-Pierre de Moissac, conservé à la BnF

 

Même question pour cette "lionne"
trouvée dans le livre de Jurgis Baltrusaitis,
Réveils et prodiges, Flammarion, 2006, p.4

 

 

Quelle peut être l’identité de cet homme

qui tient compagnie au saint Jérôme

de Hans Leonhard Schaufelein ?

(v. 1504, Gemäldegalerie, Berlin)

 

anonyme - Charles DARWIN
Hornet Magazine - 22 mars 1871

Jean Moulin - caricature patriotique
encre de chine lavée - v. 1915
inspirée de la fable " la grenouille qui veut se faire
aussi grosse que le bœuf ".

Cart'Com

 

Entre caricatures et portraits, les lions de La Dame sont une étape entre les monstres hybrides du Moyen Âge et les portraits de la Renaissance en tant que genre autonome qui promeuvent l'individu moderne.
Notre peintre les " croque " au moment où l'Humanisme du 16ème siècle retrouve le zoomorphisme antique dans lequel se lit l'interdépendance humain-univers et âme-corps. Ambiguïté " sulfureuse " entre anthropomorphisation de l'animal et animalisation de l'humain, aux années même où l'Europe découvre les peuples " sauvages " qui rendent incertaine la délimitation humain/animal.
S'agit-il pour lui de " caricatures politiques " comme il en fleurira à foison aux temps forts de l'Histoire, où le dessinateur animalise l'adversaire pour lui dénier tout attribut humain ?
Ou s'agit-il de simples " clins d'œil " comme autant de repères amusés et amusants pour identifier les personnages et donner sens aux scènes représentées ?

Si la subversion est très lisiblement à son paroxysme dans Pavie de 1525 où François 1er est accusé de tous les maux de son pays, la réponse est difficile pour les tapisseries de la série originelle de 1515. Car la licorne est aussi bien un personnage anglais que français et son aspect n'est pas toujours " dégradé ", même quand il s'agit de François 1er qui apparaît apaisé dans Le Toucher (La Tente). Celui du lion est traité différemment et me semble fort " détérioré " quand il représente un personnage dont Mary a eu à se plaindre (François 1er dans Le Goût invectivant dans une attitude quelque peu ridicule car excentrique, Louise de Savoie dans L'Odorat se compromettant par sa mimique puérile, Thomas Wolsey dans Le Toucher (La Tente) très mécontent et " la queue basse "). L'esprit " subversif " affleure dans ces trois lions et le lion du Goût trouve sa place entre la caricature de Philippe IV le Bel (1285-1314) illustrant une version du Roman de Fauvel (faux vel, faux voile, symbole de l'hypocrisie et de la fausseté) et celle d'Henri III de 1589 (xylographie coloriée, BNF). Le grand-père avant le petit-fils, préséance oblige !

Le lion - François 1er
Le Goût

Henri III - xylographie coloriée - 1589
BNF

 

Les Evangélistes - Evangéliaire du 10è s.
Origine bretonne - Bibliothèque de Troyes

 

Renaud de Bar - Bréviaire - Metz, v.1302-05
BM Verdun - ms. 107, f. 137v
Chiens contre lièvres et Chasse au faucon

 

Le roi Noble le Lion convoque la Cour des animaux
Nord de la France, fin 13e siècle
BNF, français 1579 f. 1

Renart et Ysengrin chevaliers

Comme d'autres œuvres du Moyen Âge, Le Roman de Renart utilise les animaux dans un dessein satirique. Ce Roman est un ensemble de textes disparates (26 branches composés principalement entre 1170 et 1250). Ils tirent leur sève des fables antiques, inspirées d'Esope (VIIe siècle av. J.-C. - VIe siècle av. J.-C.), mais écrites par Phèdre (1er siècle après n.è), Babrius (2ème siècle après n.è) et Avianus (fin 4ème siècle après n.è), des récits folkloriques et des textes en latin comme l'Ysengrimus, œuvre de 6500 vers environ, du moine Nivard (1148).

 

Les branches les plus anciennes du Roman de Renart, parodie des chansons de geste, opposent, sur le mode épique, mais sur un ton drôle et léger, Renart le goupil, Hermeline la renarde et l'ensemble des animaux de la basse-cour et de la forêt : dame Copée la poule, Chantecler le coq, Tibert le chat, Roonel le chien, Tardif le limaçon, Belin le mouton, Tiécelin le corbeau, Couard le lièvre, Fière la lionne, Brun l'ours, Hersent la louve et Ysengrin le loup, son pire ennemi. Malgré plusieurs condamnations et le siège de son château de Maupertuis par Noble, le roi - lion, Renart poursuit ses méfaits et ressuscite même après avoir été enterré !

 

Le Roman de Renart décrit les aventures d'un "contestataire" qui s'exprime contre la hiérarchie et la structure pyramidale de l'ordre féodal, contre les procédures pesantes et obsolètes de la justice féodale, contre l'hypocrisie des moines et la vie dissolue des prêtres ruraux, contre l'esprit de croisade et enfin contre l'idéalisation de la femme dans les récits courtois.

 

Le Roman de Renart aura des suites tout aussi satiriques, avec une dimension politique supplémentaire : Le Renart le Bestourné de Rutebeuf (avant 1270), où Renart représente l'hypocrisie, vise avec violence les ordres mendiants, franciscains notamment. Dans Le Renart le Nouvel de Jacquemart Gielée (1289), Renart devient le démon. Renart le Contrefait, œuvre d'un clerc de Troyes (1319-1342) oppose dans un combat allégorique Renart et Raison pour dénoncer les vices du temps. Le Roman de Fauvel de Gervais du Bus (vers 1310-1314), pamphlet contre le roi Philippe le Bel et l'ordre établi, un cheval de couleur fauve devenu roi reprend, avec la couleur du renard, ses défauts et ses méfaits.

 

 

Fauvel préside un Conseil

Le Roman de Fauvel est un exemple rare de critique politique contemporaine d'événements dénoncés par un haut fonctionnaire de la cour, un notaire de la chancellerie royale, Gervais de Bus. Cette histoire satirique visait le roi de France Philippe IV et, surtout, Enguerrand de Marigny, son principal conseiller, qui finit sur le gibet. Pour déguiser sa cible, l'auteur adopte la formule du héros zoomorphe, procédé déjà employé dans l'Egypte ancienne.

Miniature tirée du Roman de Fauvel (1310-1314) de Gervais du Buset Raoul Chaillou de Pesstain - illustré par Raoul le Petit (1326) conservé à la BnF

 

Me suivrez-vous si je vois dans les "caricatures" de Pavie une anticipation des "violences d'animalisation" (Denis Crouzet, Les Guerriers de Dieu, Champvallon, 1990, T1, pp.262-263) ?

" Un bestiaire symbolique gravite en effet autour des corps et des visages de l'ennemi, prenant dans l'agression, possession d'eux. Parole de Dieu, qui est dit comparer l'impur 'à plusieurs bestes immundes et feroces, et qui ne servent que de nuyre a l'homme, comme a loups ravissans, regnards, chiens, pourceaux, ours, serpens, scorpions, chameleons, dragons, basilicqs, aspics, viperes, mousches a chiens, corbeaux…' et tradition de représentation des vices dans des animaux, toutes deux dramatisées par le discours polémique qui tente de faire vivre l'imminence eschatologique à travers la prise de conscience d'une surgie de la Bête remplie d'ordure et d'impiété… ". Si la figuration de François 1er sous les traits des cinq animaux entravés ne prend pas à mes yeux l'aspect de " l'animalisation de réformé [qui] est la résultante d'une perte du naturel humain et français à la fois, d'un vide fait en lui des vertus chrétiennes… une dégénérescence de l'homme dans l'hypocrisie, la dissimulation et l'orgueil qui l'identifie à 'un rude turc, ou quelque Canibale' ", avant la mise à mort sanguinolente qu'elle prendra au cours des Guerres de religion qui s'ensuivront, elle est, cette figuration, une critique acerbe du souverain sur lequel se concentrent dans cette tapisserie, à mes yeux, toutes les rancunes et les attentes du 'radicalisme catholique' pour qui la reformatio n'est pas dans la rupture.
Eloignés les signes qui l'oignaient de la grâce divine : être devenu roi le jour du premier mois de l'année 1515, porter le premier prénom d'une lignée qui soit aussi le nom même de son peuple et être entouré de la Trinité féminine (Claude, Louise et Marguerite) !"

empreintes d'intailles gnostiques - Cabinet des Médailles
1- archontes à tête de canard
2- dieu à jambes d'homme, à corps de serpent et à tête de coq

 


Voici un exemple antérieur à La Dame, qui utilise le lion comme support d'une caricature et que nous propose la tapisserie Les Cerfs Ailés conservée au Musée départemental des Antiquités de Rouen.

http://collections.musees-haute-normandie.fr/collections/artitem/07330001595

http://mountshang.blogspot.fr/2011/03/france-1500.html

 

A partir du 15ème siècle, le cerf devient un élément important de l'emblématique royale française. Sous le règne de Charles VI (1380-1422), le cerf ailé (appelé cerf volant ou cerf de justice, dont les ailes soulignent la promptitude de la justice royale) apparaît pour représenter le roi. Charles VII conserva cette devise ; son fils Louis XI l'abandonna ; Charles VIII et Louis XII la reprirent comme support de leurs armes, ainsi que les ducs de Bourbon.

Le grand cerf ailé au milieu de l'enclos central représente le roi Charles VII (1422-1461) au repos dans son royaume que l'enclos circulaire délimite et qu'identifie l'écu aux fleurs de lys accroché par la guiche au clayonnage. Les iris et les roses renvoient aussi à Charles VII "Le Victorieux" : ces fleurs étaient ses attributs personnels.

Il est rejoint dans l'enclos par deux autres cerfs ailés plus petits, qui entrent dans le royaume de France : ce sont les provinces de Normandie et de Guyenne, occupées par les Anglais et reconquises après les batailles de Formigny (1450) et Castillon (1453). Ce peut être aussi les deux fils de Charles VII : le dauphin Louis et son frère Charles, duc de Berry.

Devant l'enclos, deux lions représentent certainement le duc de Bourgogne, Philippe III, dit Philippe le Bon, et le roi anglais Henry VI assistant impuissants à la perte de ces deux provinces.

 

 

Henry VI d'Angleterre, Charles Quint … et François 1er reconnaissable dans deux ou trois tapisseries de L'Histoire du roi François sur des cartons de Laurent Guyot exécutés entre 1610 et 1618, visibles au château de Chambord. Sur la tapisserie dite Chasse au vol devant un pont, la reine Eléonore d'Autriche est aussi reconnaissable.

 

 

 

 

 

 

Jean Petit - La justification du duc de Bourgogne
14e. s. - ms. 878, f.2
Oesterreichissche Nationalbibliothek - Vienne

La légende dit : " Par force le leu (le loup) rompt et tire à ses dens et gris (griffes) la couronne,
Et le lyon per tres grant ire, de sa pate grant coup luy donne.
"
Le loup Orléanais saigne beaucoup, rappel de l'assassinat de Louis d'Orléans par les gens de Jean sans Peur en 1407.

Jean sans Peur, duc de Bourgogne
Ecole française - début du 15è.s.
Le Louvre

Le loup armagnac contre le lion bourguignon

La tente est le royaume de France, le lion fait référence aux armes de Flandres :
il représente Jean sans Peur qui s'oppose " à la prédation " du loup, Louis d'Orléans. En tombant, la couronne fend le lys de France.

 

Ainsi La Dame déroge quelque peu à la règle albertienne et vincienne qui demandait que les souverains et les nobles fussent représentés dans des apparences, des attitudes, des mises vestimentaires dignes et décentes, sans qu'aucune difformité physique induise une bassesse morale. Le peintre se situe là au seuil au mieux de la dérision, au pire de l'irrévérence. Le déboulonnage des idoles a commencé. Seule Mary s'en tire bien !
Il s'agissait de ne pas nuire à l'ensemble de la composition de chaque tapisserie en créant une disharmonie par la confrontation trop brutale des licornes et surtout des lions, monstres ou personnages caricaturés au choix, avec l'exposition d'un idéal de beauté sous les traits de Mary. L'allusion à un personnage devait rester quasi indiscernable, un secret connu des seuls commanditaire et peintre. Recommandation certainement donnée aux liciers d'être le plus précis possible et de respecter scrupuleusement les cartons sans tenter de les corriger.

Notre peintre a-t-il lu le Discours sur la dignité humaine, Oratio de dignitate hominis, écrit en 1486 par Jean Pic de La Mirandole et édité à Strasbourg en 1504 ? " Le parfait artisan [Dieu] décida finalement qu'à celui à qui il ne pouvait rien donner en propre serait commun tout ce qui avait été le propre de chaque créature. Il prit donc l'homme, cette œuvre à l'image indistincte, et l'ayant placé au milieu du monde, il lui parla ainsi : je ne t'ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même… Tu pourras dégénérer en formes inférieures, comme celles des bêtes, ou, régénéré, atteindre les formes supérieures, qui sont divines. "
Selon le " prince des érudits ", " Quis hunc nostrum chamaeleonta non admiretur : qui n'admirerait ce caméléon que nous sommes ? " empruntant à l'Ethique à Nicomaque d'Aristote cette comparaison animale pour se féliciter de ce pouvoir qui fait de " l'homme heureux une sorte de caméléon ". Princesses et princes-caméléons, tantôt licorne, tantôt lion, comme chacune et chacun d'entre nous, selon les circonstances, gracieux ou laid, bon ou méchant. Licorne et Lion, tour à tour Christ ou Satan. Double face de chaque être créé : licorne terrible avec sa rostre qu'une vierge conquiert, lion ressuscitant ses petits mais tuant ses proies, dans un univers de mille fleurs plus belles les unes que les autres où la chasse animale qui n'a de cesse mime la quête amoureuse.

Les animaux de La Dame, comme l'inconscient du peintre, ne peuvent ni se taire ni cacher leur secret. " Celui qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre constate que les mortels ne peuvent cacher aucun secret " (Sigmund Freud, Dora, un cas d'hystérie in Cinq psychanalyses).


En résumé, apprécions l'utilisation diverse, cohérente et intelligente des animaux dans La Dame :
– les licornes et les lions pour étayer la vérité historique de chaque scène
– le faucon et la héronne (et dans une moindre mesure le chien et le lapin) pour mimer la quête amoureuse
– les lapins pour inscrire l'histoire de Mary dans la sexualité humaine procréatrice
– les autres animaux pour souligner plus intensément par voie analogique, métaphorique, symbolique, des situations, des sentiments

 

Harold, duc des Anglais, et ses chevaliers se rendent à cheval à Bosham

La tapisserie de Bayeux : un faucon, des chiens, une licorne noire ou un cerf ?

 

La licorne

 

 

tapissserie à la licorne
aux armes de Chabannes-La Palice
ateliers de la Marche - fin 15è s.

 

 

Oh ! c'est elle, la bête qui n'existe pas.
Eux, ils n'en savaient rien, et de toutes façons
— son allure et son port, son col et même la lumière
calme de son regard — ils l'ont aimée.

Elle, c'est vrai, n'existait point. Mais parce qu'ils l'aimaient
bête pure, elle fut. Toujours ils lui laissaient l'espace.
Et dans ce clair espace épargné, doucement,
elle leva la tête, ayant à peine besoin d'être.

Ce ne fut pas de grain qu'ils la nourrirent, mais
rien que, toujours, de la possibilité d'être.
Et cela lui donna, à elle, tant de force,

qu'elle s'en fit une corne à son front. L'unicorne.
Et puis s'en vint de là, blanche, vers une vierge,
et fut dans le miroir d'argent et puis en elle.

Maria Rainer Rilke - Traduction Armel Guerne

 

 

Tout ce qui peut être imaginé est réel.
Pablo Picasso

 

Rachète le temps. Rachète
la vision indéchiffrée du plus haut rêve
des licornes tiarées traînant la herse d'Or

Thomas Stearns Eliot

 

http://www.faidutti.com/unicorn/unicorn.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/Licorne_rose_invisible

 

Licorne verte et renards roux
bas de page de parchemin contant le baptême du roi Óláfr Tryggvason (963/64-1000)
Saga de saint Óláfr - Flateyjarbók - vers 1390
Reykjavik - Institut Árni-Magnússon

 

« Des rapports étroits unissent la licorne de nos pays, à l’éblouissante robe de neige, et la gazelle aux cornes soudées ou torsadées, bien vivante (se-rou), vénérée jadis dans les Himalayas, en Mongolie ou en Ethiopie. » (p. 5) et « Le se-rou des Himalayas est, lui aussi, une gazelle aux cornes soudées, ou un bouc angora aux cornes torsadées. » (p. 12).  Francesca-Yvonne Caroutch cite dans Le Mystère de La licorne (Dervy, 1997) les auteurs parlant de la licorne se-rou : Brian Hodgson, résident anglais au Népal, le major Latter, Mac bride, Kindon, Wand Bower, Welby, Deary, Rockhil, Prejevalski et le père Huc. « John Wood décrivit une des méthodes consistant à réunir les cornes d’un jeune cervidé dans son Natural History of Man (Londres, 1868). »

 

Le si-rou himalayen sculpté au sommet des monastères. « Le terme si-rou, indiquant la notion d’unique, sert à désigner la vision pénétrante et l’esprit d’éveil. » Francesca-Yvonne Caroutch, Le Mystère de La licorne, p. 187.

 

Malgré les quelques lignes de Ctésias, Aristote, Pline ou Élien consacrées à des animaux unicornes, l'imagerie grecque et romaine, qui connaît pourtant des animaux fabuleux, ignore la 'licorne'.

La licorne de l'imaginaire occidental, à silhouette chevaline et corne spiralée, est une création du Moyen-Âge finissant, même si elle emprunte beaucoup au Physiologus hellénistique, et un peu à l'Histoire naturelle de Pline.

Au 13ème siècle, grâce aux Bestiaires, la licorne envahit l'iconographie occidentale, mais ce ne fut qu'au 16ème que des ouvrages entiers lui sont consacrés. Notre blanche licorne aux sabots fendus, celle de La Chasse et La Dame, n'était guère connue avant la Renaissance.

" La licorne du Moyen-Âge doit moins à Pline ou Aristote, auxquels les lettrés de la Renaissance, avides de sources classiques, s'efforcèrent de la ramener, qu'au Physiologus, manuscrit hellénistique rédigé au 2ème siècle de notre ère, que le Moyen-Âge a longtemps attribué à Saint Ambroise. À Alexandrie se fondaient les traditions grecques et orientales, que l'on retrouve mêlées dans ce traité attribué à un hypothétique "naturaliste", mais sans doute travail commun de nombreux savants. Le Physiologus, ensemble de brefs récits concernant des créatures de toutes sortes, forme la base commune de tous les bestiaires médiévaux " rédigés entre les 12ème et 14ème siècles. " Certains, comme celui de Pierre de Beauvais, également appelé Pierre le Picard, sont même pour l'essentiel de simples traductions. Par la suite s'ajoutèrent au texte grec de nombreuses autres créatures, voire des pierres ou des plantes, dont les descriptions sont souvent empruntées aux Etymologiæ d'Isidore de Séville, qui devaient elles-mêmes beaucoup à l'Histoire Naturelle de Pline l'Ancien. " (Bruno Faidutti)

De cette première licorne médiévale, ont survécu l'émouvant récit de sa capture où elle se montre d'une " douceur résignée ", et certaines caractéristiques physiques d'un chevreau avec sabots fendus et souvent une barbichette.

http://www.lencyclopedie-libre.info/?title=Licorne

 

16/17èmes s.- BM Carpentras

Le poète florentin Guido Cavalcanti (v. 1250-1300) donne l'étymologie suivante :
il lunicorno (nom de genre masculin), soit la corne de lune.

 

*

Petite tapisserie

Sire de Framboisy
Nourrit
Sa licorne de pain dur
Et de harengs pendus au mur.

Mais la licorne voudrait
Etre nourrie de pain frais.

Elle refuse de manger
Ce qui met sa vie en danger.

Maurice Fombeure

*


" Le symbolisme de l'agneau pascal convenait bien mieux aux représentations de la Passion. L'iconographie chrétienne de la Renaissance a donc modifié la scène de la chasse à la licorne, pour lui faire signifier l'Annonciation. Vers le milieu du 15ème siècle, les chasseurs disparaissent, remplacés par un veneur ailé poussant devant lui ses chiens. En même temps, la licorne perd sa silhouette de chevreau, qui rappelait l'agneau pascal, pour ressembler de plus en plus à un cheval qui n'a rien de sacrificiel. La vierge ne représente plus Marie; elle est, dans une scène désormais purement symbolique, la Vierge Marie. Le veneur est l'ange Gabriel, les chiens sont les vertus chrétiennes. L'ensemble est une allégorie de l'Annonciation, la licorne dardant sa corne dans le sein de la Vierge comme pour la pénétrer. " (Bruno Faidutti)

http://www.faidutti.com/unicorn/theselicorne1.pdf

 

La licorne est l'emblème de la Virginité. Agathe, Marie, Justine d'Anthioche et Justine de Padoue possèdent parfois cet attribut.

La licorne apparaît le plus souvent avec les caractéristiques physiques suivantes : forme chevaline, robe blanche, corne frontale longue cannelée en vrille, sabots fendus, barbiche caprine, longue queue.

La Dame à la licorne

silhouette chevaline, avec barbichette

sabots fendus : deux doigts !

silhouette caprine

sabots fendus : deux doigts

 

sabot de cheval : un doigt

sabot de chèvre : deux doigts

 

La Chasse à la licorne

silhouette chevaline, avec barbichette

sabots fendus : deux doigts !

silhouette caprine ?

sabots fendus : deux doigts

cheval

un seul doigt

 

Dans son Bestiaire du Christ, Louis Charbonneau-Lassay note que chaque symbole révèle deux aspects opposés. Deux exceptions à cette règle : la licorne et la rose dont La Dame s'est faite célébration.

La Dame, comme La Chasse, offre à nos regards la forme la plus aboutie, la plus glorieuse, de cet animal fabuleux à corne spiralée que l'artiste a dessiné " vraisemblable " selon la remarque pertinente de Mme Freeman. Elle tient du cheval (le cheval est considéré comme un animal psychopompe et funéraire dans certaines croyances) décrit dans les premiers textes (Ctésias, Pline, Elien) et de la chèvre du Physiologus grec d'Alexandrie par sa barbichette et ses sabots fourchus (celle des Cloisters les a plus recourbés que celle de Cluny, sauf dans Pavie où elle est chèvre). Notre artiste appartient à cette cohorte d'artistes qui, selon Jean-Pierre Jossua " ont créé la licorne… par la beauté de la bête qu'ils ont peinte, sculptée ou gravée… A partir d'une légende biscornue et en tout cas en porte à faux complet sur son application religieuse, ils ont forgé l'animal merveilleux dont l'imaginaire de l'Occident s'est nourri toujours à nouveau depuis plus de quinze siècles " comme le prouve sa " présence dans le songe et dans la culture constamment manifestée."

http://anne.piola.free.fr/pageHTML/ANNEPIOLA/art-fabuleux/licornes3.html

 

Sa corne frontale : signe phallique de puissance, de fécondation et de fertilité par sa forme, de pureté et de spiritualité par sa couleur, de divin par son unicité. Les trois éléments s'unissent dans l'idée pour certains d'une épée de lumière symbolisant le Verbe, le Logos divin, c'est à dire la Connaissance et la Sagesse.
La corne n'est pas toujours 'attachée' au milieu du front de la licorne. Dans Le Goût, L'Ouïe, L'Odorat et Pavie, elle apparaît fixée de façon décalée. Le nombre de ses stries varie de 11 à 13 et leur sens de rotation diffère.
La licorne possédait, croyait-on, la faculté de déceler tout ce qui était impur, empoisonné.

Vaticinia de summis pontificibus - France (?) - milieu du 15e s.
manuscrit provenant de l'abbaye de Marmoutier
BM Tours, 8M, ms. 520, f. 222v

Ce manuscrit est une véritable encyclopédie prophétique dont les derniers feuillets contiennent les Prophéties sur les papes.
A l'origine, adaptation latin des Oracles de Léon, cette série de textes hermétiques et parfois subversifs eut à la fin du Moyen Âge un grand succès, largement dû au rôle joué par les images.

La licorne ne tente-t-elle pas de faire tomber la tiare papale ?

 

Deux fois, elle est située derrière Claude. Dans L'Ouïe où elle signifie la grossesse de la future reine riche d'un trésor enfoui en elle ; dans Le Toucher (La Tente) où elle reçoit dans le coffret qu'elle tient la coulée du trésor royale qu'y verse une Mary ithyphallique. Les quatre autres fois, proche de Mary, elle représente dignement son frère Henry et son époux Charles. Ainsi retrouverait-on son rapport avec l'amour : charnel près de Claude, fraternel près de Mary.

La licorne " est " un animal important, souvent de grande taille, qui fréquente assidûment l'entourage divin, adamique, marial ou christique. Pourtant, nulle licorne dans la Bible hébraïque, la Torah. Une erreur de traduction dans la Septante grecque achevée en 130 avant notre ère a remplacé le mot hébreu remim = buffle par monokeros = unicorne. La Vulgate latine qui traduit la Septante donne soit rhinocéros (Nombres, Deutéronome, Jacob), soit unicornium (Isaïe, Psaumes).

 

La licorne

Le saint leva sa tête et la prière
retomba comme un casque sur son chef :
car l'incroyable s'approcha en silence
la bête blanche, telle une biche
sans défense implorant des yeux l'assaillant.

Le tréteau ivoirin de ses jambes
se mouvait avec un balancement léger
un éclat blanc glissait heureux sur sa robe
et sur le front de bête, tranquille et claire
se tenait telle une tour sous la lune
la corne claire, que chaque pas
semblait dresser plus encore.

Le mufle avec son duvet rose et gris
légèrement retroussé, de façon qu'un peu de blanc
(plus blanc que tous les blancs) des dents brillait ;
les naseaux dilatés humaient sans bruit.
Pourtant ses regards que rien ne barrait
projetaient des images dans l'espace
et fermaient un cercle de légendes, bleu.

Rainer Maria Rilke - Traduction Lorand Gaspar

 

Sauvage et puissante, parfois cruelle, elle peut être apparentée au lion qui l'accompagne auprès de Claude et de Mary. " Sauve-moi de la gueule du lion, délivre-moi de la corne de la licorne " demande le verset 22 de la Vulgate. L'une serait lunaire, l'autre plutôt solaire ! Pourquoi pas ? Rendue familière par la présence à ses côtés du lion qui, lui, existe bien, sa présence rehausse l'aspect héroïque et noble d'Antoine Le Viste.
Si La Dame est un chant d'amour, il se démarque de celui évoqué dans la septième tapisserie des Cloisters où la licorne est enclose d'une clôture et attachée à un arbre par une chaîne censée symboliser la conquête de cœur de l'amant par sa belle à qui il voue désormais une foi absolue. La licorne de La Dame ne peut être attachée car Mary a choisi librement sa destinée en épousant celui qu'elle aimait, Charles Brandon, contre la volonté de son terrible frère.

http://expositions.bnf.fr/bestiaire/feuille/index_licorne.htm

Lire : Francesca-Yvonne Caroutch, Le Livre de la licorne, Pardès, 1989 et Le Mystère de la licorne, Dervy, 1997 http://fcaroutch.free.fr/

- Roger Caillois, Le Mythe de la licorne, Fata Morgana, 1991 - Bruno Faidutti, Images et connaissance de la licorne, thèse de doctorat de l'université Paris XII, 1996.
Au Musée de Cluny, se dresse une corne de narval que bien des naïfs ont cru de licorne, de 2,90 m qui aurait été donnée en 807 à Charlemagne par Haroun el-Rachid, calife de Bagdad.

 

La thèse de doctorat de Bruno Faidutti présentée en novembre 1996 à l'université Paris XII est une mine inépuisable de renseignements. Ainsi au sujet des relations de la licorne et du lion : " La connaissance médiévale faisait beaucoup de cas des "amis" et "ennemis naturels", supports inépuisables de métaphores moralisantes. La licorne, dont la seule amie, très rarement citée, semble avoir été la colombe, a longtemps eu pour ennemi naturel l'éléphant, à la suite d'une confusion avec le rhinocéros, dont nous avons rendu responsable Isidore de Séville. A la fin du Moyen-Âge, elle vit donc soudain se dresser devant elle un nouvel adversaire, le redoutable lion, avec lequel elle n'entretenait, dans la tradition des bestiaires, pas de lien particulier. L'origine de ce récit était déjà bien connue des savants de la Renaissance, puisque Conrad Gesner (1516-1565) l'attribuait au "roi d'Éthiopie, dans une lettre en hébreu au pontife de Rome"; on reconnaît là la fameuse "lettre du Prêtre Jean", célèbre faux rédigé à la fin du XIIème siècle, sans cesse recopié, puis imprimé, jusqu'au début du XVIème. "

Le Bestiaire divin de Guillaume le Clerc de Normandie comporte le portrait de la licorne : "Cette bête a tant de témérité, elle est si agressive et si hardie, qu'elle s'attaque à l'éléphant: c'est le plus redoutable de tous les animaux qui existent au monde. La licorne a le sabot si dur et si tranchant qu'elle peut parfaitement se battre contre l'éléphant. Et l'ongle de son sabot est si aigu que, quoi que ce soit qu'elle en frappe, il n'est rien qu'elle ne puisse percer ou fendre. L'éléphant n'a aucun moyen de se défendre quand elle l'attaque, car elle le frappe sous le ventre si fort, de son sabot tranchant comme une lame, qu'elle l'éventre entièrement. "

Dans l'une des innombrables versions de la fausse " Lettre du Prêtre Jean " rédigée à la fin du 12ème siècle, il est écrit : "Le lyon les occit moult subtillement, car quant la licorne est lassée, elle se mect de costé ung arbre, et lion va entour et la licorne le cuyde fraper de sa corne et elle frappe l'arbre de sy grant vertus, que puys ne la peut oster, adonc le lyon la tue. "

Georges Guiffrey, Lettres inédites, 1866, Renouard, p.16
" Je vous envoye de la licorne pour luy en faire user ainsi qu'il sera ordonné. " Lettre de 1547 de Diane de Poiters à Jean d'Humières, gouverneur de la maison des enfants royaux, lors de la " rougeolle " de la petite Elisabeth âgée de deux ans (fille d'Henri II et de Catherine de Médicis) en lui suggérant d'appeler le médecin Jean Fernel.

Gustave Moreau, La licorne, 1885, musée G. Moreau

 

François Rabelais - Quart Livre des faicts et dicts héroïques du noble Pantagruel


Chapitre II

Comment Pantagruel en l'isle de Medamothi achapta plusieurs belles choses.

 

[…] Pantagruel par Gymnaste feist achapter la vie & gestes de Achille en soixante & dixhuict pièces de tapisserie à haultes lisses, longues de quatre, larges de trois toises, toutes de saye Phrygiene, requamée d'or & d'argent. Et commençoit la tapisserie au nopces de Peleus & Thetis, continuant la nativité d'Achilles, sa ieunesse descripte par Stace Papinie : ses gestes & faicts d'armes celebrez par Homère : sa mort & exeques descriptz par Ovide, & Quinte Calabrois: finissant en l'apparition de son umbre, & sacrifice de Polyxène descript par Euripides.
Feist aussi achapter trois beaulx & ieunes Unicornes : un masle de poi alezan tostade, & deux femelles de poil gris pommelé. Ensemble un Tarande, que luy vendit un Scythien de la contrée des Gelones…

 

Chapitre IIII

Comment Pantagruel escript à son père Gargantua, & luy envoye plusieurs belles & rares choses.

[…] Au reste i'ay ceste confiance en la commiseration & ayde de nostre Seigneur, que de ceste nostre peregrination la fin correspondera au commencement : & sera le totaige en alaigresse & santé perfaict. Je ne fauldray à reduire en commentaires & ephemerides tout le discours de nostre naviguaige : affin que à nostre retour vo' en ayez lecture veridicque. J'ay icy trouvé un Tarande de Scythie, animal estrange & merveilleux à cause des variations de couleur en sa peau & poil, scelon la distinction des choses prochaines. Vous le prendrez en gré. Il est autant maniable & facile à nourir qu'un aigneau.

Je vous envoie pareillement troys ieunes Unicornes plus domesticques & apprivoisées, que ne seroient petitz chattons. J'ay conferé avecques l'escuyer, & dict la manière de les traicter. Elles ne pasturent en terre, obstant leur longue corne on front. Force est que pasture elles prènent es arbres fruictiers, ou en rattelliers idoines, ou en main, leurs offrant herbes, gerbes, pommes, poyres, orge, touzelle : brief toutes espèces de fruictz & legumaiges. Je m'esbahis comment nos escrivains antiques les disent tant farouches, feroces, & dangereuses, & oncques vives n'avoir esté veues. Si bon vous semble ferez espreuve du contraire : & trouverez qu'en elles consiste une mignotize la plus grande du monde, pourveu que malicieusement on ne les offense.

Pareillement vous envoye la vie & gestes de Achilles en tapisserie bien belle & industrieuse.

Vous asceurant que les nouveaultez d'animaulx, & plantes, d'oyzeaulx, de pierreries que trouver pourray, & recouvrer en toute nostre peregrination, toutes je vous porteray, ayant Dieu nostre Seigneur lequel je prie en sa saincte grace vous conserver.

De Medamothi ce quinzième de Juin.

Panurge, frère Jan, Epistemon, Xenomanes, Gymnaste, Eusthenes, Rhizotome, Carpalim, après le devot baisemain vous resaluent en usure centuple.

Vostre humble filz & serviteur
Pantagruel.

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Cinquième Livre des faicts et dicts héroïques du noble Pantagruel

 

Chapitre XXIX

Comment nous visitasmes le pays de Satin.


Joyeux d'avoir veu la nouvelle religion des frères Fredons, navigasmes par deux jours : au troisiesme, descouvrit nostre pilot vue isle, belle & delicieuse sur toutes autres : on l'appelloit l'Isle de Frize : car les chemins estoient de frize.

En icelle estoit le pays de Satin, tant renommé entre les pages de Cour : duquel les arbres & herbes jamais ne perdoient fleurs ne feuilles, & estoient de damas, & velours figuré. Les bestes & oiseaux estoient de tapisserie.

Là nous vismes plusieurs bestes, oiseaux & arbres, tels que les avons de par de çà en figure, grandeur, amplitude & couleur : excepté qu'ils ne mangeoient rien, & point ne chantoient, point aussi ne mordoient ils comme font les nostres.
[…]

J'y vy trente deux Unicornes : c'est une belle félonne à merveilles, du tout semblable à un beau cheval : excepté qu'elle a la teste comme un Cerf, les pieds comme un Eléphant, la queuë comme un sanglier, & au front une corne aiguë, noire, & longue de six ou sept pieds : laquelle ordinairement luy pend en bas ; comme la creste d'un coq d'Inde : elle quand veut combattre, ou autrement s'en ayder, la leue roide & droite.

Une d'icelles je vy accompagnée de divers animaux sauvages, avec la corne emunder une fontaine : là, me dist Panurge, que son courtaut ressembloit à ceste unicorne, non en longueur du tout, mais en vertu & en propriété : car ainsi comme elle purifioit l'eau des mares & fontaines, d'ordure ou venin aucun qui y estoit, & ces animaux divers en seureté venoient boire après elle, ainsi seurement on pouvoit après luy satrouiller sans danger de chancre, vérole, pisse-chaude, poullains, greues, & tels autres menus suffrages : car si mal aucun estoit au trou méphitique, il esmondoit tout, avec sa corne nerveuse.

Quant, dist frère Jehan, vous serez marié, nous ferons l'essay sur vostre femme, pour l'amour de dieu soit, puis que nous en donnez instruction fort salubre. Voire, respondit Panurge, & soudain en l'estomac la belle petite pilulle agregative de dieu, composee de vingt-deux coups de pongnart, à la Cesarine. Mieux vaudroit, disoit frère Jehan, une tasse de quelque bon vin frais…

Rabelais et la licorne
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rbph_0035-0818_1985_num_63_3_3510

 

En 1592, la licorne est encore réelle dans certains esprits qui recopient sans vergogne les éléments de sa « biographie ».

 

 

Joseph Boillot, Nouveaux pourtraitz et figures de termes pour user en l’architecture : composez & enrichiz de diversité d’animaulx, representez au vray, selon l’antipathie & contrarieté naturelle de chacun d’iceulx, Langres, Jean Des Preys, 1592.

 

De la licorne.

La licorne est entre les animaux la plus douce et très belle à voir, étant pourvue d’une vertu naturelle très agréable à tous. Elle se trouve ès Indes au royaume de Niem, ayant la corpulence d’un cheval, et la tête de cerf. Son poil est roux, et au milieu du front une seule corne de la longueur de quatre pieds et plus, et est tellement aiguë que tout ce qu’elle frappe, facilement elle pénètre. Solin dit que la corne est transparente, cet animal se délecte ès lieux les plus solitaires, et se plaît aussi grandement à l’aspect de quelque jeune fille et se glorifie de la voir.

Son grand ennemi, et plus contraire qu’elle ait, est le lion : c’est pourquoi te le représente devant son tarquois et l’ai figurée en forme de terme, lequel me semble être assez propre pour être accompagné de l’ordre du cheval étant de même corpulence et grandeur. [f. C 2]

[Illustration : terme de la licorne 1] [f. C 2v°]

 

Encores de la licorne.

Désirant diversifier ce terme, afin de donner meilleure volonté aux ouvriers de les employer aux édifices, j’ai dressé ce terme de licorne d’une autre invention assez gaillarde, avec son contraire. Ajoutant la propriété de sa corne qui est telle, et a tant de puissance, qu’elle chasse tout le venin suivant l’opinion des Anciens et pratique ordinaire, en ayant été faite l’épreuve de notre temps par le sieur de Brissac, lequel en la présence de plusieurs médecins, chirurgiens et apothicaires des plus fameux de ce Royaume, fit bailler par leur avis à deux pigeons d’une même couvée chacun douze grains de napelle, dont l’un d’iceux commençant à se mal porter on lui donna incontinent douze autres grains de la licorne par le moyen de quoi il ne mourut pas, et l’autre au contraire ne cessa de se débattre jusques à ce qu’il fût mort, estimant que pour la singulière vertu de la dite licorne, un chacun se délectera à en avoir en ses bâtiments.

C’est pourquoi j’ai inventé ce second terme d’une autre façon avec son contraire qui est la tête d’un lion au devant de son tarquois pour s’en servir par l’ouvrier ainsi qu’il avisera pour le mieux. [f. C 3]

[Illustration : terme de la licorne 2] [f. C 3v°]

 

http://cour-de-france.fr/article3461.html

Une tapisserie mille fleurs avec une licorne au centre :

http://tranb300.ulb.ac.be/2013-2014/groupe366/items/show/99

Un site de trois pages sur les licornes dans l'art :

http://anne.piola.free.fr/pageHTML/ANNEPIOLA/art-fabuleux/licornes2.html

Sur la licorne au Canada :

http://pages.infinit.net/cerame/heraldicamerica/etudes/licorne.htm



Commune de Malicorne (Allier)
D'azur semé de fleurs de lys d'or au bâton de gueules brochant sur le tout,
à la licorne saillante d'argent, la tête contournée, surbrochant.

 


Le lion

 

O lion, malheureuse image
Des rois chus lamentablement,
Tu ne nais maintenant qu'en cage
A Hambourg, chez les Allemands.

Guillaume Apollinaire

On le dit souverain. A lui l'or, la lumière. Il serait le Maître du Verbe et de la Justice. Protecteur et excellent compagnon de l'ermite, il peut tout autant surprendre par ses colères instinctives. Double acception du lion dans les textes sacrés qui donneront matière aux œuvres d'art : le lion est souvent un animal sanguinaire et félon à l'image supposée du Diable, mais il est aussi le Père ou son Fils. Roi au deux royaumes. Double image des terrifiantes angoisses de nos ancêtres et de leurs supplications naïves mais ardentes. Appel à la bonté noble du dieu, à sa clémence vigilante mais dont on connaît et redoute la sévérité. Qui aime bien châtie tout autant. On a le dieu que l'on se donne, dans le temps où l'on vit.

http://www.enluminures.culture.fr/documentation/enlumine/fr/rechexperte_00.htm (dans le cadre 'recherche libre', taper : lion. Pour chaque image, cliquer sur la loupe à l'extrême droite)

Selon Michel Pastoureau (Traité d'héraldique, Picard, 1997), le lion a certainement été la figure la plus utilisée dans l'héraldique médiévale : au moins 15% d'armoiries médiévales sont chargées d'un lion. Sa haute valeur symbolique explique une telle importance et l'éviction de l'ours à son profit dès les 11ème-12ème siècles : Les chevaliers lui attribuaient leurs 'propres' qualités : force, courage, générosité.
Le retour des Croisades répandent son image que les arts (la sculpture et l'enluminure), emploient beaucoup en s'inspirant des motifs d'objets d'art ou de tissus rapportés d'Orient.

http://expositions.bnf.fr/bestiaire/feuille/index_lion.htm

Dans l'héraldique, le lion est toujours représenté de profil. Le lion 'rampant' est dressé sur sa patte postérieure droite, ses trois autres pattes étant levées. Il est 'passant' quand il est horizontal, la tête de profil, la patte antérieure droite levée, les autres posées. Le lion 'naissant' ne montre que la partie supérieure de son corps. Le lion 'issant' est un lion 'naissant' qui sort d'une pièce, d'une partition ou du flanc d'un écu. Le lion 'diffamé' n'a pas de queue, le lion 'couard' a la queue entre les pattes. Parfois, la patte antérieure droite levée peut tenir un objet.

A partir du début du 14ème siècle, la gueule s'ouvre pour montrer les dents et libérer la langue. Apparaissent aussi une crinière, des touffes de poils sous les pattes. Les éléments de la tête (nez, oreilles, œil) sont bien marqués, le haut du corps devient massif et la taille s'amincit. Le lion héraldique allemand, flamand ou rhénan est plus chargé que le lion anglais ou français, plus sobre.

http://www.horizons-graphiques.com/heraldique/blason/symboles-lion.html

http://www.blason-armoiries.org/heraldique/l/lion.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/Armorial_au_lion


Comme dans la sculpture romane, les lions du Goût et de L'Ouïe ont la queue qui passe entre leurs pattes arrière, revient au-dessus de la croupe (L'Ouïe) et se termine en "flammèches" et non en massue ou en fleuron.

Les différents personnages que ses traits anthropomorphiques dissimulent et révèlent tout à la fois sont l'un des " passages " obligés pour une compréhension de chaque tapisserie. Dans La Dame, le lion n'est pas traité selon la tradition iconographique. Les symboliques divine, mariale et christique que citent les Bestiaires ont été abandonnées. Chaque lion est à considérer comme un "médium" entre ce que l'on voit dans chaque tenture et ce qui est vraiment narré.

 

Les lions … et leurs particularités capillaires

Le Goût

François 1er

Les mèches :

- couronne ducale (en tant que duc de Valois de 1498 à 1515)
- ou comtale (en tant que comte d'Angoulême de 1496 à 1515)
- ou royale (mais il n'est pas encore roi en 1514)

L'Odorat

Louise de Savoie


Une coiffure féminine :

cheveux en arrière, front découvert

Ecu portant les armes Le Viste à l'envers

L'Ouïe


Charles Brandon
duc de Suffolk

Les mèches :

- couronne ducale

Le Toucher (La Tente)

Thomas Wolsey
cardinal

La tonsure ecclésiastique

La Vue

Henry VIII

Les mèches :

à la mode à cette époque

 

Pavie

 

 

 

Charles Quint

- les yeux exorbités
- la mâchoire inférieure prognathe
- la toison (d'or) abondante
- l'écu (ou targe) de forme dite 'allemande'

 

Joos van Cleve - François 1er - v. 1532
Musem of Art - Philadelphie

En associant à la licorne, animal fabuleux, des lions anthropomorphes, le peintre de La Dame perpétue la tradition médiévale des " grotesques ", monstres fantastiques qui peuplent le décor sculpté des églises et des cathédrales, les lettrines et les marges des Livres d'Heures et autres manuscrits enluminés et maintes Tentations de Saint-Antoine, Jugements derniers et Enfers. Mais il opère au temps de Renaissance où l'individualité des personnages s'impose. Ainsi chaque lion est " identifiable ".

 

 
Le Goût
L'Ouïe
La Vue
L'Odorat
Le Toucher (La Tente)
Pavie
La licorne

contentement

Henry VIII

peur

Claude

contentement

Charles Brandon

soulagement ?

Charles Brandon

contentement

François 1er

ou Louise de Savoie

contentement

Henry VIII

Le lion

Colère

François 1er

peur

Charles Brandon

mécontentement ou délicatesse ?

Henry VIII

contentement

Louise de Savoie

mécontentement

Thomas Wolsey

contentement

Charles Quint

 

Animaux " leurres " convoqués pour nous égarer dans notre interprétation, ils auraient pu symboliser la force et la courage de l'époux pour le lion, la chasteté de la dame pour la licorne. Ici profanisés, ils représentent des personnages historiques. Animaux favoris des peintres du Moyen Âge, ils savent nous manifester leurs sentiments, leurs émotions que résume le tableau suivant :

 

Dans La Vue, je tiens compte des animaux qui étaient représentés dans la partie inférieure coupée mais visible sur la photographie prise en 1942 : 4 lapins, 1 agneau, 1 singe, 1 renard, 1 pie, 1 héron.

 

On ne peut malheureusement comptabiliser les animaux présents sur les deux tapisseries que je pense avoir existé (voir le chapitre HUIT TAPISSERIES).

Mais conjecturons, voulez-vous !

 

 
Animaux pacifiques
Animaux chasseurs
 
 
lapin
chien
agneau
singe
chèvre
licorne
pie
héron
autres oiseaux
total
faucon
lionceau
renard
genette
total
TOTAL
Le Trône 1
4
1
-
-
-
-
-
1
-
6
1
1
-
-
2
8
Le Goût
10
1
1
2
-
1
1
-

1 perruche

17

 

1
1
1
1
4
21
L'Ouïe
6
1
1
-
-
-
-
1
-

9

 

1
1
2
-
4
13
La Vue
13
2
1
1
-
-
1
1
-

19

 

-
1
2
1
4
23
L'Odorat
4
1
1
1
-
-
1
1
-

9

 

-
1
-
-
1
10
Le Toucher
7
3
1
1
1
-
-
1
-

14

 

1
-
-
-
1
15
Le Trône 2
5
1
-
-
-
-
-
1
-

7

1
1
-
-
2
9
TOTAL
49
10
5
5
1
1
3
6
1
81
5
6
5
2
18

99

 

Ont été imaginés les animaux suivants :

Le Trône 1
8 ? (1 héronne + 1 faucon + 4 lapins + 1 chien + 1 lionceau ?)
Le Trône 2
9 ? (1 héronne + 1 faucon + 5 lapins + 1 chien + 1 lionceau ?)

 

soit un total de
99 ou un autre nombre " mythique " ou " religieux "

 

Ou 100. Dix fois dix ; 10, nombre associé au symbole de la totalité, car somme de 1, 2, 3, 4, les quatre premiers nombres, contenant toutes les quantités mesurables. Ainsi se trouverait (s'il y avait eu 100 animaux) matérialisés les rapports entre l'Un (1 tenture, 1 être humain : Mary ou Antoine Le Viste ou Jean Perréal) et le Tout (100 animaux 'disant' la Création, l'Univers). Unité de La Dame (plus dissolue, disparate, brisée, dans La Chasse des Cloisters) thématique et structurelle, autour d'une même femme qui en est l'axe et l'âme (sauf Pavie, postérieure, hors tenture initiale) .

 

 

 
les lions
les licornes

1-

Le Goût

 

 

François 1er
Henry VIII

2-

L'Ouïe

 

 

*

Charles Brandon

"Mon Seul Désir" : l'enfantement

3-

La Vue

Henry VIII
Charles Brandon

4-

L'Odorat

 

Louise de Savoie
Henry VIII

5-

Le Toucher

(La Tente)

 

Thomas Wolsey

François 1er

6-

Pavie

 

 

Charles Quint

Henry VIII

 

*La plénitude de la Licorne de L'Ouïe est la projection d'un désir de grossesse, désirée et/ou simulée pour Mary, réelle pour Claude de France. Projection d'un désir d'enfantement pour le Lion-Charles Brandon et pour celui qu'il représente en tant qu'ambassadeur, Henry VIII.

 

Tapisserie Hercule et le lion de Némée, vers 1500, musée des Arts décoratifs, Paris.

Ressemblance du lion avec ceux du Goût et du Toucher-La Tente. Qu'est-ce à dire ?

 

 

Bestiaire de Léonard de Vinci - extraits de ses Carnets

 

Vérité
Bien que les perdrix se volent leurs œufs, les enfants qui en éclosent retournent toujours à leur vraie mère. H 8 v.

La perdrix
Celle-là se mue de femelle en mâle et oublie son premier sexe. Envieuse, elle vole les œufs des autres et les couve ; mais les enfants retournent à leur vraie mère. H 14 r.

Fausseté
Le renard, lorsqu'il voit une troupe de pies ou de corneilles ou autres oiseaux de cette espèce, se jette aussitôt face contre terre, la gueule ouverte, et fait le mort ; les oiseaux croient pouvoir lui becqueter la langue, mais d'un coup de dents, il leur arrache la tête.
H 9 r.

Intrépidité
Le lion ne ressent jamais la peur ; tout au contraire, il il combat d'un cœur ferme, avec acharnement, la troupe des chasseurs et cherche toujours à nuire à celui qui le premier l'a attaqué. H 9 v.

Magnanimité
Le faucon ne fond que sur les grands oiseaux et préfère mourir que de se repaître des jeunes ou de manger une chair corrompue. H 10 r.

Orgueil
Le faucon, par sa hauteur et son orgueil, croit dominer et régenter tous les autres oiseaux de proie, voulant être seul à régner ; et maintes fois on l'a vu attaquer l'aigle, le roi des oiseaux. H 11 v.

Intempérance
La licorne, par intempérance et parce qu'elle ne sait pas refréner son goût des jouvencelles, oublie sa férocité et sa sauvagerie, et mettant toute crainte de côté, va vers la jouvencelle assise et s'endort dans son giron ; ainsi les chasseurs s'emparent d'elle. H 11 r

Humilité
L'agneau qui se soumet à tout autre animal, offre le suprême exemple de l'humilité , et quand on le jette en pâture aux lions captifs, il s'abandonne à eux comme à sa propre mère, si bien que les lions se refusent à le tuer.
H 11 r

La salamandre
La salamandre affine dans le feu sa carapace rugueuse. Image de la vertu.
Elle n'a point d'organe digestif et ne recherche d'autre aliment que le feu, où souvent elle renouvelle sa rude écorce. H 13 r.

 

 

 

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