LES ARMES

 

Les œuvres d'art : tapisseries, tableaux, fresques…, commanditées par les familles aisées permettaient l'exhibition des armoiries familiales. Marque d'appartenance des œuvres, message de fierté pour les contemporains et pour la postérité. Ceci est à moi, ceci est moi.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Couleur_(h%C3%A9raldique)

Les armes, les blasons, les devises familiales, etc… ont une fonction rituelle inséparable de la généalogie, " parce que celle-ci comporte l'idée de transmission à l'état pur, c'est-à-dire l'assignation d'individus successifs à résider dans une Référence construite en dehors d'eux et qui, par nature, n'a pas à se justifier. " (Pierre Legendre, L'inestimable objet…, p. 201). Même si Antoine a eu à se justifier devant les consuls de Lyon et à contester au sujet du tènement de Bellecourt.

Antoine Le Viste, personnage important dans la hiérarchie judiciaire et l'ordre social de l'époque, ne pouvait échapper à ce besoin d'affirmation de son statut. La présence de ses armes dans La Dame a ainsi permis à Georges Callier, en 1882, d'en attribuer la commande à l'un des Le Viste. Leur création remonterait à 1446 et les lions ont été des supports d'armoiries pour Jean III et Jean IV Le Viste.
Ainsi, dans un inventaire après-décès d'Eléonore de Chabannes, petite-nièce de Claude Le Viste, établi en 1595 au château de Montaigu-le-Blin en Bourbonnais, sont mentionnés : " Une pieche de tappisserie à fond rouge pour mettre sur ung manteau de cheminée, esquelles y a des armoiries à trois croissans. Cinq pieces de tappisserie à fond rouge ou sont figurez des Sibilles et licornes avecq des armoiries à troy croissans, de la haulteur de troys aulnes ung tiers ".
Peut-on en déduire que la licorne était symbole de la famille Le Viste ?
L'inventaire se poursuit ainsi : " Plus une aultre tendeeur de tappisserie à fond rouge ou sont représentées des licornes et bestions avecq des armes ou sont figurés des croissans, consistant en sept pieches contenant de haulteur troys aulnes ung quart et de tour vingt-six aulnes, prisé la somme de cinquante escus ".
Les dimensions en longueur (1 aulne = 1m 188) de ces sept pièces interdisent de les identifier à la suite de La Dame.

Les armoiries d'Antoine Le Viste qui figurent sur les tapisseries sont de gueules à la bande d'azur chargée de trois croissants d'argent montants.

Gueules : le sang est rouge et chaud. " les chevaliers braves au combat portent gueules sur leur écu pour ce que toutes bestes dévorant leurs proye ont les gueules sanguinolentes et de rouge exubérantes ". Peut-être (aussi) de l'hébreu gudul, du persan gul = rouge

La Dame à la Licorne n'a pu être commandée que par un membre de la famille Le Viste. Ce sont ses armes, reconnues en 1882 par Georges Callier, qui ornent les tapisseries. Pour autant, les armes Le Viste contreviennent à la règle fondamentale du blason qui interdit d'employer ensemble, juxtaposés ou superposés, deux émaux appartenant au même groupe comme le bleu (azur) de la bande et le rouge (gueules) du champ qui sont tous deux des couleurs. Il eût fallu un métal (or ou argent) en place du rouge. Ou alterner autrement le rouge, le bleu et le blanc.

( Se reporter à l'explication de Carmen Decu Teodorescu en cliquant ici )

 

Côme de Médicis dit Cosme l'Ancien (1389-1464), banquier et homme d'État italien, fondateur de la dynastie politique des Médicis, l'a noté : « il suffit désormais d'un mètre de tissu rouge pour faire un gentilhomme ». Il soulignait ainsi l'idolâtrie de la noblesse ou des riches familles bourgeoises pour la couleur rouge de leurs vêtements censée leur apporter la dignité. Rouge des habits, des tapisseries et tapis, des vitraux des chapelles, des livres reliés, des bagues de rubis. Le rouge des armes Le Viste et des tapisseries de La Dame appartiennent certainement à cet engouement.

 

Azur : de l'arabe populaire làzurd, du persan lâdjeward = lapis-lazuli

Argent : par trois fois, la lune argentée se lève dans le bleu du firmament. Un ancêtre a-t-il participé à une croisade et s'est alors approprié le "croissant" ?

Croissant : tourné vers la droite, le croissant symbolisait le levant (l’est) et tourné vers la gauche, le couchant (l’ouest). La lune dans son premier quartier a les cornes tournées vers la gauche (symbole de réussite, en ascension : c’est le cas de la famille Le Viste à Lyon au temps de l’ancêtre Jean II) et dans son dernier quartier vers la droite.

Le croissant est le symbole de la noblesse, de l'accroissement des richesses, de l'honneur et de la renommée. Il rappelle les croisades et les expéditions contre les Sarrasins et les Barbaresques.

http://www.blason-armoiries.org/heraldique/c/croissant.htm

https://rae.revues.org/8199

Mais aussi les couples antagonistes : dieu/diable, lumière/ténèbres, bien/mal, vérité/erreur … et complémentaires : le yin/le yang…

 

Ces armes sont réparties ainsi dans La Dame : (les tapisseries sont classées dans l'ordre présumé historique)

 

 

total

 

capes

 

écus

bannières
drapeaux carrés
oriflammes à 2 pointes
Le Goût
4
2
-
1
1
L'Ouïe
2
-
-
1
1
La Vue
1
-
-
1
-
L'Odorat
4
-
2
1
1
Le Toucher
(La Tente)
3
-
-
2
1
Pavie
3
-
2
1
-
 

Les armes apparaissent 17 fois. Des croissants d'argent décorent les 11 hampes bleues. Antoine avait une volonté affirmée d'exhiber les armoiries familiales dont il s'enorgueillissait.
La Vue est la tapisserie la moins chargée en armoiries. Mary y est seule, sans Claude de France ; la licorne qui a posé ses pattes antérieures sur Mary assise ne peut tenir la hampe d'aucun drapeau. Il s'agissait de suggérer l'affection entre les nouveaux époux.
Dans Pavie, où Mary et Claude sont absentes, il n'y a qu'une seule lance porte-drapeau. Le port de deux écus par la licorne et le lion permet tout de même trois présentations.
Le minimum de présentations possibles par tapisserie est de 2 : un drapeau tenu par chaque animal. Le port de capes et d'écus (targes) permet subrepticement de présenter les armoiries 4 fois dans deux tapisseries, le Goût et l'Odorat.
Les deux boucliers (du latin buccula : petite joue, de bucca : joue puis bouche) du Pavie-Toucher ont forme dite allemande ou encore à bouche.

Dans chaque tapisserie de La Dame, les armes Le Viste (les trois coupes-croissants) accrochées à la lance juste sous la pointe métallique correspondent parfaitement à la remarque de Gilbert Durand : " Le glaive joint à la coupe est un raccourci, un microcosme de la totalité du cosmos symbolique " (p.292).
Regardons la lance comme le signe du feu (qui en a forgé les pointes acérées), les croissants comme l'eau (contenue dans les trois coupes de purification) et comme la lumière divine du Très-Haut.

La lance est arme offensive de guerre.

Tout un monde symbolique et mythologique s'y retrouve concentré. Elle est lien entre le Moi et la force de l'adversaire à conquérir. Axe du Monde, symbole à la fois axial et solaire, la lance réunit les mondes chtonien et ouranien, à l'image des totems. La présence de deux lances, donc de deux tranchants opposés, permet d'évoquer la dualité des pôles aux extrémités de l'Axe et les deux courants cosmiques inverses que représentent les deux serpents qui s'enroulent autour du bâton et du caducée mythologiques en une force dialectiquement double et une, tendue vers le haut bénéfique, remontée salvatrice après la chute.

Ces lances, aussi hautes que les arbres, voire plus hautes dans La Vue et Pavie, montrent la fierté et l’ambition ‘sans borne’ d’Antoine Le Viste et symbolise l’aspiration contemplative vers le ciel à l’image des gâbles et des flèches de l’architecture gothique.


Symbole phallique, pointée vers le ciel, elle se laisse toucher par Mary dans Pavie où elle présente une forme " masculine " révélatrice à son sommet.

Antoine l'a rencontrée dans ses lectures des romans médiévaux : les gouttes de sang qui coulent le long de la lance dressée du centurion Longin sont recueillies dans le Graal que les héros rechercheront. Guérissait-elle les blessures par elle causées comme celle d'Achille ? Athéna possédait une lance et les guerriers grecs et romains aux exploits valeureux étaient récompensés par une lance sans pointe simplement honorifique. Elle est aussi image de l'autorité de l'Etat et de la Justice.

 

Dans la tapisserie que je nomme Pavie, deux détails retiennent l'attention d'Helmut Nickel, Conservateur des Armes et Armures au Metropolitan Museum of Art de New York en 1984 :
" The two targes worn by the Lion and the Unicorn are oddly repetitive compared with the carefully planned use of varied types of equipment in the other tapestries, such as the square banner opposed to the double-tailed standard, or the Lion's triangular "shield for war" and the Unicorn's squarish targe as "shield for peace" in Smell even in the one case where two identical pieces of equipment are used – the armorial cloaks in Taste – the Lion's cloak has the bend in the arms reversed, as does the Lion's shield in Smell. "

Soit : " Les deux targes portées par le Lion et la Licorne sont étrangement répétitifs par rapport à l'utilisation soigneusement planifiée des divers types de supports d'armoiries dans les autres tapisseries, comme la bannière carrée opposée à l'étendard à double queue, ou "bouclier de la guerre" triangulaire du Lion et la targe carrée de la licorne comme "bouclier pour la paix" dans L'Odorat, même dans un cas où deux supports d'armoiries identiques sont utilisés – les capes du Goût – la cape du Lion a la courbure des croissants inversée comme sur le bouclier du lion de L'Odorat. "

Dans ce dernier exemple, H. Nickel met le doigt sur deux anomalies importantes. Les armes d'Antoine Le Viste sont "annulées" dans deux cas : dans Le Goût, les pointes des croissants partent vers le haut à droite sur la cape du Lion et dans L'Odorat, elles partent vers le bas à gauche sur l'écu porté par la lionne.

Je pense que la règle suivie par l'artiste est la suivante :

– les armes d'Antoine Le Viste qui flottent tout en haut des mâts doivent demeurer intactes, puisqu'elles ont atteint les cimes de la gloire et de l'honneur. Elles ne sont pas portées contre le corps du lion ou de la licorne qui ne tiennent simplement que le mât.

– celles qui sont portées par un lion ou une licorne représentant un personnage français doivent être "annulées" : sur la cape du lion du Goût car le lion est François 1er et sur l'écu de la lionne de L'Odorat où les croissant sont même à l'envers car les armes sont portées par une femme, Louise de Savoie qu'Antoine devait assurément peu porter dans son cœur.

Cette règle "politique" du port des armoiries d'Antoine en dit beaucoup sur les sentiments qui animaient en 1515-1516 l'artiste et son commanditaire.

Helmut NICKEL, "About the Sequence of the Tapestries in The Hunt of the Unicorn and The Lady with the Unicorn", Metropolitan Museum of Art Journal, n° 17, 1984, pp. 9-14
http://www.metmuseum.org/pubs/journals/1/pdf/1512782.pdf.bannered.pdf

 

Les drapeaux rectangulaires

et les oriflammes (bannières d'apparat longues et effilées)

 

 

 

Tapisseries tissées en 1515

1

2

3

4

5

6

7

 

Le Trône 1

 

Le Goût

 

L’Ouïe

 

La Vue

 

L’Odorat

 

Le Toucher (La Tente)

 

 

Le Trône 2

 

Oriflammes

?

à gauche

à droite

-

à gauche

à gauche

?

 

-

derrière

devant

-

devant

devant

-

 

 

Bannières

 

?

à droite

à gauche

à gauche

à droite

à droite

?

 

-

ondulée

ondulée

ondulée

droite

droite

-

 

Mary

au  centre ?

à droite

à gauche

au centre

à droite

à gauche

au centre ?

 

 

Hypothèse de Jade (novembre 2016)

 

- S’il n’y a pas d’oriflamme dans La Vue où Mary est seule, peut-on en conclure que la bannière rectangulaire est l’attribut de Mary ?

Mais dans Le Toucher originel, c’est l’oriflamme qui est près de Mary !

 

- Se lisent les successions suivantes :

Pour les oriflammes : 1 derrière le mât + 3 devant le mât.

Pour les bannières rectangulaires : 3 ondulées + 2 droites.

Qu’en conclure ?

 

- On ne retrouve pas avec ces deux éléments les diverses symétries relevées dans l’ensemble de la composition des tapisseries originelles des cinq sens.

 

De quelques blasons incorrects

 

1- blason de Godefroy de Bouillon
D'argent, à la croix potencée d'or, cantonnée de quatre croisettes du même.
incorrect : métal sur métal


Godefroy de Bouillon (1061-1100) aurait prétendu que l'or et l'argent étaient les seuls dignes de représenter l'instrument de la Rédemption du monde et que Jérusalem méritait bien la faveur de cette exception aux règles ordinaires.

http://peintures.murales.free.fr/fresques/Italie/Piemont/Valle_Varaita/Manta/MantaChateau.htm


2- blason des ducs de Bretagne

1- avant 1316 : échiqueté d'or et d'azur au franc-quartier d'hermine et à la bordure de gueules
2- après 1316 : d'hermine plain

http://fr.wikipedia.org/wiki/Armorial_des_ducs_de_Bretagne

 

3- blason du canton du Tessin en Suisse
incorrect : émail sur émail


http://fr.wikipedia.org/wiki/Blasons_de_Suisse

http://pierre.jakubowski.fr/heraldique/Langage/Couleurs/Coul.html

 

4- Elisabeth Delahaye, directrice du musée de Cluny, signale (Les secrets de la licorne, R.M.N, 2013, p. 95 et note 25 p. 139) d'autres armoiries dites " à enquerre " (il faut " s'enquérir " de la raison du non respect des règles de l'héraldique) comme celles de la famille Baillet dont les armes étaient d'azur à la bande de gueules accompagnée de deux amphistères [ou griffons] d'or (voir le blason de l'évêque d'Auxerre Jean III Baillet (1477-1513), sur son missel, à la bibliothèque municipale d'Auxerre (ms. 52) et sur la tenture de L'Histoire de saint Etienne au musée de Cluny)
Elle signale l'Armorial Le Bouvier ou du héraut Berry qui donne des exemples d'écus de gueules à la bande d'azur ou d'azur à la bande de gueules :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b85285803

et l'Armorial Le Breton qui donne pour exemples :
- Pierre Domino : d'azur au chevron de gueules accompagné de trois coquilles d'or.
- l'évêque de Langres : d'azur au sautoir de gueules accompagné de fleurs de lis d'or.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k376668w
http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/archim/Pages/03082.htm

Voir Michel Pastoureau, Traité d'héraldique, Picard, 2007.

 

 

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