Le Commanditaire

 

Antoine II LE VISTE

 

La Dame à la Licorne n'a pu être commandée que par un membre de la famille Le Viste. Ce sont ses armes, reconnues en 1882 par Georges Callier, qui ornent les tapisseries : de gueules à la bande d'azur chargée de trois croissants d'argent montants.

 

Antoine Le Viste est le commanditaire

de La Dame à la licorne

 

Carmen Decu Teodorescu, dont l'article est une argumentation d'ordre héraldique basée sur des sources d'archives, en apporte la preuve.

En s'appuyant sur les dispositions du testament de Jean II Le Viste, rédigé le 18 juillet 1428, Carmen Decu Teodorescu prouve que les armes qui ornent les tapisseries de La Dame à la licorne sont indubitablement celles d'Antoine Le Viste (et de son père Aubert avant lui) et non celles de Jean IV Le Viste.

"La Tenture de la Dame à la Licorne. Nouvelle lecture des armoiries",
dans Bulletin Monumental, tome 168-4, année 2010, Société Française d'Archéologie, p. 355-367.


" D'après le principe de contrariété des couleurs, il est interdit d'employer simultanément deux émaux appartenant au même groupe. Lorsqu'on doit, dans un écu, juxtaposer ou superposer deux émaux, il faut que l'un soit métal, l'autre couleur. Sauf cas exceptionnel, on ne peut pas placer métal sur métal, ni couleur sur couleur Les armes de la Dame à la licorne superposent le bleu et le rouge, combinaison qui devait paraître pour le moins choquante aux yeux des contemporains de la tenture.

Comme tous leurs semblables issus de la bourgeoisie pouvant se prévaloir d'un parcours similaire, les membres de la famille Le Viste ne devaient rien ignorer des normes sociales afférentes à leur nouvelle position. Parvenir à se façonner une image noble en utilisant les codes rigoureux de l'aristocratie constituait pour eux un enjeu de taille. Aussi l'erreur héraldique des armes de la famille Le Viste nous apparaît-elle comme inconcevable de la part d'une famille en voie d'ascension sociale que l'on peut imaginer scrupuleuse et soucieuse des apparences.
[…]
Comme il est difficile d'imaginer que le commanditaire de la tenture ait toléré qu'une erreur se soit glissée dans la représentation de ses armes, il faut admettre que cette superposition incorrecte de couleurs était délibérément choisie pour signifier de manière explicite à l'observateur qu'il se trouvait devant un phénomène bien connu, celui de la modification du blason par la pratique des brisures. Parmi les mâles d'une même famille, seul l'aîné de la branche aînée a théoriquement le droit de porter les armoiries pleines les autres (frères, cousins) doivent y apporter une légère modification appelée brisure, afin de montrer qu'ils appartiennent tous à la même famille mais qu'ils n'en sont pas les chefs d'armes.

Parmi les différentes façons de briser, l'une des plus répandues est la modification des émaux par inversion de couleurs. La plupart des armoiries médiévales nous étant connues par des sceaux, il est difficile aujourd'hui d'apprécier l'ampleur de cette pratique mais le témoignage souvent confus des armoriaux au sujet des couleurs (et peut-être en raison de cela) invite à penser qu'elle fut très répandue. Les brisures par inversion des émaux semblent avoir été encouragées par le fait que ce genre de modification ne se voyait guère sur un sceau : la figure prenait l'émail du champ et le champ l'émail de la figure. Les balbutiements des armoriaux à propos des armes de la famille Le Viste sont en ce sens exemplaires.

 

Suite au testament de Jean II de 1428, les écus Le Viste se présentent ainsi :

1- armes pleines initiales du chef de la famille Le Viste qui lui succède portées par Antoine Ier, son fils aîné, puis par son petit-fils Jean IV, seigneur d'Arcy :
de gueules à la bande d'argent chargée de trois croissants montants d'azur.

2- armes brisées de la branche cadette portées par Jean III et ses descendants, son fils Aubert Le Viste et son petit-fils Antoine II, le commanditaire de La Dame :
de gueules à la bande d'azur chargée de trois croissants d'argent montants.

3- armes brisées de la branche benjamine portées par Pierre III dit Morelet et ses descendants :
d'argent à la bande d'azur chargée de trois croissants d'argent montants.

 

Ces trois écus si différents apparaissaient parfaitement identiques sur les représentations monochromes comme les sceaux, les pierres tombales ou les écus muraux en pierre.

 

L'hypothèse d'une commande de la Dame à la licorne par un membre de la branche cadette doit donc être de nouveau sérieusement envisagée, d'autant que le blason unique (sans accompagnement héraldique féminin) qui apparaît sur cette tenture profane milite pour la commande d'un célibataire, situation qui n'était plus celle de Jean IV Le Viste à l'époque supposée, même dans ses limites larges, du tissage. Son cousin germain Aubert Le Viste étant lui aussi marié, ne resterait en course que le fils de ce dernier, Antoine, qui épousa seulement vers 1510 Jacqueline Raguier dont il eut une fille, Jeanne. "

" Depuis 1500, date à laquelle Jean IV était mort sans laisser d'héritier mâle, Antoine Le Viste était théoriquement en droit de porter les armes pleines de la famille.

 

Patrice Foutakis, À la lumière des manuscrits Le Viste, famille de La Dame à la licorne, Classique Garnier, Collection Histoire culturelle, 2016.

 

 

" Deux raisons peuvent justifier la représentation d'armes brisées sur le vitrail parisien à une date si éloignée de la mort de Jean IV. (cf.encadré précédent)

Eglise Saint-Germain l'Auxerrois - Paris Ier
rose méridionale du transept sud - la Pentecôte - XVIe siècle

Les deux autres blasons sont mi-parti Le Viste / Briçonnet

" Si l'on écarte celle, généralement admise mais peu vraisemblable, qui suppose l'existence d'un écu commun à tous les membres de la famille Le Viste, on en vient à présumer que devenant le chef, Antoine II décida de garder les armes de cadet par lesquelles il s'était déjà fait connaître. Ainsi, la connaissance mieux établie de son écu par les sources écrites et iconographiques a pu faire croire aux historiens qu'il s'agissait du blason du chef de la famille. Garder les armes de la branche cadette alors que l'on devient chef de la famille n'est ni une attitude isolée ni une pratique propre à la bourgeoisie en ascension sociale. L'exemple le plus frappant d'un cadet ayant gardé ses armes alors qu'il accédait à un rang supérieur dans son lignage est à chercher chez les ducs de Bretagne et d'autres cas pourraient certainement être cités. Dans celui qui nous occupe, les sources à disposition laissent apparaître ce choix comme inéluctable. " (pp. 356-357)

Carmen Decu Teodorescu recherche ensuite les raisons qui ont pu conduire Antoine à ne pas prendre le blason du chef de la famille.

La première raison découlerait des termes mêmes des dispositions testamentaires de Jean II, l'" ancêtre commun ".
" Premièrement, il n'est pas à exclure que nous ayons affaire ici à une règle bien établie, suivie par la famille Le Viste, qui permettait de faire une distinction nette entre les différentes branches de la famille par le biais des modifications chromatiques apportées au prototype porté par le chef, correctement composé sur le plan héraldique. Cette réflexion trouve son origine dans l'interprétation des dispositions testamentaires d'un ancêtre commun aux deux Le Viste cités, Jean II, grand-père de Jean IV et arrière-grand-père d'Antoine Il. Rédigé le 18 juillet 1428, le testament de Jean II apparaît comme particulièrement important car il est à croire que les membres de la famille en ont suivi à la lettre les dispositions au point de se livrer sans relâche une fastidieuse bataille juridique maintes fois relancée. Cette pièce capitale, qui ordonne des substitutions graduelles et perpétuelles en cas d'absence d'enfants mâles chez les divers descendants et impose de porter le nom et les armes de la famille pour bénéficier de l'héritage, avait comme principal but d'empêcher par tous les moyens l'aliénation du patrimoine foncier. "

La seconde raison semble issue de la première.
" Une deuxième raison pourrait justifier la présence des armes brisées sur le vitrail de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Elle ressort cette fois de l'examen des sources écrites concernant la bataille juridique engagée au début du XVIe siècle entre la branche cadette et la branche aînée de la famille Le Viste. On conçoit aisément qu'Antoine II ait peiné pour accéder au rang de chef de la famille à partir de 1500. "

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:P1010346_Paris_Ier_Eglise_Saint-Germain_l%27Auxerrois_Rose_m%C3%A9ridionnale-La_Pentec%C3%B4te_reductwk.JPG

http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89glise_Saint-Germain-l'Auxerrois_(Paris)

 

Carmen Decu Teodorescu, note 33 :

" Un exemple flagrant dans H. Jougla de Morenas, Grand Armorial de France…, Paris, 1949, t. VI, p. 489 qui cite pour la famille Le Viste un blason de gueules à la bande cousue d'azur ch. de 3 croissants montants d'argent, se fondant sur l'unique exemple d'Antoine Le Viste et indiquant, pour la famille Le Viste de Montbrian, parents des Le Viste du XVe siècle (R. Fédou, Les hommes de loi lyonnais, p. 349 et nos 96-97) un écu correctement composé de gueules à la bande d'argent chargée de 3 croissants d'azur. "

http://pierre.jakubowski.fr/heraldique/Langage/Couleurs/Coul.html

Bien entendu, les arguments de Carmen Decu Teodorescu ne concernent aucunement l'hypothèse que je défends après André Arnaud. Toute extrapolation, tant à propos du thème que de l'artiste par exemple, serait malvenue.

 

 

Antoine étant le commanditaire,

il s'agit pour moi (hypothèse d'André Arnaud que je fais mienne) sans contestation de la narration tissée de la vie en France de Mary Tudor, reine de France : d'où deux solutions :
— Antoine et le peintre sont d'accord dès le départ sur la signification de chaque tapisserie : ils sont de connivence pour narrer " l'histoire " de Mary.
— Antoine a commandité des tapisseries et a laissé au peintre entière liberté sur le choix du sujet et le style de l'œuvre ; le peintre en profite pour narrer l'histoire de Mary. Antoine ignore la signification de sa tapisserie. Mais pouvait-il l'ignorer longtemps tant les indices sont nombreux et tant la symbolique est forte ?
— Dans les deux cas ci-dessus, le peintre, à l'insu ou non d'Antoine, peut avoir introduit un second thème ésotérique ou religieux (des lectures autres : alchimique, mariale, cathare, platonicienne … sont alors aussi possibles).

 

Aucun code de lecture de La Dame n'en contredit un autre (sauf à pousser le bouchon un peu trop loin). Il me semble que l'hypothèse Mary Tudor permet d'expliquer la présence de chacun des éléments des tapisseries qui ont survécu (sauf Pavie, Le Toucher actuel).

Vu les qualités de La Dame, je pense qu'une relation plus que financière unissait les deux hommes. Connivence certainement. Chacun risquait gros. Pécuniairement et politiquement. En choisissant un peintre comme Jean Perréal, Antoine Le Viste s'attachait les services d'un des peintres les plus prestigieux de ces années 1490/1520 qui avait fréquenté bien des cours royales ou princières.

http://labastie.chez-alice.fr/diodore.htm

Attribué à Noël Bellemare ou à Jean Clouet
François 1er (entouré de ses fils
et de grands personnages de sa cour)
écoutant Antoine Macault lire sa traduction
in Diodore de Sicile,
Histoire universelle, les trois premiers livres
Musée Condé - Chantilly - ms. 721, fol. 1v

Antoine Le Viste est-il l'un des quatre personnages qui se tiennent à gauche derrière François 1er et le Chancelier Duprat ? Deux d'entre eux conversent. Antoine est-il le plus à droite de l'image, en tant que quatrième Président du Parlement de Paris ?

Je subodore que cet homme à l'extrême droite de l'image est Antoine Le Viste : il était présent à Paris à l'époque de la lecture et pouvait avoir été invité à l'événement vu l'importance de sa charge ; le tissu noir accroché au massacre de cerf au-dessus de sa tête pourrait vouloir signaler sa mort arrivée dans les mois qui ont suivi, le dessin ayant été achevé après la lecture.

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Ces animaux qui nous regardent, malicieusement (une licorne, un lion, des lapins, des chiens, un renard) veulent nous dire : attention, regardez bien. Regardez-moi bien ! Liens entre le peintre et les " regardants " (terme employé par le peintre Nicolas Poussin pour désigner le spectateur d'une œuvre d'art). Clins d'œil complices. Trop de détails, jusqu'alors, ont été négligés.

Mary décrite, peinte, dans sa présence charnelle, physique, psychologique. Dans chaque pièce, elle n'est pas l'Allégorie de l'un des Cinq Sens, mais Mary Tudor, jeune femme de 18 ans au corps doux et beau, dans la hardiesse de son jeune âge et la réserve de sa place et de son rôle dynastiques.

Ses actes sont des actes réellement accomplis, même s'ils sont exprimés métaphoriquement, par l'exposition d'un réseau d'objets à sens multiples.
D'où la fascination exercée. Le regardant sent que l'explication des Cinq Sens est insuffisante et celle du 'renoncement' à leurs appels, trompeuse.

J'ai toujours eu réticence à lire dans La Dame cet étiolement, ce délitement progressif du désir et du plaisir. Les attitudes " abattues ", les visages tristes infèrent une autre philosophie. Si ce renoncement était désiré et libre, il y aurait joie et sourire sur les visages.

Quelles raisons Antoine Le Viste eut-il de s'intéresser tant à Mary qu'il en fit la Dame de ses tapisseries ? Quelles relations eut-il avec elle ? Plusieurs hypothèses possibles sont exposées dans la seconde partie de ce site (voir la page Antoine Le Viste de la version longue).

 

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Sa signature au bas d'une lettre écrite avec Pierre Legendre, au roi, à Paris, un 15 août.
Bnf, Fr. 2971, recueil de lettres et de pièces originales…, fol. 149
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9059907g/f280.item