L'OUÏE

 

L'isolement à Cluny

 

Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.
Pierre Corneille, Le Cid, Chimène, vers 1000

 

 

 

Cette tapisserie où Mary joue sur un positif

que Claude alimente en air illustre bien l'un des cinq sens : l'ouïe.

 

Deux nobles dames : robe de brocart entrouverte par devant sur une jupe bleue, chemisette de soie blanche pour Mary ; robe de moire bleue aux manches de même ampleur ouverte sur le côté montrant une jupe bleu ciel pour Claude, plus modeste. Des voiles sur la tête, des pierres précieuses et des colliers complètent les parures.

 

Mary, Reine Blanche

Mais cette tapisserie, comme ses cinq consœurs, a un autre sens dissimulé. Elle relate un moment émouvant de la vie de Mary en France.

Louis XII meurt le 1er Janvier 1515 entre 22h et 23h. Pendant que se préparent les funérailles du feu roi, Mary doit subir l'enfermement à Cluny durant 40 jours, du 2 janvier au 10 février 1515.

Le 1er janvier 1515, est-elle enceinte de Louis XII ? Pendant six semaines de retraite contrainte, la reine veuve portait le deuil, habituellement à l'Hôtel de Cluny, actuel Musée du Moyen Âge où, après un long périple, elle est revenue vivre, à nouveau enfermée dans des images de soie et de laine, près de cinq siècles plus tard.

Toujours vêtue de blanc, la couleur du deuil royal en France, elle était appelée " Reine Blanche ", une reine veuve sans enfant, distincte de la " Reine Mère ".

Le soleil ne devait jamais pénétrer dans les appartements sans aération suffisante, les fenêtres et les murs étaient tendus de lourds rideaux noirs, des chandelles seules et peut-être des feux allumés dans les cheminées donnaient une lumière nécessaire mais fragile dans cet univers macabre. Janvier et Février 1515, l'hiver à Paris : froid assurément, humidité peut-être.

Des femmes pour seules présences dirigées par Mme d'Aumont et Mme de Nevers, dames d'honneur. Et Claude, la future reine, impatiente certainement, mais tout aussi angoissée. Seules, la Licorne et le Lion leur tournent le dos. Mary pleure. Elle en parle dans ses lettres.

Mi-Janvier 1515, la cause était entendue : Mary n'est pas enceinte de Louis XII et François d’Angoulême devient roi de France, sacré à Reims le 25 Janvier 1515.

Comme nous en avons l'habitude désormais, regardons de très près les détails de cette tapisserie.
Le Lion, apeuré, la mâchoire crispée, les yeux hagards, s'agrippe nerveusement à la lance d'Antoine, la queue entre ses cuisses serrées, toute fierté disparue.
La Licorne elle aussi semble très effrayée. Pour la première fois gueule ouverte, elle semble hennir d'angoisse ou de douleur. Les animaux héraldiques symbolisent la peur ressentie par Mary, et peut-être par Claude, six semaines enfermées. Une reine ne peut dormir seule ordonnait l'étiquette.

Deux jeunes femmes enceintes ?

Doit-on croire Brantôme, lui qui fut si malveillant envers Mary, quand il écrit : « et nonobstant, faisoit courir le bruict, après la mort du roy, qu'ell' estoit grosse ; si bien que, ne l'estant point dans le corps, on dit qu'elle s'enfloit par le dehors avecques des linges peu à peu, et que, venant le terme, ell' avoit un enfant suposé que devoit avoir un' autre femme grosse, et le produire dans le temps de l'accouchement. »

— Soit ce subterfuge a réellement existé (c'est-à-dire dans les deux ou trois premières semaines de Janvier 1515, quand Mary avait peur d'être remariée contre son gré, pour gagner du temps ?) et l'artiste en a eu connaissance et l'a évoqué dans cette tapisserie. Et nous avons raison de penser Mary " enceinte ".

— Soit il s'agit d'élucubrations. Dans ce second cas, ont-elles été inventées en 1515 par les " mauvaises langues " de la cour et rapportées à Brantôme par sa grand-mère ou bien est-ce une invention de Brantôme lui-même ? Et nous nous leurrons gravement quand nous " voyons " Mary " enceinte ".

Regardons encore, sans a priori : Mary ne paraît-elle pas enceinte ?

La Licorne n'est-elle pas également enceinte : plénitude des chairs, large col, ventre traînant presque sur le sol de l'île ?

L'Ouïe présente Mary et Claude " enceintes " ; Mary qui ne l'est pas le feint ; Claude, historiquement enceinte à cette date, laissant à la licorne derrière elle le soin d'évoquer son état de grossesse.

La grossesse de la licorne est celle de Claude, déjà enceinte de deux à trois mois au moins de son premier enfant, une fille, Louise de France, qui naîtra en Août 1515, donc conçue en novembre-décembre 1514.

Pierre Verlet et Francis Salet, dans leur livre de 1960, écrivent curieusement entre autres aberrations : « la licorne, moins bien dessinée que sur la pièce précédente ». Quand on ne peut pas expliquer, on parle de maladresse, ça arrange !

Regardons de très près le "visage" de la licorne. C'est une expression de souffrance qui le marque. Genèse, 3. 16 : " Il dit à la femme: J'augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. "

Le ventre gros de la Licorne de L'Ouïe ne peut être que la projection d'un désir de grossesse, désirée et/ou simulée pour Mary, réelle pour Claude de France.

Projection du désir d'avoir un héritier pour le Lion-Charles Brandon et pour celui qu'il représente en tant qu'ambassadeur, Henry VIII.

Dans chaque tapisserie, mais plus volontairement et plus visiblement dans cette tapisserie de L'Ouïe, la licorne enceinte réunit le signe mâle (la corne - phallus) et le signe femelle (le ventre gravide - la capacité d'enfanter). On comprend dès lors les craintes de Louise de Savoie que son cher fils n'engrosse Mary lors de ses visites impromptues et pressantes. On comprend aussi le subterfuge de Mary de se faire croire enceinte pour peut-être mettre fin aux sollicitations empressées du jeune 'César'.

L'état de grossesse

Tant d'enfants aux bras et au giron de tant de Vierges et de madones et si peu de portraits de femmes enceintes peints ou sculptés au Moyen Âge et à la Renaissance, alors que la grossesse était l'état le plus fréquent pour les femmes, quelle que soit leur condition sociale.

Comment en pouvait-il en être autrement en ces siècles où abondaient les familles nombreuses car peu d'enfants arrivaient à l'âge adulte. Les femmes étaient ainsi perpétuellement grosses.

Si les Vierges enceintes sont assez nombreuses dans les Annonciations et les Visitations, les représentations profanes de femmes enceintes sont rares au Moyen Âge en ce début de Renaissance. La Dame en serait une des premières représentations.

La Dame sort du Moyen Âge. Enceinte ou feignant de l'être, Mary et Claude sont bien dans le monde humain. Vraiment femmes. Belles mais tristes !

La licorne enceinte de L'Ouïe devrait désormais émouvoir chaque spectatrice et spectateur à la contemplation de cette représentation d'une très jeune femme enceinte enfermée plus d'un mois dans une atmosphère lugubre.

La musique

L'ouïe. Réceptacle où la semence des sons jaillie de l'instrument ou de la gorge humaine s'écoule jusqu'à l'âme et enfante des songes. Il est logique que le peintre de La Dame ait dans la tapisserie L'Ouïe uni la musique et la sexualité. Chaque élément est à sa place attendue : le positif et chaque animal terrestre installé confortablement dans l'écoute ; Mary, Claude et son alter ego, la licorne, enceintes.

Avez-vous remarqué les fleurs de lys qui tentent de se cacher au regard du spectateur pressé ou peu attentif ? Deux rangées, en bas du tapis qui recouvre la table, sans doute un autel religieux, sur laquelle est installé le positif.
Au bas du positif lui-même, à l'envers.

Faune et flore

Les animaux forment une ronde, unis par la musique et le chant, à l'instar des anges musiciens ou chanteurs de tant de tableaux, intermédiaires entre le Ciel et notre monde. Dans l'écoute attentive d'un virelai ou d'un rondeau chanté. Dix ou onze animaux auxquels manque le douzième pour représenter symboliquement la course cyclique du temps à travers les douze signes du Zodiaque au centre duquel trône Mary, Musica flamboyante mais triste, réincarnation d'Orphée charmant les fauves et ployant les arbres.

Tout en haut, la scène où le faucon fond sur la héronne qui fuit, de dos, veut-elle évoquer Mary " fuyant " les " sollicitations " nocturnes de François Ier dont elle parle dans sa correspondance ?

Le Lion

Sur cette tapisserie, le Lion présente sur son crâne une crinière relevée, apparentée à une couronne ducale : il s'agit du portrait du duc de Suffolk, le favori d'Henry VIII.

En tant qu'ambassadeur anglais en France, il a rendu visite à Mary à Cluny et a partagé ses craintes dont il a fait part à Wolsey dans une lettre.