LE GOÛT

 

Mary, reine de France

 

C'est par l'appréciation, mieux la dégustation de ses détails,
que s'ancre et se développe le plaisir du tableau,
au risque d'en défaire l'unité idéale.
Daniel Arasse, Le Détail, Flammarion, 1992.

 

 

Mary est encore reine de France.

Confiante, elle envoie quelques perles et diamants à son frère Henry VIII.

 

Claude de France

La Dame de compagnie est Claude de France, le fille aînée d’Anne de Bretagne et de Louis XII, l’épouse de François d’Angoulême.

Sa position fléchie indique un geste d'offrande : elle offre à sa reine le Trésor de France dans un imposant drageoir en or.
Ni dragées ni friandises dans ce drageoir mais des diamants, des perles blanches ! Elle ploie le genou devant Mary, sa souveraine, par déférence ; elle ne le fait plus en présentant le plat d'œillets dans L'Odorat ou le coffret dans Le Toucher (La Tente) car, à son tour, elle est la reine de France dans ces tapisseries.

L'oiseau


Toute l'attention de Mary est portée à un oiseau que beaucoup nomment " perruche ".
A cette époque, le perroquet possède un double symbolisme :
– dans un contexte profane, c'est « un oiseau excessivement luxurieux " selon Aristote.
– dans un contexte religieux, il est un symbole de l'Immaculée Conception car ne disait-il pas « Ave » !

"L'oiseau vert" se retrouve dans des représentations de l'amour, profane ou sacré. Dans les tableaux et gravures, il accompagne la Vierge et son Fils, il est l'oiseau du paradis, mais, revers de la médaille, il est vu aussi avec des prostituées. Voyons ici dans cet oiseau le messager de l'amour, de la joie et de la capacité à aimer. Ce que Louis XII attend de Mary.

Je veux aussi voir dans cet oiseau un faucon posé sur sa main gantée et mentalement le regard de Mary pourrait se poser également sur la Licorne majestueusement cabrée, située au-delà sur une même ligne. Ce faucon, loin de vouloir se délecter d'une dragée, va symboliquement s'envoler vers l'Angleterre, emportant une perle dans sa patte enserrée. Une des dix-huit perles, d'une valeur de 10 000 couronnes anglaises, que Mary fait parvenir à son frère avec des diamants, avant l'envoi du Miroir de Naples, et qui n’ont jamais été rendus à la France malgré les exhortations de François Ier.

L'envol vers l'Angleterre

Devant chaque tapisserie de La Dame, regardons bien et ne nous laissons pas endormir par la version " officielle ". Chaque détail concourt, en tant que symbole, à soutenir la nouvelle hypothèse " mary-tudorienne " :
- un clayonnage très ajouré semi-circulaire où grimpent des rosiers en fleurs : l'Angleterre
- la douce malice visible sur le visage de Mary conquérante : le bonheur d'être reine de France
- le perroquet / faucon : la fuite des joyaux
- le singe farceur au dessus du faucon et la pie kleptomane un peu plus haut : le vol, à la fois envol et larcin
- le renard qui d'un regard en coin nous signifie sa joie de plumer la volaille du poulailler
- la genette et le singe qui fixent la pointe de la hampe de gauche de forme curieusement phallique
- le drageoir : le Graal de la transsubstantiation ; ceci est une perle !

Les roses

Beaucoup de roses sur ces tapisseries ! Représentées en tant que fleurs dans cette tapisserie et dans L'Odorat, et stylisées dans la plupart des bijoux.

Leur double couleur rappelle La Guerre des Deux Roses qui a divisé un temps l'Angleterre et dont Henry VII, le père de Mary est sorti vainqueur. Suite d'affrontements de 1399 à 1485 entre deux branches royales de la maison des Plantagenêt, la maison de Lancastre (dont l'emblème était la rose rouge) et la maison d'York (dont l'emblème était la rose blanche).  

Le mariage d’Henry Tudor avec Élisabeth d'York, seul enfant survivant du roi Édouard IV, rallie les deux familles déchirées, union que la " rose Tudor ", rouge avec un centre blanc, symbolise. Commence alors la puissante et prospère dynastie des Tudors.

Six roses rouges sont regroupées à gauche de la haie, les blanches en occupant le centre et la partie droite.

Lions et Licornes

Le Lion se dresse face à la Licorne, furieux, la queue entre les jambes. La longue langue rouge lancée en direction du faucon voleur comme pour le dévorer, les griffes sorties, son attitude d'envol, les ailes de la cape l'assimilent au Dragon : voyons-y François Ier, en protection derrière son épouse Claude, très en colère de voir son trésor s'enfuir à tire d'ailes vers l'étranger. Les contorsions du corps et les mimiques apparaissent notées négativement dans un but satirique. L'une des premières caricatures d'un souverain français.

En face de lui, la Licorne-Henry VIII tente d'adopter la même silhouette, en Pégase cornu. Cette licorne nous regarde. Ce regard, qui nous prend à témoin de la confiance pour l'heure anglaise, part des regards du lion et de Claude (le couple français) levés vers la nouvelle reine et transite par le regard de Mary qui fixe la licorne-frère.

Jeu subtil que ce chemin mental qui parcouru à rebours doit nous conduire à percer le mystère de cette tapisserie.

Le rôle des lions et des licornes

Quelle que soit la tapisserie, chaque Lion représente le personnage indispensable à la crédibilité de la scène. Comparer morphologiquement les têtes des Lions aux portraits de personnages est toujours probant. Impossible d'inter-changer les Lions au risque de perdre tout sens à la tapisserie ainsi modifiée.


Chaque Lion situé près de Mary (sauf dans Pavie tissé dix ans plus tard) représente un personnage anglais, Henry VIII, Wolsey ou Charles Brandon. Auprès de Claude, c'est un personnage français, François Ier ou Louise de Savoie. (voir page Lions et Licornes)

 

Le Goût

 

 

François Ier
Henry VIII

Les armes d'Antoine Le Viste

Elles sont "annulées" dans deux cas : dans Le Goût, les pointes des croissants partent vers le haut à droite sur la cape du Lion et dans L'Odorat, elles partent vers le bas à gauche sur l'écu porté par la lionne.

Je pense que la règle suivie par l'artiste est la suivante :
– les armes d'Antoine Le Viste qui flottent tout en haut des mâts doivent demeurer intactes, puisqu'elles ont atteint les cimes de la gloire et de l'honneur. Elles ne sont pas portées contre le corps du lion ou de la licorne qui ne tiennent simplement que la hampe.

– celles qui sont portées par un lion ou une licorne représentant un personnage français doivent être "annulées" : sur la cape du lion du Goût car le lion est François Ier et sur l'écu de la lionne de L'Odorat où les croissant sont même à l'envers car les armes sont portées par une femme, Louise de Savoie qu'Antoine devait assurément peu porter dans son cœur.

Cette règle "politique" du port des armoiries d'Antoine en dit beaucoup sur les sentiments qui animaient en 1515-1516 l'artiste et son commanditaire.

Mary

Ainsi que dans Le Toucher (La Tente), le vent du large fait voler la voilette de la coiffe et équilibre ainsi le geste du bras gauche. Ce vent de l'Histoire qui l'a couronnée reine de France et qui fera d'elle une fugitive quand il tournera dans la nuit du nouvel an 1515. Pour l'heure, jeune et insouciante, elle est loin de songer à ses malheurs futurs. Elle domine la scène d'un maintien presque hautain. Sur sa robe de brocart à la longue traîne, des pommes d'or surmontées de la fleur de lys, symbole de royauté, mais déjà placée à l'envers. Nous savons le caractère éphémère de son pouvoir.

Mary est représentée avec un visage serein, qu'elle retrouvera dans Le Toucher (La Tente), un tantinet malicieux, tandis que Claude m'apparaît maussade. L’artiste et Antoine savent que Claude règne à son tour sur la France, aussi comme dans toutes les tapisseries où elle apparaît, sa mise est splendide : robe de moire bleue doublée rouge orangé à manches courtes, jupe de brocart à manches longues, cheveux peignés en arrière tenus par une résille d'orfèvrerie, collier chargé de pierreries.

A la hauteur de la tête de Mary est tissée une jeune licorne dont la corne n'a pas encore apparu. Mary " vierge " est en promesse de grossesse. Jeune fille de 18 ans, " l'état de femme " est arrivé, Louis XII s'y emploie. Le petit lapin qui dialogue avec cette jeune licorne suggère une descendance prochaine. Mary y pense, tout le royaume y pense, toute l'Europe aussi. Une possibilité que chacun à en tête. Les animaux " potentiellement dangereux ", genette, lionceau, renard, faucon, sont rejetés à la périphérie. La paix règne.

Un petit chien blanc, silencieux et attentif, se tient sur la traîne de Mary.

Rivalités

A bien y regarder, le faucon juché sur la main gantée de Mary est agressif. Oiseau aristocratique sur une main de reine. Symbolisme de l'action et du pouvoir. C'est à une joute aristocratique qu'a pensé le peintre en introduisant ces éléments métonymiques de la chasse que sont le faucon et le gant de cuir. Mary est sereine, souriante même. Cette pièce du Goût ouvre fièrement la série comme Pavie la poursuivra dix ans plus tard. Entre ces deux dates bornant la part française de la vie de Mary, désillusion, tristesse, larmes, angoisse. Pour l'heure, affichage de sa force et de sa valeur.

Rivalité, assurément. Entre les deux royaumes d'Angleterre et de France. Entre deux hommes, Henry VIII couronné et François d'Angoulême, pas encore roi. Rivalités sur les champs des batailles terrestres ou maritimes. La chasse, joute, courtoise mais brutale, entre deux guerres. Plus civilisée, au gibier différent.

Scène métaphorique où la puissance anglaise défie la royauté française. Au sein même du paradis où tout est ordre et harmonie. Enjeu historique de l'Europe et du monde. Quelle Histoire dans nos livres si Mary avait enfanté un fils ? Dans quel ordre européen autre vivrions-nous en cet aujourd'hui ?

Scène métaphorique du pouvoir : Claude pliant le genou devant Mary. Mary puisant à même le Graal sa puissance et sa gloire. Récipient merveilleux où puiser une 'nourriture' inépuisable, voire l'immortalité par la naissance d’un fils, le dauphin, le futur roi de France…