LA VUE

 

Captures en tous genres

 

Ce rouge est comme une nuit chaude…
Henri Matisse

 

 

Avec toute son intelligence malicieuse, le peintre a réussi à illustrer les moments difficiles de la vie de Mary et leur fin heureuse et à jouer avec nombre de possibilités culturelles, psychologiques et philosophiques qu'offrait le miroir.

Dans cette tapisserie, dont il manque une cinquantaine de centimètres dans sa partie basse, plusieurs thèmes tissent leurs messages en une image :

— le sens de la vue, assurément : Mary tient dans sa main droite un magnifique miroir, présenté volontairement en évidence. Mais elle ne se regarde pas elle-même dans ce miroir pour mieux en montrer l'importance et attirer l'attention sur lui. Pourquoi Mary se regarderait-elle dans le miroir ? Avec les yeux bouffis qu'elle a ! Ces cernes-là ! Cette mine défaite ! Elle était si belle et la voici irreconnaissable … Ah ! Le miroir ce matin serait pour elle une eau sale et troublée.

Au bas de l'ovale, le haut du pied de ce miroir ne dessine-t-il pas une fleur de lys stylisée que nous retrouverions juste en face sur la robe de Mary ?
Petit miroir de verre bombé qui déforme l'image de qualité médiocre, appelé miroir de sorcière, que les peintres flamands ont peint et qui ne remplace que lentement le miroir de métal.

— la légende de la capture de la Licorne par une jeune fille vierge, thème familier que le peintre a respecté en représentant très adroitement une double capture.
La capture physique de l'amant des romans courtois et des Bestiaires d'amour séduit par la beauté de la dame, sa fortune, ses nobles vertus et la promesse de son amour. Respectant l'iconographie habituelle, la licorne, agenouillée, a posé ses pattes antérieures sur les cuisses de la jeune femme assise qui lui caresse l'encolure. Mais le peintre a pris quelques libertés avec la tradition picturale. Il n'a ni dénudé Mary, ni plongé la licorne-Brandon dans un profond sommeil, bien au contraire.

 

La capture d'un visage par le miroir dans lequel se reflète la tête de la Licorne, qui n'est autre que Charles Brandon devenu son époux. De la satisfaction, voire de la fierté, peuvent se lire dans sa physionomie : ne vient-il pas, lui un parvenu, d'épouser la reine-douairière de France, la sœur de son souverain. Mary garde un air grave, inquiet : elle connaît le caractère de son frère et même si elle lui a arraché la promesse, à son départ d'Angleterre, de la laisser épouser l'homme de son choix à la mort de Louis XII, elle craint encore sa colère. L'eau du miroir capture cette 'tête tranchée' réclamée à la Cour de Londres pour trahison par quelques courtisans. Mais Charles-Licorne peut sourire, le temps a passé, tout a été chèrement pardonné.

 

Le lion est Henry VIII qui détourne la tête pour au moins deux raisons : ne pas gêner les nouveaux époux dans leur intimité nuptiale et ne pas accepter trop vite ce mariage qui détruit tout projet matrimonial avec sa jeune sœur veuve.

Son visage est la caricature de celui d'Henry VIII à 25 ans tel que l'a rencontré par deux fois le peintre (s'il s'agit de Jean Perréal) au cours des années 1514-1515. Les petites mèches de la crinière étaient alors à la mode ; Henry et François 1er jeunes en portaient.

 

Les faits historiques

Cette tapisserie évoque deux faits que l'Histoire rapporte :

 

1- le mariage

(déjà célébré ainsi que le laisse supposer le contentement de la licorne)

de Mary Tudor et de Charles Brandon, duc de Suffolk, ambassadeur anglais en France, dans les lieux mêmes où est exposée La Dame, à l'Hôtel de Cluny.

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Le mariage de Mary et de Charles Brandon
à Paris en présence de François 1er.
Vitrail de l'église monastique de St Mary's à Bury St Edmunds.

 

Ses yeux gonflés d'avoir tant pleuré ne s'ouvrent que par une fente et ses lèvres dessinent une mine boudeuse et triste. Tête penchée comme une Vierge à l'enfant, triples pleurs de Mary dans les tapisseries qui la représentent en désarroi extrême et dans l'abandon de son trône : La Vue, L'Ouïe, L'Odorat, Le Toucher-La Tente. Elle a les cheveux très longs comme dans le portrait que Pierre Gringore fit d'elle dans la miniature relatant le tableau vivant monté à la Porte aux Peintres lors de son entrée à Paris le 6 Novembre 1514.

La Licorne relève la robe de brocart de Mary et fait apparaître la jupe de moire bleu clair. Ce geste impudique est une allusion métaphorique à la nudité que devait présenter à la licorne la jeune fille vierge. Le peintre respecterait ainsi scrupuleusement l'exigence de la fable. C'est aussi la nudité de la femme contre la nudité de son mari dans le lit conjugal.

 

Quels que fussent les sentiments de Mary pour Charles Brandon, il lui a fallu le " piéger ", le capturer, le captiver par des pleurs pour obtenir son consentement à ce mariage, car il y risquait sa tête.

Le miroir et le reflet capturé de la licorne qu'il nous renvoie évoquent à merveille cette captation. L'attitude attendue de la licorne amadouée au giron de Mary souligne en la renforçant la puissance paralysante de cette capture.

Un miroir de " sorcière ", vraiment ! Le miroir offre bien le bon profil, le droit que la licorne paraît lui présenter, mais ce reflet est en sens inversé (la licorne regarde vers la gauche et son reflet vers la droite !). Pourquoi ? Erreur ? Que nenni ! Humour génial de l'artiste qui nous permet de voir les deux profils de la licorne. Une représentation entière donc. La licorne " saisie " dans sa plénitude et sa totalité. Ses deux faces collées l'une à l'autre, restituée entière, quasi vivante, captée par le miroir et notre regard. Oui, cet animal " existe " bien, la réalité est bien là, Mary et Charles mariés, deux fois plutôt qu'une…

Que regarde la Licorne du miroir ? Mary ? Son double " vivant " ? Les époux se regardent, même torsade sur la tête que le ciel consentant attire ; et le reflet de l'époux se contemple dans son amour accompli, dans son bonheur stimulé…

 

2- l'affaire du Miroir de Naples


Il s'agissait pour Mary et Charles Brandon de " capturer " Henry VIII, de l'amadouer, de " tuer " sa colère. Selon la légende, après l'endormissement, les chasseurs devraient intervenir pour capturer ou tuer la licorne endormie. Mais ici les animaux chasseurs ne paraissent pas bellicistes : le chien et le lionceau conversent avec des lapins, et il est difficile de déterminer si le renard et la genette menacent ceux qui leur font face.

Il est vrai que tout danger n'est pas écarté pour le nouveau couple Mary Tudor-Charles Brandon. La grande colère du souverain anglais après le mariage parisien de sa sœur et de Suffolk est connue. Tous ses plans filaient à vau-l'eau. Pour que Mary fût régente du royaume de France, il avait rompu ses fiançailles avec le futur Charles Quint pour lui faire épouser Louis XII… Adieu la double couronne revendiquée en 1328 par Edouard III d'Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel et neveu des deux derniers Capétiens directs, Philippe V le Long et Charles IV le Bel et promise par le traité de Troyes de 1420 ! Il ne pouvait plus marier Mary, joli pion politique, selon ses intérêts à un autre monarque européen. Pourtant, dès l'annonce de la mort de Louis XII, les prétendants furent nombreux à présenter leur candidature au roi anglais !

Immense déconvenue, gigantesque colère ! Mary et Charles devront payer cher. En premier, les envois de Mary tirés du trésor royal français : les perles et les diamants du Goût, le miroir de La Vue. Ce miroir n'est autre que le fameux Miroir de Naples, rapporté avec tant d'autres trésors de Naples par Charles VIII, un diamant avec pendant d'une très grande valeur. Malgré les réclamations de Louise de Savoie et de François 1er, le Miroir de Naples restera en Angleterre. Où est-il actuellement ?

Si ce miroir tissé renvoie une image impossible, c'est qu'il n'est un "vrai" miroir, mais un diamant !

Est-ce lui au cou de Mary sur son portrait de mariage avec Charles ?