LE TOUCHER - La Tente

 

Les conditions actuelles de vision nous permettent d'espérer une histoire de la peinture
qui serait une histoire de l'intimité des peintres ou des commanditaires dans la peinture.

Daniel Arasse, Histoires de peintures, Denoël, 2004

 

2-interprétation psychanalytique

 

 

 

L'anamorphose d'un œil ?

 

 

Je pose la question suivante : pourquoi tant d'yeux qui ont posé leur regard sur cette tente n'ont pas vu et signalé une 'forme allongée' dans le fronton de la tente, juste derrière la fleur de lys centrale ?

C'est bien un élément du tissage originel. Ce détail a bien été dessiné, accepté et tissé en même temps que le reste de cette tapisserie. Il ne s'agit en aucun cas d'une détérioration de cette zone, ni d'une réparation intempestive faite dans les années d'errance de la tenture.

L'examen de cette zone, recto et verso, prouve que cette forme informe est présente au sommet de la tente depuis son début.

Jean Perréal s’est-il inspiré de dessins médiévaux, peut-être très anciens ? Ces incunables (livres imprimés en Occident avant 1500) existent-ils encore dans quelques archives encore inconnues ou inédites ?

Certaines et certains voient le renoncement aux plaisirs, mais pas le Désir ! Pourquoi tant d'aveugles, pourquoi tant d'aveuglement, pourquoi cette cécité inconsciente, quand il s'agit de voir cet Œil ? La position basse de l'iris dans l'ellipse rend difficile, il est vrai, la reconnaissance d'un œil. Illusion (l'iris) dans une illusion (l'anamorphose) ?

Donc, pas de sixième sens gersonien, pas de renoncement aux plaisirs que nous procurent nos cinq sens, pas de macération ascétique chrétienne, pas de culpabilité, pas de haine de soi, pas de souffrance et d'abandon à la pulsion de mort.

Qui nous regarde, au zénith de la tente,
à l'acmé du seul désir seul ?

Regardons-la bien, cette tache au sommet de la tente. Quelle forme y voyez-vous ? Pour ma part, j'y vois un œil déformé. Celui que j'ai retrouvé dans les dessins de Léonard de Vinci.

Anamorphoses de Léonard de Vinci – 1485
Codex Atlanticus, fol. 35v.

Cet œil au fronton de la tente, à qui appartient-il ? Œil haut placé ! Non au nadir du premier plan comme le crâne des Ambassadeurs d'Holbein, mais dans une position tout aussi avantageuse, au zénith de notre regard. Le Crâne d'Holbein nous parle du temps et de la mort, quelle autre condition de l'être humain l'Œil de La Dame désire-t-il nous montrer ?

Est-ce un œil " chrétien " ? L'œil immobile de Dieu censé nous suivre partout et dans lequel coïncident mouvement et repos, où co-existent immanence et transcendance. L'œil où se manifeste la paradoxale absente présence de Dieu. Plus qu'un regard, c'est une présence. L'œil de Dieu dont l'absence serait intolérable et bien trop angoissante pour des chrétiens de cette époque.

Est-ce l'œil de Louis XII qui assiste, ombre anonyme, à l'enfantement de son désir-délire ? Louis XII, seul personnage qui n'apparaît pas dans les six tapisseries restantes, était-il Licorne ou Lion dans les deux disparues ? L'œil de la tente serait sa place désignée, justifiée : à la tête de l'Etat, œil qui surveille tout, la place du roi dans son royaume est celle, sommitale, que le Christ occupe dans l'Eglise.

Est-ce l'œil du regard inquisiteur de la conscience morale que Sigmund Freud nomma " surmoi " à mesurer toujours le sujet à l'idéal ? Est-ce l'œil de la psychanalyse qui plaça au centre des réflexions l'inconscient et la sexualité, cet œil qu'étudia Jacques Lacan ?

Et si l'œil était un bourgeon ? C'est-à-dire ce qui correspond à ce que Jean-Henri Fabre nomme " l'individu végétal " ? Un bourgeon ou une graine ! Un fils, quoi ! Son noyau originel, la 'petite graine' à partir de quoi il adviendra.

Œil allégorique : œil phallique. Le nôtre.

La liaison œil - sexe n'est plus à démontrer.

Se joue en haut de la tente, la problématique de l'emblème chère à la Renaissance, dans sa dimension la plus extrême puisqu'elle touche à ce qui définit l'être humain : le désir.

Lire le monde : rêve et pratique artistique, alchimiste, philosophique, psychanalytique.
Les œuvres pour moi majeures avant et autour de La Dame exposent cette recherche de la Vérité du monde et de la condition humaine. Elles convoquent en un point visible de tous l'explication ultime, le noyau dur de leur croyance : Dieu dans le miroir pour Van Eyck (Agnès Minazolli, La Première Ombre, Editions de Minuit, 1990), la Mort dans l'anamorphose pour Holbein, le Désir dans le sourire de La Joconde pour Vinci et dans l'œil anamorphosé de La Dame pour Perréal.

 

 

Viste, mot qui en ancien français signifiait la vue. Vistè, la vélocité, la rapidité ; l'adjectif vistelet, vif, agile ; visteté, vélocité, rapidité. Voir vite. Avoir l'œil vif, en alerte. Pré-voir aussi.
Cet œil est l'emblème symbolique d'Antoine Le Viste. Le peintre a retenu l'œil, organe de la vue, pour désigner nommément le commanditaire : Antoine la viste.

Le sujet barré mire l'objet de son désir à travers la fenêtre du fantasme.
Cet œil pleure car il contient une larme d'or. Larmes d'Antoine, assurément, qui répond à celle qui semble couler sur la joue gauche de Mary.

Nous aurions ainsi au fronton de la tente les protagonistes importants de l'histoire : le prénom Antoine représenté par la lettre A barrée ; le nom Le Viste par cet œil ; la destinataire de cet amour immense, Mary Suffolk, par les lettres MSDR ; le nom du peintre par la lettre P barrée.


L'œil est la puissance d'anticipation du désir.

Vérité voilée. Pour ensuite mieux dévoiler le secret. C'est la tâche assignée à l'anamorphose qui fait tache dans le tableau. Coup d'œil à l'ami Léonard de Vinci qui le premier s'y intéressa. L'œil du Maître, à qui tout ce qui touche à l'œil et aux mains n'est étranger. Toute peinture part de l'œil et du bras du peintre. Sans eux, point de tableau.

Dans Le Toucher-La Tente, deux yeux biffés, comme niés : celui du chien assis, d'un poil ; celui de l'œil anamorphosé ou anamorphique ou anamorphique. Deux yeux qui nous regardent.

 

Vous retrouverez cette interprétation psychanalytique dans la seconde partie de ce site (version longue).


Il y sera question des deux lettres barrées, du désir et du manque, de la scène invisible dite primitive, de la filiation et du Nom-du-père.

Pour vous y introduire, voici un texte de Léonard de Vinci, extrait de son Traité de la peinture resté inachevé.


" Poussé par un désir ardent, anxieux de voir l'abondance des formes variées et étranges que crée l'artificieuse nature, ayant cheminé sur une certaine distance entre les rocs surplombants, j'arrivai à l'orifice d'une grande caverne, et m'y arrêtai un moment, frappé de stupeur, car je ne m'étais pas douté de son existence ; le dos arqué, la main gauche étreignant mon genou tandis que de la droite j'ombrageais mes sourcils abaissés et froncés, je me penchais continuellement, de côté et d'autre, pour voir si je pouvais rien discerner à l'intérieur, malgré l'intensité des ténèbres qui y régnaient. Après être resté ainsi un temps, deux émotions s'éveillèrent soudain en moi : crainte et désir ; crainte de la sombre caverne menaçante, désir de voir si elle recélait quelque merveille. "

 

" E tirato dalla mia bramosa voglia, vago di vedere la gran copia delle varie e strane forme fatte dalla artificiosa natura, raggiratomi alquanto infra gli ombrosi scogli, pervenni all'entrata d'una gran caverna ; dinanzi alla quale, restato alquanto stupefatto e ignorante di tal cosa, piegate le reni in arco, e ferma la stanca mano sopra il ginocchio, e colla destra mi feci tenebre alle abbassate e chiuse ciglia ; e spesso piegandomi in qua e in là per vedere se dentro vi discernessi alcuna cosa ; e questo vietatomi per la grande oscurità che là entro era. E stato alquanto, subito salse in me due cose : paura e desidero : paura per la minacciante e scura spelonca, desidero per vedere se là entro fusse alcuna miracolosa cosa. "

B. M. 155 r. Codex Arundel, n° 263, British Museum. Dans Les Carnets de Léonard de Vinci, traduits par Louise Servicen, Gallimard, 1942, Tome 2, p. 423.

Merveilleuse dernière phrase où tout ce que je cherche à dire est exprimé par le peintre même.

 

Et nous ?

Spectateurs-voyeurs nous-mêmes, désormais, nous qui savons… Et acteurs, dans la jouissance de nos ébats. Saisis par ces regards multiples (l'Œil, le chien…) qui nous contraignent à entrer dans la péripétie narrée par la tapisserie.

Et dès lors, sachant la présence de cet œil, quelle que soit sa fonction assignée par le peintre, je ne peux que regarder autrement cette tapisserie et même l'ensemble de la tenture. Placé au centre de la rotonde du musée de Cluny, en son iris, je suis sous la coupe de l'autre iris, celui de cet œil qui ne me quitte pas d'un pas.

Où est le point aveugle, celui d'où il ne me verrait point. Cette chaise où s'assied l'agente ou l'agent de surveillance qui me poursuit aussi de son regard, en cas où, moi aussi, je voudrais toucher Mary ?

 

 

L'œil de la tente m'invite au dialogue, visuel puis oral. Je suis spectateur-lecteur, regardant-lisant. Je m'empare de ce regard puis du discours de l'Autre : son désir devient le mien puisqu'il était de tout temps et en tout lieu le mien, étant celui de tout homme. Comme Mary est toute femme.
La lecture de la devise et son déchiffrement est l'enjeu de l'ensemble des tapisseries. Voici mon seul désir, vois ici mon seul désir, (l'œil) voit ici mon seul désir. Quel est le verbe qui manque ? Etre, voir, exaucer ?

Le Toucher-La Tente, comme tout tableau, offre à mon œil ce que je suis venu/e voir, ou ce que je désire le plus au monde voir.