Conclusion

 

 

Notre fascination pour La Dame naît dans la multiplicité des angles d'appréhension qu'elle présente.

C'est une œuvre :

anté-médiévale et/ou hors Occident : Licorne, île cosmique, Athéna…

médiévale : Mary-Vierge en présentation centrale, le fond vertical où placer les personnages et les éléments selon la place immuable que leur aurait assignée Dieu…

renaissante : univers déchiffré, compté, inventorié comme en un herbier ; art et pensée laïcisés ; scènes peintes où est offerte la possibilité de gauchir son destin et de choisir sa destinée (Mary, " ni pute ni soumise "), où peut se lire l'identité de personnages réels…

moderne : intrusion de l'inconscient du peintre, spéculation intellectuelle dans l'aptitude à prendre conscience de certains phénomènes psychologiques ou physiques, découverte de l'invisible. Le thème des Cinq Sens se prêtait bien à cette exploration du monde externe et interne, bien que le peintre, même s'il fût alchimiste, ne pouvait pas aller plus loin dans son intuition.


La Dame, non plus la représentation d'un rite religieux, mais une suite de situations historiques. Une tension permanente entre l'anecdote et l'Histoire, entre les systèmes des représentations du Moyen Âge et de la Renaissance. Apparition d'une femme réelle, Mary, dont le peintre conte des épisodes de sa vie.

Avec La Dame, nous sommes dans l'iconographie historique. Les faits narrés sont révélés, les personnages authentiques dans des attitudes habituelles pour une Duchesse-Reine. Seules les coiffures et les robes ont pu désorienter celles et ceux qui se refusaient à réellement voir.

La Dame est la monstration du temps du monde et des humains dans lequel se vivent la politique, les conquêtes, la conservation et la transmission du pouvoir, toutes "affaires d'Etat" plongées dans les conflits du Désir de chacune et de chacun des protagonistes.

Point de mysticisme, de métaphysique, d'emphase religieuse. Une histoire de l'Histoire. Un "couple" qui se désunit ? Un amour qui s'achève et un cri dans la solitude. Un désir de fils et d'immortalité…


L'extraordinaire luxuriance décorative des tapisseries, la richesse des vêtements, la délicatesse des visages, des mains et des gestes dénotent un art de Cour empreint de lyrisme courtois, d'idéal chevaleresque, de noblesse qu'ont révélé les ateliers français des frères Limbourg dans Les Très Riches Heures du duc de Berry, de Fouquet dont La Dame reprend les couleurs principales d'Agnès en Vierge, des peintres du roi René, des sculpteurs de tant de Vierges au regard doux d'un visage incliné et au corps souple et mince ; et les œuvres italiennes, de Botticelli et de Gozzoli par exemple.

Mais trop dangereuse, La Dame ne tenait pas à pavaner au grand jour !

Représentation convaincante par la minutie et la véracité de l'ensemble et de chaque détail. Et pourtant quelque chose d'irréel crée le suspense, intrigue, fascine. Dysfonctionnement !
Richesse et inventivité des scènes ; mystère latent, deviné, palpable en chaque détail ; cohérence profonde de l'ensemble et humanité de son message.

Décidément non, La Dame n'est pas un cadeau de mariage !


Les îles attendent, accrochées dans un espace garance et fleuri, séparant le spectateur de la scène représentée. Pas de profondeur sinon celle subie par les autres couleurs sur le fond rouge qui les "avance", d'ombres portées, de modelé fin : étagement médiéval, plis gothiques des tissus. Des proportions encore psychologiques entre les personnages. Du symbolisme moyenâgeux. De l'art gothique encore. Flamboyant. Mais une représentation naturaliste et un illusionnisme plastique révèlent une connaissance fine du monde physique renaissant.

De la confrontation de ces deux mondes artistiques naît le mystère de La Dame.
Art de la détente, né dans une France enfin en paix intérieure. Portrait de la femme idéalisée, gestes apaisés, sérénité un peu grave, une tension dramatique maîtrisée.

Notre peintre, dans la plénitude de son art, rassemble la somme de ses expériences picturales dans La Dame, œuvre où se retrouvent la plus grande part des symboliques médiévales gauchies par une volonté profane. La Dame est la rencontre magnifiquement et énigmatiquement sublimée :

— d'un peintre (Jean Perréal ?) en proie à des fantasmes fondamentaux inconscients bien naturels et "débordé" par sa création

— d'un commanditaire, Antoine Le Viste, obnubilé par des problèmes de filiation non encore résolus par l'absence d'un fils

— d'une "intrigue" appartenant à l'Histoire (entre Mary, éphémère reine de France et peut-être l'amour, en tout cas l'intérêt, qui lui a porté Antoine Le Viste et/ou le peintre)

— d'une légende (celle de la licorne, greffée sur les mythes et les fables religieuses)

A partir de fils de laine et de soie entrecroisés, d'un animal irréel, d'un assemblage hétéroclite d'animaux, d'arbres et de fleurs, de scènes banales et équivoques, par le charme de l'illusion picturale, est né le mythe de la Dame à la Licorne qui a engendré nombre d'exégèses auxquelles ce site appartient désormais.

 

La Dame est un message d'espoir :

— elle rejette la représentation négative, sarcastique, de la femme (Mary agit de sa propre volonté dans la moitié des tapisseries : Le Goût et les deux Trônes disparus, même si sont montrés son chagrin ou son angoisse dans les autres tapisseries, de façon apaisée car le temps a passé permettant le recul, la réflexion). Il s'agit pour le peintre et son commanditaire de raconter une histoire, non de condamner une femme.

— elle se clôt sur l'affirmation éclatante, résolue, de l'existence d'un désir, reconnu et bien défini, dont la réalisation sera encore et toujours le moteur de la vie du commanditaire.


Le thème, l'éternel thème, c'est bien le désir.

D'Antoine et/ou du peintre. La perte de deux tapisseries est sans aucun doute à la base de l'erreur commise par l'ensemble de la critique.
Le désir d'un homme pour une femme – et l'inverse est vrai, naturellement – dans le microcosme de la Cour que singe la faune éparpillée et dans le macrocosme du monde que la garance mime. Et plus largement, la place nouvelle d'un nouveau corps dans la nature. Au degré ultime, le désir d'un être humain, femme et homme, dans l'espace et le temps infinis.
Le désir fondamental d'un homme, semblable dans son désir à tous les autres hommes, le mien aussi donc, d'avoir un fils qui le prolonge et l'immortalise.


Chère lectrice, cher lecteur, je vous remercie d'avoir pris connaissance de mes hypothèses que je tiens pour une très large part d'André Arnaud.

Et si la rotonde du musée de Cluny n'a pas encore reçu votre visite, allez-y sans tarder. La Dame vous y attend... depuis 1515.

Fin de la version courte